L'enchantement documentaire

Cette année marque la 30e édition des États Généraux du documentaire de Lussas. L'occasion de vous proposer un parcours en 9 films passés par ce rendez-vous non-compétitif qui s'est toujours fait l'écho des mouvements tectoniques de la planète cinéma.

Teaser - Escale : L'ENCHANTEMENT DOCUMENTAIRE © Tënk

Jean-Marie Barbe, cofondateur du festival et de Tënk, a programmé une rétrospective des films qui ont marqué le festival. Il nous donne son avis sur ces films : 

•• FIFI HURLE DE JOIE de Mitra Farahani

Mitra Farahani filme la résurrection et, sans l’avoir voulu, la mort du peintre iranien Mohassess. Elle nous entraîne dans une alternance assez vertigineuse entre vrais évènements et fausses pistes, multipliant les strates de récit. À partir d'une exposition-vente, elle part à la recherche de l’artiste disparu depuis des décennies. Puis, l’ayant retrouvé, elle partage la fabrication de son film avec ce personnage libertaire et impertinent. On est alors dans un film à deux. Dans le même temps, elle introduit et organise à l’insu du maître une commande de tableaux qui va générer une partie de la tension du film. Dans son commentaire, elle raconte les coulisses du projet comme un carnet de route qui permet le mélange des temporalités et une liberté de relance de la dramaturgie. Vous l’aurez compris, Mitra Farahani est diablement douée et son documentaire est un jeu permanent : un grand film pour célébrer un grand peintre !

•• JASMINE de Alain Ughetto

L’un des talents d’Alain Ughetto est de faire le pari que les différentes textures des images d’archives (pellicule, vidéo…) vont pouvoir se fondre avec la pâte à modeler. Il raisonne ainsi en plasticien : la matière fait lien, la texture des images comme des voix donne corps au film et en amplifie le sens. Il est vrai que les cinéastes travaillent désormais avec un demi-siècle d’images, un fleuve incessant et grandissant de films de toutes textures et de toute nature. La réappropriation et le détournement de toutes cette matière offrent de nouveaux possibles qui documentent l’époque. Entre les mains des cinéastes, ils donnent au documentaire une amplitude qu’il n’avait probablement jamais eu. Ce métissage avec l'animation mais aussi avec des images d’actualité, des archives papier, sonores ou des films de famille est un des mouvements marquants de la décennie. "Jasmine" en est l’exemple accompli.

•• UNDRESSING MY MOTHER de Ken Wardrop

Avec "Undressing My Mother", Ken Wardrop franchit avec élégance l’interdit du corps vieilli. J’aime ce film pour sa hardiesse, son humanité et probablement sa mélancolie. Quelle foi dans le cinéma et dans la complicité mère-fils pour un dévoilement qui pourrait être impudique mais qui, à aucun moment, ne bascule. Cette œuvre nous donne accès à l’intimité d’un corps marqué par l’âge, mais un corps aimé et raconté par celle qui l’habite et qui le décrit. Comme si ce corps était porteur du regard aimant de son compagnon disparu. On entend alors le "je l’ai dans la peau" comme "j’ai la mémoire de son regard sur ma peau". Tout est affaire de regard !

•• UNE HISTOIRE DE VENT de Joris Ivens

Voir ce film avec nos yeux d'aujourd'hui, c’est constater qu’il garde des moments magiques, alors que certaines séquences ont moins bien résisté au temps. "Une histoire de vent" garde néanmoins une valeur iconique. Valeur probablement sublimée par la figure même de Ivens, mais aussi par les différentes strates du film : celle d’un cinéma qui emprunte à la fiction comme au documentaire, celle d’un autoportrait où le réalisateur intègre le processus de fabrication du film au film lui-même. Il mêle l'éloge de la Chine éternelle (au risque d’être parfois dans la carte postale) à la critique d’une Chine où tout s’achète, une Chine qui s’était déjà ouverte au marché. Finalement pour développer une métaphore qui tient lieu de scénario : la recherche de l’air, du vent, du souffle de vie.

•• SVYATO de Victor Kossakovsky

Pour ce film très construit, Victor Kossakovsky avait privé son fils depuis sa naissance de reflet, supprimant tout miroir dans la maison, attendant le jours où son fils serait en âge de marcher, jouer et être acteur de lui-même. Ce jour arrivé, le film tente de saisir ce moment premier de la découverte de sa propre image. Le film, dans cet énoncé, n’a donc rien d'exceptionnel, les psychanalystes ont étudié et théorisé le stade du miroir depuis bien longtemps. Mais, on comprend à la vision de "Svyato" qu’on aurait tort d’en être blasé, tant le documentaire dans son déroulé nous donne à vivre cet instant originel et les différentes phases que l’enfant traverse en moins d’une heure. Le spectacle de cette expérience est constitutif d’une fonction du cinéma et Kossakovsky s’en amuse. Reflets, ombres chinoises… assurément un voyage aux origines de l’image.

