Escale Net Found Footage, voyage dans l'humanité numérique

TikTok, Youtube, Instagram, Periscope, et cætera... Nous produisons quotidiennement des millions de téraoctets de données que nous consommons instantanément. Dans cette escale, réalisée en partenariat avec le Festival International Entrevues Belfort, nous vous proposons de stopper le flux, pour prendre le temps de zoomer sur le sens de ce spectacle, le temps de 8 films.

Escale NET FOUND FOOTAGE © Tënk

Internet est bien plus qu’un gigantesque réservoir d’images. L’abondance même des images qu’il charrie et l’usage quotidien qui en est fait l’a peu à peu transformé en doublure du monde. Pour les cinéastes, il n’est plus forcément nécessaire de voyager, d’enquêter loin de chez soi, d’aller à la rencontre du réel. Non, tout est là, à portée de main, depuis l’écran de son ordinateur d’où l’on peut sonder les profondeurs de ce monde doué d’hypermnésie – pas une image dont le net ne garde, d’une manière ou d’une autre, la mémoire. C’est pour mesurer la façon dont les cinéastes explorent et transforment cette matière inédite que le Festival International Entrevues de Belfort (dont l’édition physique a du être annulée pour cause de pandémie) a eu l’idée de cette programmation dont Tënk offre un condensé.

À la manière de ces cinéastes sans images qui ont construit une œuvre à partir des images des autres (tel Guy Debord), les réalisatrices et réalisateurs de ce Net Found Footage réfléchissent ainsi tout autant au monde lui-même que sur les images produites par sa doublure, les modes de représentation et les nouvelles mythologies qu’elle génère. Le net offre ainsi un monde vu de trop près (le visage du héros de Vie et mort d’Óscar Pérez de Romain Champalaune, le nez sans cesse collé à l’écran) ou de trop loin (La Mer du milieu de Jean-Marc Chapoulie et ses vidéos surveillance des larges étendues du littoral méditerranéen). De ces images portées au narcissisme et à l’hystérie, ou au contraire à un regard froid, vide et distant, les cinéastes font ressortir l’humain en ramenant du vivant dans le mécanique, donnent une perspective à des images qui en étaient peut-être dépourvues, ne serait-ce que parce qu’elles étaient disséminées aux quatre vents avant d’être montées.

Monter, rassembler, creuser c’est aussi ce que fait Chloé Galibert-Laîné dans Watching the Pain of Others, étudiant les témoignages de femmes atteintes d’une maladie imaginaire comme le ferait une spécialiste en criminalistique qui étalerait sur la table les éléments de preuve. Devant l’océan d’images du net, le cinéma semble encore cet espace où la mise en rapport entre deux plans, deux images, offre la possibilité d’une dialectique. Internet a réduit les distances, temps et espace semblent s’être rétrécis aux dimensions de l’écran et c’est justement ce qui permet au Black Code / Code Noir de Louis Henderson d’articuler différents moments d’une Histoire qu’on peut suivre à la trace entre les codes informatiques. Une Histoire qui va de l’esclavage au meurtre de jeunes noirs par la police, de la nuit parisienne de la place de la Bastille à la joie solaire de l’émancipation d’Haïti du joug colonial. Comme dans le Redacted de Brian de Palma, c’est de l’organisation des images de différentes natures, dénuées d’intention ou visant à autre chose, que nait un sens possible, une vérité du monde.

Internet est d’ailleurs le lieu de l’Histoire au présent. L’attentat du World Trade Center le 11 septembre 2001 a été le premier événement historique filmé par des centaines de caméras amateur, retirant aux instances officielles (médias et pouvoirs en place) une part de leurs prérogatives. Depuis, les bouleversements du monde ont souvent été filmés par ceux-là même qui en étaient les acteurs directs, ainsi des printemps arabes dont internet a gardé les traces encore chaudes à partir desquelles Peter Snowdon a bâti son effervescent The Upsrising. Et quand l’Histoire est elle-même auréolée d’un mystère béant, dont les traces sur internet sont si ténues qu’elles semblent au bord de disparaître, le cinéaste – Clément Cogitore, Un archipel – est celui qui peut proposer une méditation mélancolique sur l’événement à partir du peu qu’il trouve sur la toile où l’hypermnésie a parfois des failles.

Cette doublure, où s’accumulent toujours un peu plus chaque jour les preuves du monde, est ainsi propice à tous les fantasmes et tromperies. Dans cet univers où filmer est devenu un acte aussi quotidien que névrotique, chacun est devenu la star d’un film dont il est parfois difficile de déceler la part de fiction et d’ancrage documentaire. C’est justement sur cette ambigüité que Dean Fleischer-Camp construit Fraud, narrant la fuite en avant d’une famille d’américains moyens dans une véritable folie consumériste. Car l’accumulation de preuves du monde sur internet a aussi produit son contraire obscur, une propension à la fraude généralisée des images. Autant assumer alors la part de fiction que chacune recèle, ce que fait Guillaume Lillo dans Rémy dont le récit introspectif est constitué d’images disparates glanées sur le net. Ces plans hétérogènes les uns aux autres, accolés les uns aux autres, disent alors, par la grâce du montage, quelque chose de la nature poétique et fantasmatique d’internet.

Jean-Sébastien Chauvin

 Les films qui composent notre Escale :

 

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