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Billet de blog 31 oct. 2017

La Révolution-sœur d'octobre 2017

Ce qui arrive devant nous et en nous depuis le 5 octobre, jour des révélations du NY Times sur les viols et harcèlements présumés d’Harvey Weinstein, n’est pas un feu de paille médiatique. De jour en jour il est plus clair que nous vivons un épisode révolutionnaire profond, qui tous nous assigne et nous déborde. Et va changer notre vie.

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Comme d’autres révolutions, celle de ce mois d’octobre était aussi prévisible qu’inattendu son éclatement. Tout était en place intellectuellement. Les luttes de femmes

"Rose McGowan a refusé un million de dollars pour se taire dans l'affaire Weinstein" © Empics Entertainment

se multipliaient, les affaires mettant en lumière leur oppression. Mais on percevait obscurément que ces luttes, comme d’autres laborieux combats politiques, ne parvenaient pas à trouver leur accès au présent. Prises en étau, peut-être, entre nostalgies féministes des années soixante, la ci-devant « histoire des femmes » déjà rangée dans les médiathèques, et le « politiquement correct », cette autre police que tout le monde déteste mais devant qui chacun file doux. Confondues, peut-être aussi, dans la trame érudite du mouvement queer, passionnant mais complexe.

Et soudain, il y a quatre semaines, la révolution s’est déclenchée, et comme souvent à partir d’une « goutte d’eau qui fait déborder le vase », l’affaire Weinstein. Comment qualifier cette révolution, l’accès fulgurant à l’air libre de ce qui était comprimé depuis si longtemps ?

Cette vague de fond est populaire. Partie d’actrices people et du showbizz américain. Gageons même que, populaire, elle l’est un peu trop aux yeux de certains cercles intellectuels, pour qui l’élégance foucaldienne est un prérequis incontournable.

Populaire, plus profondément, en ce qu’elle constitue et institue un peuple. Il me semble que depuis le 5 octobre nous voyons se former une foule de plus en plus immense, là où il n’y avait que des points épars. Et que cette foule manifeste et s’assemble surtout sur la Toile n’en est que plus impressionnant. C’est la première fois que je ressens physiquement une masse de gens faire corps sur internet, la foule virtuelle devenue aussi organique que si elle emplissait une place et s’y comprimait. C’est cela qui a dû arriver au début des Printemps arabes de 2011, qui n’était pour moi qu’une image.

On reconnaît une révolution à sa puissance, qui est de nous assigner chacun à ce qui, par elle, déplace le sol, le socle. Ce n’est pas le rituel rabâchage médiatique, les évènements sportifs ou nationaux de commande. Soudain, de quelque manière que ce soit, chacun est concerné. L’intime et le politique sont reconnectés, on ne sait pas comment.

On se souvient des allégories de la Liberté, les dramaturgies grandioses et les grandiloquences lyriques, les métaphores d’ébranlement cosmique… Les anciens qui ont vécu ce genre d’évènements ont essayé par là de traduire ce que nous ressentons aujourd’hui, que nous pouvons à peine croire tant c’est étrange. Et un peu dérisoire.

Car devant un épisode révolutionnaire, ce qui guette est l’esprit de réaction, mais d’abord la pente de la dérision. Il y a un sens inné du ridicule, une mise à distance inévitable, grandissant à mesure que la révolution fait considérer, fait prendre au sérieux quelque chose qui était sans importance la veille au soir.

Et puis le sujet : vos histoires de bonnes femmes. De midinettes. De clins d’yeux dans la rue. De mains aux fesses conviviales, fraternelles presque, on est tous des humains quand même !

Mais rien à faire. Il y a un avant et un après. Ce qui était caché ou admis le 4 ne l'est plus le 5. Le fleuve des mots, de la souffrance contenue, sort de son lit.

Et les symptômes d'un désordre créateur de pensée sont là. Je pense à Mai 68 : l'incrédulité des adultes quand "les jeunes", à qui on ne demandait rien, ont crevé le plafond gris de "la société".

L’incrédulité des programmateurs culturels, toujours du bon côté de l’histoire, quand des cris sous leur fenêtre exigent de ne pas faire du génial-Polanski-comme-d’habitude. Et on commence à comprendre : ce n’est qu’un début. Et on traite les manifestantes d’excitées, d’hystériques. Censeuses ! Elles veulent avoir leur mot à dire sur tout mon cher collègue, flétrissent les valeurs établies, déboulonnent la liberté d’expression, le fonctionnement normal des institutions si nous ne réagissons pas.

Sauf que certains mots, certaines attitudes, certains réflexes ordonnés ont pris un irréversible coup de vieux. On ne peut plus arguer as usual, comme Françoise Nyssen, de la dissociation de principe entre l’homme et l’œuvre. Il y a du nouveau. Désormais le temps qui va s’écouler sera selon ce qui est entré en révolution, quels que soient les efforts pour le mettre sous le tapis.

Sur Mediapart, Lenaïg Bredoux, qui avait lancé il y a 4 ans exactement (9 octobre 2013) le MachoScope, parle d’une déferlante réjouissante, mais explique qu’elle ne jettera pas par-dessus bord les fondamentaux du journalisme d’enquête. Marine Turchi informe des accusations de viols contre Tariq Ramadan, et c’est une flopée de commentaires où la haine recuite contre l’accusé se démultiplie sous le facile prétexte de défendre les victimes, qui ne demandent pas cela.

 Et puis si cette agitation frénétique gagnait, s’étendait à d’autres groupes, d’autres causes ?

Ou bien : si on pouvait diluer cette cause précise, trop précise, dans une foultitude d’autres ? Tant de malheurs sur terre, et tellement plus graves que vos histoires de lutineurs…

Ou bien : si on pouvait faire rentrer ces revendications dans le lit du mille-fois-vu, du ce-qui-serait déjà-réglé-depuis-longtemps si vous nous aviez écouté ? Les cléricaux aux laïcs : vous voyez bien que nos interdits de mixité, de promiscuités, de flirts — ordre moral et corporel, décence — protègent les femmes de la lubricité masculine…

On reconnaît une révolution à son obstination. Sa nouveauté est portée par un mouvement d’entraînement commencé loin. Un sketch ponctuel, l’affaire Weinstein, devient une grille de lecture pour une myriade de faits anciens. Le temps habituel se subvertit, on dirait que se rappelle une force immémoriale. C’était là, devant nous, depuis toujours, et on ne le savait pas. Je crois que ces mots ont été écrits par Marguerite Duras dans La Vie matérielle.

On reconnaît une révolution à ce que sa force est proportionnelle à sa fragilité, et l’inverse. Aux menaces qu’elle encourt, aux régressions qu’elle suscite, aux pièges retors sous ses pas. Aux sarcasmes des blasés, des incrédules de plus en plus désemparés. Aux récupérations qui vont se jeter avidement sur elle. À l’affadissement prévisible, inévitable.

Mais d’ici là…

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