•• LE SONGE DE LA LUMIÈRE de Victor Erice

Nous avons rencontré l’œuvre de Víctor Erice en 1995 en même temps que nous célébrions l’intégrale de Kiarostami aux États Généraux du film documentaire de la même année à Lussas. Et surprise, en 2008, sous l’impulsion d'Alain Bergala a eu lieu une exposition-installation à Beaubourg à Paris, où les deux maîtres dialoguaient à travers leurs œuvres et leur correspondance-vidéo.
L’enchantement que fût la découverte de ce film, "Le Songe de la lumière", est probablement lié à plusieurs facteurs. L’idée de tenter de filmer le temps y est totalement accomplie et, avec elle, son cortège de puissance : la finitude, la fonction de l’art, la contemplation du temps naturel, le cinéma comme mémoire, pour qui sait attendre. Probablement un des films les plus inoubliables sur l’acte de création.

•• ENTRE NOS MAINS de Mariana Otero

"Entre nos mains" est le film d’une cinéaste engagée qui s’intéresse à ce monde des ouvrières, monde oublié s’il en est, monde invisible car monde généralement interdit au cinéma documentaire sauf lorsque les travailleur·se·s prennent les reines de leur usine. Précisément dans "Entre nos mains", Mariana filme la tentative de reprise de la structure par les salarié·e·s et ce que magnifie le film, c’est leur dignité. Ce qui compte ici, c'est de ne pas perdre son âme. L’expérience est dans le trajet, le parcours accompli. L’échec final n’est pas l’échec de l’expérience, au point que le film se termine par un chant choral comme si la mise en scène de fiction venait panser les plaies de l’échec documentaire, en ramenant du rêve, tout en célébrant le triomphe de l’expérience collective, de la vie contre le renoncement !

•• LES GENS DE LA RIZIÈRE de Rithy Panh

Rithy Panh est dans l’histoire du cinéma celui qui va faire parler les bourreaux, mais on ne le sait pas encore avec ce film. "Les Gens de la rizière" arrive tôt dans son œuvre. C’est surtout sa première fiction, probablement nécessaire à ce moment-là pour commencer à raconter l’irracontable. Ce que ce film commence à tisser, c’est le canevas de l’histoire du Cambodge qui emmènera Rithy et son cinéma à être à la fois une sorte de conscience et de repère dans ce pays déboussolé. On ne peut se reconstruire, accéder au rang d’humain, comprendre l’ignominie, que quand le criminel met des mots sur ses actes. Quand le bourreau parle, il devient alors humain et permet à la victime de sortir de la sidération.

•• QUE RESTE-T-IL ? de Ludivine Henry 

Dans un plan-séquence qui compose l’essentiel du film, la réalisatrice et sa mère sont face caméra. Devant nous, se joue en silence ou à demi-mot un appel, une demande de geste d’amour qui ne viendra pas. C’est dans cette sobre mise en scène que le film nous reste en mémoire. Il nous renvoie probablement à l’avalanche des rendez-vous manqués, à ces gestes d’amour que l’on n’a pas su recevoir ou que l’on n’a pas reçus. Il nous rappelle à une violence ontologique de l’image documentaire à l’endroit des personnes filmées. Le cinéma documentaire transforme l’anonyme en personne publique. Ce film tourné et monté quasiment seule incarne, pour une part, le mouvement apparu avec l’arrivée de la vidéo légère : le film intimiste, le journal intime qui est l’une des plus fortes secousses telluriques de ces trente ans.

 

 


•• Fifi hurle de joie de Mitra Farahani (98 min, 2013)

•• Jasmine de Alain Ughetto (69 min, 2013)

•• Undressing my mother de Ken Wardrop  (6 min, 2004)

•• Une histoire de vent de Joris Ivens (88 min, 1988)

•• Svyato de Victor Kossakovsky (33 min, 2005)

•• Le songe de la lumière de Victor Erice (134 min, 1992)

•• Entre nos mains de Mariana Otero (86 min, 2010)

•• Les gens de la rizière de Rithy Panh  (124 min, 1994)

•• Que reste-t-il ? de Ludivine Henry  (11 min, 2013)

 

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