Tariq Ramadan le Maudit et la foule des braves gens

En lisant la flopée de commentaires sur l’article de Marine Turchi « Deux plaintes pour viol visent Tariq Ramadan », comment ne pas se rappeler les enseignements de M le Maudit de Fritz Lang, qui montre la foule des braves gens se transformant en une meute assoiffée de lynchage ?

Affiche de M le Maudit © Fritz lang Affiche de M le Maudit © Fritz lang
Dans M Le Maudit — titre allemand : Une Ville cherche un meurtrier, titre italien : M le Monstre de Düsseldorf — Fritz Lang nous montre comment la foule des braves gens se transforme en une meute assoiffée de lynchage. Le sacrifice du bouc émissaire, un criminel pédophile, est une curée hideuse, une pseudo-catharsis renchérissant sur les crimes qu’elle prétend purifier. En lisant la flopée de commentaires sur l’article « Deux plaintes pour viol visent Tariq Ramadan » (28 octobre 2017), comment ne pas se rappeler les enseignements du film de 1931 ?

Il semble en effet que la monstruosité de certains actes ne nous laisse guère de choix. Soit nous lapidons immédiatement le monstre, et c’est la décharge collective de violence sur un bouc émissaire nous exonérant de toute responsabilité. Soit nous nous fions à un processus de justice, à une médiation qui exige une prise de responsabilité au moins double : envers les victimes, et en outre, envers le possible condamné — envers le monstre. Ici il ne peut s’agir de décharge de violence ni d’exonération, mais de la conscience que la monstruosité est une possibilité de chacun de nous.

« Les crimes du nazisme ne se qualifient pas, mais appartiennent à un genre possible de l’humanité » écrit Robert Antelme en novembre 1945. Sorti du camp de concentration de Buchenwald sept mois auparavant, il publie Vengeance ?, un texte déniant à tout Français le droit de « faire justice » de ce que les déportés ont subi. Toute souffrance physique ou morale causée aux détenus allemands, loin de faire payer la souffrance des déportés, non seulement la démultiplie (absurdité de la souffrance), mais la justifie (perversité de la vengeance).

Antelme, bien sûr, ne conteste pas le procès de Nuremberg. Il désigne l’engrenage d’une justice pervertie que tout un chacun peut se croire autorisé à expédier au nom de la « compassion » envers les victimes, et de l’indignation du citoyen vertueux face au monstre. Bas règlement de comptes. Lâcheté consistant à s’offrir une bonne conscience d’exonération. Or « celui qui frappe un prisonnier allemand nous insulte en nous associant à lui dans sa conscience, si tant est qu’il y règne la clarté de la vengeance et non plutôt l’épaisseur d’arrière-pensées se satisfaisant du coup dans le dos » (1).

 Croire qu’il est démesuré de citer Robert Antelme à propos du tombereau d’injures déversé sur Tariq Ramadan depuis quelques jours, c’est ne pas voir qu'un enseignement issu de circonstances exceptionnelles — mais elles se reproduisent chaque jour  — est d'autant plus adéquat à une société qu'elle est censée être apaisée et démocratique.

Injurier Tariq Ramadan, profiter de manière grossièrement opportuniste des soupçons qui pèsent sur lui pour régler des comptes avec sa pensée et sa place d’intellectuel, comme avec ceux qui ont dialogué avec lui (Edwy Plenel, Edgar Morin…) c’est de surcroît rendre un très mauvais service aux victimes de ces actes présumés.

Car que se passera-t-il si Tariq Ramadan est blanchi de ces accusations ? Ce qui s’est passé après l’affaire d’Outreau : un discrédit durable jeté sur la parole des victimes. Un retour de balancier qui met des années à se stabiliser. À quoi s'ajoutera une défiance durable, justifiée, de beaucoup de nos concitoyens musulmans.

Et que se passera-t-il si Ramadan est reconnu coupable ? Une consternation profonde, et justifiée, de la plupart de nos concitoyens musulmans qui n'ont rien à voir avec de tels actes, alors que pour certains d'entre eux cet homme représente quelque chose, que cela plaise ou non. Ce qui n’est aucunement une raison de ne pas le condamner s’il y a lieu, mais un motif supplémentaire de ne pas se vautrer dans la souillure des mots, qui laisse des traces.

Un simple mouvement mental : imaginez à la place de Ramadan non pas quelqu’un que vous détestez pour ses idées — ce qui est votre droit — mais l’inverse. Un écrivain admiré, un politique qui emporte votre adhésion, un ami cher. Je peux vous annoncer sans risque de me tromper que cela arrivera. Ou est déjà arrivé.

Mais il y a aussi les « défenseurs » antisémites de Ramadan. Soyons sérieux : que savons-nous des gens qui postent sur les réseaux sociaux des "défenses" de Ramadan, "défenses" qui sont autant de faits délictueux à charge contre des "musulmans" et contre lui ? Rien, absolument rien. Les pseudos cachent n'importe qui, y compris des manipulateurs se disant "musulmans". Qui a intérêt à souffler sur ces braises ?

Et pour finir, que savons-nous des actes étalés dans la presse avec une délectation à peine réprimée (il y a toujours en nous de quoi se repaître secrètement de ces horreurs, d’où leur succès commercial jamais démenti) et un luxe de détails dignes de Détective ? Rien, absolument rien. Ni en fait ni en droit. Seule l'enquête permettra de faire la lumière. Il peut s'agir de dénonciations calomnieuses. Ce n'est pas faire injure à la parole des victimes que de rappeler qu'elles sont prises dans un processus de justice qui les respecte, mais ne leur accorde pas d'emblée un statut de vérité.

Le refus de hurler avec les loups est donc la seule ligne de conduite à adopter, à tous point de vue. Celui de l'honneur républicain, comme de la stratégie visant à améliorer la prise en compte des crimes de viols et de ce qui les prépare : le sexisme, la misogynie érigée explicitement ou non en doctrine inégalitaire, et les harcèlements subis au quotidien par les femmes.

(1) : Robert Antelme, Vengeance ? in Textes inédits sur « L’espèce humaine ». Essais et témoignages. Paris, Gallimard, 1996. Parution originale dans les Cahiers « Les vivants », Boivin et cie, 1945.

 

 

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