Déchéance de la nationalité : droit ou morale, il faut choisir !

Le débat sur la mesure de déchéance de la nationalité peut se résumer au conflit entre le droit et les valeurs morales. Faire de la nationalité une valeur morale, c’est l’essence du projet porté par Hollande. C’est aussi cette mixture droit-morale que les parlementaires de gauche vont devoir avaler. Ou vomir.

 

Le débat sur la mesure de déchéance de la nationalité peut se résumer au conflit entre le droit et les valeurs morales. Faire de la nationalité une valeur morale, c’est l’essence du projet porté par Hollande. La logique de la valeur s’impose : on est digne (ou indigne) de la nationalité, on transgresse (ou pas) cette dignité, on accède (ou non) à cette valeur, et ainsi de suite.

 

Constatons que cette piteuse défaite de la tradition de pensée politique portée par la gauche — celle d’une construction du droit et des droits non soumise aux échelles des valeurs morales (d’où qu’elles puissent provenir, d’un fond religieux notamment) — a été précédée de plusieurs autres qui auraient dû alarmer les consciences. En particulier, la campagne de Ségolène Royal en 2007 axée sur la « valeur travail ». Ou encore l’actuel projet de loi de « pénalisation des clients » de prostitué.es, fondé sur le refus de donner des droits, de donner droit, aux personnes choisissant librement de se prostituer. Refus exprimant une morale néo-religieuse selon quoi le sexe hors « sentiments » est impur, et le rapport sexe-argent, aliénant par essence : le tabou absolu face au totem de l’amour désintéressé.

 

Autre exemple : l’idée de « sanctuarisation » de la culture, à travers son budget public ou le statut des intermittents du spectacle, comme dans son « exceptionnalité » en termes de valeurs. Eriger la culture en valeur socio-morale est un cadeau empoisonné, que le mot de « sanctuarisation » fait d’ailleurs parfaitement entendre.

 

Il suffit d’examiner l’argumentaire Valls pour constater que ses « modèles », censés justifier la mesure et prouver sa bénignité envers la Démocratie et la République (hypostasiées pour l’occasion, telles des entités sacrées transcendant jusqu’à leurs formes constitutionnelles et légales, un comble) relèvent bien des pulsions les plus réactionnaires : à chaque fois qu’un des Etats cités par Valls subordonne le droit de citoyenneté à une valeur censée garder le seuil de l’appartenance nationale, c’est l’œuvre de gouvernements archi-droitiers, paniqués (ou faisant semblant) par le soi-disant recul des valeurs morales, et désireux d’aggraver la vaste opération de chantage aux droits instaurée dans le néo- libéralisme comme moyen le plus sûr du verrouillage politique, social, économique, intellectuel.

 

Il faut aussi interroger l’exemple historique de 1848 et se demander si, en décrétant la déchéance de nationalité des esclavagistes rebelles, la République d’alors, en mal de légitimation par un récit révolutionnaire sacralisé face aux Royalistes, n’a pas cédé à un vertige moralisateur, arc-bouté sur des valeurs absolues. Là où un pragmatisme d’application de la Loi et de négociations aurait permis d’investir le réel. Ce qui joua par suite un très mauvais tour à l’idéologie républicaine, qui put être, jusqu’à la SFIO des années 60, aveuglément colonialiste avec la meilleure conscience abstraite du monde. Distorsion redoutable de l’intégrité de la pensée dont Hollande et Valls, en sociaux-démocrates conséquents, sont les héritiers.

 

L’article d’Antoine Perraud épinglant erreurs et approximations douteuses de l’argumentaire Valls : https://www.mediapart.fr/journal/france/291215/la-faute-du-desinhibe-valls

 

doit donc être suivi d’une réponse politique pied à pied à chacune de ses justifications historiques et politiques.

 

 Le seul point qu’on puisse concéder à Valls est que ce projet se différencie de l’idéologie d’extrême droite. Cette dernière s’en saisit avec un enthousiasme opportuniste : introduire l’échelle des valeurs morales dans le droit fait son jeu. Il n’empêche que son véritable horizon reste la « préférence nationale ». Soit une construction antirépublicaine, de la nationalité comme ensemble fermé, endogamique, fondé sur des critères idéologiques sur lesquels la même extrême droite n’a jamais pu apporter, et pour cause, le moindre éclaircissement. Ce flou renforçant un potentiel de dangers redoutables.

 

On se souvient du poème désopilant et parfaitement rigoureux de Jacques Roubaud sur la nationalité française, dont JM Le Pen disait qu’elle se définit par le fait que les deux parents d’un individu donné sont nés français. Ce qui suppose que les quatre grands-parents soient eux aussi nés français, ce qui suppose etc. D’où Roubaud déduit qu’il existe, soit une infinité de Français, soit aucun Français selon la définition lepéniste !

 

http://www.next.humanite.fr/node/27001

 

A chaque fois que la gauche conditionne l’obtention des droits à une quelconque échelle des valeurs morales, elle cède du terrain et perd face à la droite dont c’est un article principal de Credo. Ce point-limite atteint par Hollande et Valls est donc un bon appui pour reconstruire, par antinomie, une politique de la gauche.

 

 

 

 

 

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