La rue comme espace d’expression – 5 films pour questionner l’espace public

Quand elle s’anime, la rue fait parler d’elle, mais quelle symbolique donnons-nous à l’espace public ? Qu’on le veuille ou non, la rue porte la marque de nos convictions, elle est un lieu où s’expriment des sensibilités artistiques, les discordes contemporaines. Ces films vous invite à repenser la ville comme un système organique où l’on débat, et où parfois le système montre ses failles…

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DE CENDRES ET DE BRAISES DE MANON OTT [2018, 73′]

BA - De cendres et de braises - Manon Ott - 2018 © Tënk

De cendres et de braises : c’est le titre de ce magnifique film en noir et blanc. Vers la fin du film le braqueur, alias le résistant économique, dit autour de son feu : « Tu casses les braises et ça fait des flammes » et c’est ce qu’on voit dans le film… Les cendres, les braises : le moment après le feu, ce qui couve et ce qui a été brûlé. Le film nous montre la nouvelle génération, le monde d’après l’âge d’or de l’usine Renault de Flins. C’est une poésie ou un essai lyrique qui chante à la fois l’histoire faite par l’Histoire et le talent de chaque personnage. Chaque personne filmée est un créateur et ce qu’il crée est le fruit de l’oppression et de sa révolte personnelle, de ses rêves. Rarement une ville, ses ciels et ses habitants furent filmés avec autant de talent et d’amour.

Claire Simon, Réalisatrice

ZÜRI BRÄNNT DU KOLLEKTIV VIDEOLADEN ZÜRICH [1980, 100′]

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Un essai vidéo d’une grande beauté visuelle, d’une irrésistible impudence anarchique, d’une débordante puissance rythmique : une œuvre stratifiée qui, en mêlant réflexion philosophique – Adorno et Debord –, colère punk et culture pop (Godzilla !), réussit à raconter les 18 mois de révolte juvénile à Zurich à partir de l’été 1980. Produit par les protagonistes du mouvement eux-mêmes, « Züri Brännt » est à la fois un pamphlet formellement héritier du cinéma soviétique et le témoignage à chaud d’une génération formée aux nouveaux médias et devenue militante politique avec la caméra légère au poing. Des images d’affrontements de rue et de manifestations, des séquences d’expériences d’autogestion et de sabotage médiatique se croisent avec une réflexion prophétique et d’une actualité impressionnante sur la société du capitalisme tardif – qui est encore la nôtre…

Federico Rossin, Historien du cinéma, programmateur indépendant

THE INTERRUPTERS DE STEVE JAMES [2011, 125′]

BA - The Interrupters - Steve James- 2011 © Tënk

« The Interrupters », tourné en cinéma direct ponctué d‘entretiens passionnants retrace le travail volontaire d’anciens détenus ou délinquants qui se sont associés pour tenter d’enrayer la violence dans les ghettos noirs de Chicago. De réunion en interventions ils affrontent la fureur qui s’exerce à l’intérieur des familles et des quartiers. À leur tête, une femme mariée à un Imam mène cette croisade avec beaucoup de force. Ses discussions avec une fille rebelle sont bouleversantes. C’est une leçon politique que d’entendre et de voir à l’œuvre ces « interrupters » qui, épuisés par leur propre expérience de prison et de misère parviennent à « faire quelque chose » dans leur communauté. C’est grâce à « Hoop Dreams » que Steve James obtient leur confiance et peut filmer ces moments de violence que ceux qu’il suit essayent de dénouer. Et l’on comprend que les meurtres, les coups visent les habitants eux-mêmes des quartiers noirs et jamais les blancs, ceux qui ont organisé la ségrégation et la pauvreté.

Claire Simon, Réalisatrice

IMAGINE, DEMAIN ON GAGNE DE ARTHUR THOUVENIN ET FRANÇOIS LANGLAIS [2020, 80′]

BA - Imagine demain on gagne - Arthur Thouvenin - Franois Langlais - 2020 © Tënk

Là il se passe quelque chose, il faut y aller.
Il semble que c’est un même mouvement qui incite Kyllian et Esperanza à rejoindre les ronds-points, et Arthur et François à filmer la Maison du peuple de Saint-Nazaire.
Pour l’habituée des combats syndicaux ou l’adolescent qui veut mettre fin à la galère, le mouvement des Gilets jaunes a rebattu les cartes du militantisme.
Les réalisateurs nous rappellent par l’image que vivre et lutter avec les autres est un apprentissage, et que les Gilets Jaunes ont redonné une dimension très concrète à la notion galvaudée du vivre-ensemble.
De l’intuition de la révolte à la formation politique, la force du film est de tisser le trajet de ce collectif qui se construit et transforme les gens qui le composent. Et comme Kylian, on se dit que quoi qu’il se passe maintenant, tout ça n’est pas perdu.

Alizée Mandereau, chargée de production à Tënk

Un film soutenu par Tënk et Mediapart

THE UPRISING DE PETER SNOWDON [2013, 78′]

BA - The Uprising - Peter Snowdon-Bruno - 2013 © Tënk

Que serait un film s’il n’était pas un film ? Dans cette perspective, « The Uprising » serait peut-être un livre d’Histoire, constitué de ceux-là même qui la vivent. Une Histoire dont le montage tire la sève, condensant ces révolutions arabes comme s’il s’agissait d’une seule, non pas pour fausser la réalité mais bien pour révéler l’essence même de ce qui a constitué ces printemps. La fausse chronologie de 7 jours dit bien sa nature de « concentré » historique où sont décrites toutes les étapes, depuis les premières révoltes aux lendemains qui déchantent, en passant par la joie collective de voir chuter les tyrans. Ici la grande Histoire se confond avec la petite : ce ne sont pas les généraux et politiques qui font l’Histoire mais bien le peuple, ce dont attestent les images. Le courage face aux policiers, la libération des prisons ou la baignade collective dans la piscine d’un ancien palais en constituent la mythologie.

Jean-Sébastien Chauvin , critique et réalisateur

 

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