Tatiana Huezo Sánchez, témoin d'une violence endémique en Amérique centrale

Entre guerres civiles, déstabilisation politique de la part de son grand voisin états-unien et ravages des cartels mafieux, l'Amérique Centrale est une partie du monde qui ne cesse de penser ses plaies. La rétrospective que nous consacrons à la réalisatrice mexico-salvadorienne permet de comprendre les mécanismes de la violence subies d'abord par les femmes dans cette région du monde.

img-11

De violence et du courage des femmes, il est question dans l'œuvre de Tatiana Huezo Sánchez, invitée de la 52e édition de Visions du Réel. Nous vous proposons de découvrir trois films de cette réalisatrice mexico-salvadorienne. Son cinéma réussit avec une grande pudeur à donner corps à l'absence et à la terreur. Elle nous fait entendre les voix des survivantes de la guerre civile du Salvador, son pays de naissance, dans El lugar más pequeño. Longtemps résonnent en nous les voix de celles qui ont subi les enlèvements, la disparition de leurs proches (Absences), ou encore l'enferment et la torture dans des prisons privées aux mains de cartels (Tempestad), cette fois au Mexique. Des témoignages nécessaires pour stopper la violence qui gangrène aujourd'hui ce pays et pour que la vie continue.

Tempestad

Réalisé par Tatiana Huezo Sanchez - 2016, 105 minutes

Notre avis : 2000 km en bus, les visages des passagers, la brutalité d’un contrôle policier, la pluie sur la vitre… À aucun moment, nous ne verrons le visage de celle qui raconte son histoire, celle de milliers de « pagadores », ces innocents jetés en prison et dont les familles doivent verser des rançons pour être délivrés. La torture, la survive, la folie qui guette et cette question : jusqu’où peut-on aller pour revoir son enfant ? Dans "Tempestad", Tatiana Huezo pousse son procédé de dissociation du son et de l’image à l’extrême. Les images ne sont jamais illustratives des témoignages. Et pour cause, il n’existe aucune image pour rendre compte de l’horreur vécue par ces deux femmes. Un deuxième long métrage qui brasse en profondeur le spectateur et révèle les remous d’un pays en proie à une extrême violence dont les femmes sont les premières victimes.

Le résumé : Sur les images d'une traversée du Mexique de Matamoros à Cancún, se mêlent les voix de deux femmes, toutes les deux victimes de la corruption du pouvoir et de la violence qui gangrènent tout un pays. Une jeune mère raconte son voyage en enfer : accusée de trafic humain alors qu'elle est innocente, elle est incarcérée dans une prison privée contrôlée par le Cartel du Golfe. Son histoire rencontre celle d'une artiste de cirque dont la fille a été enlevée par un gang.

Bande-Annonce - "Tempestad" réalisé par Tatiana Huezo Sánchez © Tënk

El lugar más pequeño

Réalisé par Tatiana Huezo Sanchez - 2011, 104 minutes

Notre avis : En retournant dans le pays où elle est née, le Salvador, Tatiana Huezo Sánchez met en place, dès ce premier long métrage, un cinéma singulier et fort. D’un côté, la bande son nous donne à entendre dans un récit choral les voix des survivants, celles et ceux qui ont survécu à la guerre civile et nous font éprouver les atrocités des forces pro-gouvernementales soutenues par les États-Unis. L’image, dans une photographie impeccable et lumineuse, nous donne le temps de découvrir les lieux et les visages d’aujourd’hui. De toucher les plantes, les parois d’une grotte qui a servi de refuge ou de regarder la pluie tomber. Dans le village et la forêt qui l’entoure, la vie continue malgré les enfants et parents disparus. Il en résulte un cinéma qui prend le temps, celui d’écouter et de voir. Un temps qui donne la possibilité de vivre sans oubli, de tout simplement continuer à vivre.

Le résumé : Les souvenirs de la guerre civile du Salvador hantent toujours les habitant du petit village de Cinquera. La forêt – protectrice en temps de guerre et espace vital en temps de paix – est le témoin muet de leurs récits et de cette vie quotidienne qui continue malgré les cicatrices laissées par les événements passés.

Bande-Annonce - "El lugar mas pequeno" réalisé par Tatiana Huezo Sánchez © Tënk

Absences

Réalisé par Tatiana Huezo Sanchez -2015, 26 minutes

Notre avis : En guise d’ouverture, quelques images de vidéo-amateur : parents et enfants réunis dans un même lit, le bonheur d’être ensemble, dernières traces de ce qui constituait une famille. Comment filmer l’absence et la douleur ? Mais aussi le courage de continuer à vivre ? Grâce au langage du cinéma, Tatiana Huezo ausculte les zones d’ombre du Mexique. Elle nous place du point de vue d’une femme, d’une mère. Une fois de plus, elle est du côté de celles qui restent. Ceux qu’elles aimaient ont disparus sans laisser de trace. On écoute ce récit, son émotion et la difficulté d’aimer l’enfant qui est encore là quand l’autre n’est plus. De cette histoire individuelle, il en ressort une trajectoire de résilience collective, d’une lutte pour la vie faite de gestes simples comme celui de regarder son enfant nager.

Le résumé : Un matin, un garçon et son père disparaissent, enlevés sur la route par des hommes armés. Restée seule avec sa fille, Lulu, victime insoumise, décide de raconter l’inacceptable : le vide impossible à combler, l’absence des êtres chers, les questions sans réponse et le silence suffocant. Une part de l’histoire mexicaine contemporaine qui doit à tout prix être dite. 

Bande-Annonce - "Absences" réalisé par Tatiana Huezo Sánchez © Tënk

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.