Escale - Eclore, même parmi les ronces

De la cité ouvrière d'Aulnay-Sous-Bois des années 70 à Motherwell en Écosse, notre escale donne la parole à la jeunesse qu'on refuse d'écouter, et trop souvent qu'on décrédibilise. Elle met en lumière la galère quotidienne d'une jeunesse qui se bat, comme elle peut, face à un monde qui les juge et ne leur offre pas comme horizon chômage et bas salaire.

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Parmi les films qui nous ont marqués en 2020, nombreux témoignent d’une jeunesse au seuil de la vie d’adulte, de sa souffrance, sa lutte, son énergie, de son insouciance aussi. Comme par une vision en miroir de cette production récente, l’équipe de programmation, composée de bénévoles et de salariés de l’association Cent Soleils à Orléans, elle-même à l’aube de ses 20 ans, propose un parcours en sept films qui résonnent avec la crise et la transition que vit le monde en ce moment, que les jeunes paient au prix fort sur le plan psychique.

Chacun évoque un aspect particulier, à des périodes variées, des années 1960 aux premières décennies de notre siècle, du questionnement qui nous anime : Que peut le cinéma du réel ? Traduit-il la difficulté de ce passage du seuil, en est-il le témoin ? Peut-il faire plus et devenir lui-même un catalyseur ? Recèle-t-il une force particulière porteuse d’une expression politique nouvelle ?

Dans ces films souvent étonnamment intemporels, à l’âge où ils devraient rêver leur vie, peu envieux du modèle de leurs parents, tétanisés par le monde professionnel, ces jeunes semblent parfois hésiter, comme saisis par un « malaise du seuil ». « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », écrivait Rimbaud, mais il portait en lui le germe poétique et onirique du XXe siècle.

L’un des personnages du film de Jean-Pierre Gallèpe, À force on s’habitue, reprend pour lui cette phrase. Est-il alors conscient que grandissant dans la Cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois, il a bien peu de chances de se frayer un chemin vers une complète éclosion ? Les routes et les identités, individuelles, sociales ou sexuelles sont-elles déjà toutes tracées ?

Julien de Gaël Lépingle et Lomelin de François Reichenbach, mettent en scène le seuil imminent de la vie adulte. Pour Julien, il s’agit de monter « une dernière fois » sur une scène (celle de la fresque historique et du théâtre amateur) qu’il connaît très (trop) bien, avant d’en aborder une nouvelle qu’il entrevoit à peine (sa vie ailleurs). Pour le toréador en devenir Lomelin, l’« après » possède une telle puissance magnétique qu’il nimbe déjà le présent de sa lumière de gloire. Gaël Lépingle et François Reichenbach sont des cinéastes très différents. Le premier s’ancre à travers sa filmographie dans un territoire précis, la région Centre-Val-de-Loire tandis que le second est un cinéaste voyageur qui se nourrit de sa curiosité de l’ailleurs, ici le Mexique où il a réalisé plusieurs films. Pourtant, ces deux cinéastes nous livrent ici deux œuvres où le cinéma se fait témoin intime de ce juste-avant qui semble une montagne d’inconnu à dépasser pour enfin voir ce qui se passe de la culture de l’autre côté.

À force on s’habitue que nous avons découvert au hasard de nos recherches et du soutien de l’association Périphérie, a eu l’effet d’une révélation, tant son acuité sur la question de la jeunesse est grande. Avec Scheme Birds, ils témoignent tous deux du passage vers la vie adulte dans une tonalité moins intimiste et beaucoup plus dramatique. Jean-Pierre Gallèpe, et les réalisatrices Ellen Fiske et Ellinor Hallin ont partagé, à quarante ans d’intervalle, la vie d’adolescents de banlieue en France et en Écosse et nous livrent un tableau glaçant où les ingrédients d’un implacable déterminisme – ostracisme – social se font jour et se répondent en écho à travers les époques.

Film unique en son genre, Pas comme des loups de Vincent Pouplard, renoue quant à lui avec une certaine légèreté et avec la dimension intime, reléguant en toile de fond la question du déterminisme social, en nous faisant pénétrer dans la vie de jeunes marginaux. Ici les personnages sont mis en scène sans être confrontés aux normes sociales. Le cinéma se fait complice tendre et attentif pour nous amener à ressentir leur beauté, leur unicité, en évitant de les juger.

Enfin, dans Omelette de Rémi Lange comme dans (G)rève général(e) de Matthieu Chatellier et Daniela de Felice, le film a cristallisé un de ces « évènements du réel » chers à Jean Rouch. Parce que la caméra était là à ce moment-là, quelque chose s’est passé, qui n’aurait peut-être pas eu lieu, ou qui n’aurait peut-être pas été vécu avec la même intensité… Ce processus relève d’une catharsis intime dans Omelette et revêt une puissante force collective dans (G)rève général(e). Dans les deux films le cinéma du réel nous invite à co-naître une nouvelle identité avec les personnages, à franchir un peu de ce seuil vers l’âge adulte et à se sentir différent à l’issue.

7 films ou 7 possibilités du film documentaire d’exprimer une vérité. Ici celle d’une jeunesse au seuil de sa vie d’adulte, qui tente de trouver et de prendre sa place dans une société humaine, de façon individuelle ou collective. 

BA - Escale: Eclore, même parmi les ronces © Tënk

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