tempo giusto
Abonné·e de Mediapart

28 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 déc. 2015

tempo giusto
Abonné·e de Mediapart

Déchéance de la nationalité : droit ou morale, il faut choisir !

Le débat sur la mesure de déchéance de la nationalité peut se résumer au conflit entre le droit et les valeurs morales. Faire de la nationalité une valeur morale, c’est l’essence du projet porté par Hollande. C’est aussi cette mixture droit-morale que les parlementaires de gauche vont devoir avaler. Ou vomir.

tempo giusto
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le débat sur la mesure de déchéance de la nationalité peut se résumer au conflit entre le droit et les valeurs morales. Faire de la nationalité une valeur morale, c’est l’essence du projet porté par Hollande. La logique de la valeur s’impose : on est digne (ou indigne) de la nationalité, on transgresse (ou pas) cette dignité, on accède (ou non) à cette valeur, et ainsi de suite.

Constatons que cette piteuse défaite de la tradition de pensée politique portée par la gauche — celle d’une construction du droit et des droits non soumise aux échelles des valeurs morales (d’où qu’elles puissent provenir, d’un fond religieux notamment) — a été précédée de plusieurs autres qui auraient dû alarmer les consciences. En particulier, la campagne de Ségolène Royal en 2007 axée sur la « valeur travail ». Ou encore l’actuel projet de loi de « pénalisation des clients » de prostitué.es, fondé sur le refus de donner des droits, de donner droit, aux personnes choisissant librement de se prostituer. Refus exprimant une morale néo-religieuse selon quoi le sexe hors « sentiments » est impur, et le rapport sexe-argent, aliénant par essence : le tabou absolu face au totem de l’amour désintéressé.

Autre exemple : l’idée de « sanctuarisation » de la culture, à travers son budget public ou le statut des intermittents du spectacle, comme dans son « exceptionnalité » en termes de valeurs. Eriger la culture en valeur socio-morale est un cadeau empoisonné, que le mot de « sanctuarisation » fait d’ailleurs parfaitement entendre.

Il suffit d’examiner l’argumentaire Valls pour constater que ses « modèles », censés justifier la mesure et prouver sa bénignité envers la Démocratie et la République (hypostasiées pour l’occasion, telles des entités sacrées transcendant jusqu’à leurs formes constitutionnelles et légales, un comble) relèvent bien des pulsions les plus réactionnaires : à chaque fois qu’un des Etats cités par Valls subordonne le droit de citoyenneté à une valeur censée garder le seuil de l’appartenance nationale, c’est l’œuvre de gouvernements archi-droitiers, paniqués (ou faisant semblant) par le soi-disant recul des valeurs morales, et désireux d’aggraver la vaste opération de chantage aux droits instaurée dans le néo- libéralisme comme moyen le plus sûr du verrouillage politique, social, économique, intellectuel.

Il faut aussi interroger l’exemple historique de 1848 et se demander si, en décrétant la déchéance de nationalité des esclavagistes rebelles, la République d’alors, en mal de légitimation par un récit révolutionnaire sacralisé face aux Royalistes, n’a pas cédé à un vertige moralisateur, arc-bouté sur des valeurs absolues. Là où un pragmatisme d’application de la Loi et de négociations aurait permis d’investir le réel. Ce qui joua par suite un très mauvais tour à l’idéologie républicaine, qui put être, jusqu’à la SFIO des années 60, aveuglément colonialiste avec la meilleure conscience abstraite du monde. Distorsion redoutable de l’intégrité de la pensée dont Hollande et Valls, en sociaux-démocrates conséquents, sont les héritiers.

L’article d’Antoine Perraud épinglant erreurs et approximations douteuses de l’argumentaire Valls : https://www.mediapart.fr/journal/france/291215/la-faute-du-desinhibe-valls

doit donc être suivi d’une réponse politique pied à pied à chacune de ses justifications historiques et politiques.

 Le seul point qu’on puisse concéder à Valls est que ce projet se différencie de l’idéologie d’extrême droite. Cette dernière s’en saisit avec un enthousiasme opportuniste : introduire l’échelle des valeurs morales dans le droit fait son jeu. Il n’empêche que son véritable horizon reste la « préférence nationale ». Soit une construction antirépublicaine, de la nationalité comme ensemble fermé, endogamique, fondé sur des critères idéologiques sur lesquels la même extrême droite n’a jamais pu apporter, et pour cause, le moindre éclaircissement. Ce flou renforçant un potentiel de dangers redoutables.

On se souvient du poème désopilant et parfaitement rigoureux de Jacques Roubaud sur la nationalité française, dont JM Le Pen disait qu’elle se définit par le fait que les deux parents d’un individu donné sont nés français. Ce qui suppose que les quatre grands-parents soient eux aussi nés français, ce qui suppose etc. D’où Roubaud déduit qu’il existe, soit une infinité de Français, soit aucun Français selon la définition lepéniste !

http://www.next.humanite.fr/node/27001

A chaque fois que la gauche conditionne l’obtention des droits à une quelconque échelle des valeurs morales, elle cède du terrain et perd face à la droite dont c’est un article principal de Credo. Ce point-limite atteint par Hollande et Valls est donc un bon appui pour reconstruire, par antinomie, une politique de la gauche.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Sobriété : le gouvernement a un plan, mais qui pour l’appliquer ?
L’exécutif annonce de nombreuses mesures pour réduire la consommation d’énergie de 10 % d’ici à 2024. Mais presque tout est basé sur le volontariat et les moyens de mise en œuvre restent flous. 
par Jade Lindgaard
Journal
Altice obtient une censure d’articles à venir au nom du secret des affaires
Le groupe de Patrick Drahi demandait en référé, au nom du secret des affaires, la censure de trois articles publiés par le site Reflets et exploitant des documents interne mis en ligne par des hackers. Le tribunal de commerce a rejeté cette demande mais ordonne au journal de ne plus écrire sur le sujet.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Migrations
En France, « rien n’a été prévu » pour accueillir les exilés russes
Depuis le début de la guerre d’invasion russe en Ukraine, des centaines de Russes sont venus chercher refuge en France. Confrontés à un manque criant de politique d’accueil et à des obstacles en tout genre, ils ont surtout trouvé de l’aide auprès de réseaux d’entraide.
par Nejma Brahim
Journal
Procès France Télécom : une condamnation pour l’exemple ?
Le 30 septembre, les anciens dirigeants de France Télécom ont vu leur condamnation pour « harcèlement moral institutionnel » confirmée en appel. Leur politique de départs forcés, menée à partir de 2007, avait débouché sur une vague de suicides. Mais les responsables échappent à la prison ferme. Quelle portée pour ce jugement ?
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Transition écologique ou rupture sociétale ?
La crise actuelle peut-elle se résoudre avec une transition vers un mode de fonctionnement meilleur ou par une rupture ? La première option tend à parier sur la technologie salvatrice quand la seconde met la politique et ses contraintes au premier plan.
par Gilles Rotillon
Billet de blog
Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique
Attac publie ce jour une note intitulée « Reprendre la main pour financer la bifurcation sociale et écologique ». Avec pour objectif principal de mettre en débat des pistes de réflexion et des propositions pour assurer, d’une part, une véritable justice fiscale, sociale et écologique et, d’autre part, une réorientation du système financier.
par Attac
Billet de blog
Doudoune, col roulé et sèche-linge : la sobriété pour les Nuls
Quand les leaders de Macronie expliquent aux Français comment ils s'appliquent à eux-mêmes les injonctions de sobriété énergétique, on se prend à hésiter entre rire et saine colère.
par ugictcgt
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart