Pas de plaisir sans peine

L'œuvre d'Eustache, même si elle nous met face à un désarroi presque abyssal, nous offre une magnifique leçon d'existence et nous fait accéder à un au-delà des mots et des choses, au cœur même des sentiments. Comme il n'y a pas de plaisir sans peine, ne craignez pas de plonger dans l'univers désespéré d'Eustache, dont la beauté éblouissante récompensera assurément le risque.

"La Maman et la Putain" de Jean Eustache (1973) "La Maman et la Putain" de Jean Eustache (1973)

Jean Eustache est le grand spectre du cinéma français. Désenchanté, provocateur - un véritable perdant magnifique -, Eustache a laissé une œuvre que chaque génération se réapproprie et se dispute comme un trésor qu’elle voudrait être seule à avoir découvert. Ses films sont si crus et si totaux qu’il est impossible de ne pas se sentir interpellé directement, comme s’il nous désignait – dans la pénombre de la salle de cinéma - comme seul apte à recevoir ces révélations. Combien d’adolescents ont tremblé en découvrant le vertige contenu dans La Maman et la Putain ? Combien de jeunes ont découvert le véritable pouvoir du cinéma en assistant aux échanges désespérés d’Alexandre et Véronika ? En ce moment sur Tënk, vous pouvez vous plonger dans cette œuvre stellaire par le biais de deux films : La Peine perdue de Jean Eustache(1997), documentaire d'Angel Diez Alvarez, et Une sale histoire (1977), film hybride de Jean Eustache. 

La Peine perdue de Jean Eustache

On ne s’approche pas sans peine d’une aussi imposante et énigmatique figure du cinéma français. Le réalisateur signe un documentaire d’une grande finesse en parvenant à donner à voir l’intensité de l’œuvre d’Eustache tout en restant dans une retenue respectueuse. Le film, composé de fragments de textes d'Eustache lus par des personnages-clés de son univers (Jean-Pierre Léaud, François Lebrun, Michaël Lonsdale, etc.), d’extraits de ses films et de témoignages de gens l’ayant côtoyé, est d’une grande sobriété. Diez Alvarez semble marcher sur un fil et parvient à créer une étrange tension, comme si on s’approchait tout doucement d’un mystère. De magnifiques silences tombent en contrepoint aux fragments des œuvres d'Eustache présentés, nous laissant habités, étourdis, remplis de cette présence-absence propre à ses films.

La Peine perdue de Jean Eustache © Angel Diez Alvarez La Peine perdue de Jean Eustache © Angel Diez Alvarez

La première scène, qui nous présente Jean-Pierre Léaud de dos, apparaissant à contre-jour face à une fenêtre, lisant des mots d'Eustache, nous plonge dans un sentiment à la fois douloureux et mélancolique. La pesanteur des mots, la voix vieillie de Léaud, la lumière blanche et froide d’après-midi, tout nous ramène à la perte, au destin tragique d’un poète qui est resté toujours en marge. Mais le documentaire de Diez Alvarez sait alterner entre le tragique et le sublime, ramenant toute la lumière tremblante des œuvres d'Eustache en sélectionnant des fragments et des textes qui ne donnent qu’une envie, celle de s’enfermer dans le noir pour se laisser éblouir par son cinéma.

La Peine perdue de Jean Eustache - Angel Díez Alvarez - Bande Annonce © Tënk

Une sale histoire

C’est un film curieux, un film qui va au bout d’une certaine logique d'Eustache, profondément anti-bourgeois. Provocateur, il fait entendre deux fois, jusqu’au bout, un récit salace autour d’un voyeur qui regardait le sexe des femmes urinant dans les toilettes d’un café parisien. Ce récit, qu’il tenait de son comparse Jean-Noël Picq, participait de toutes ses obsessions : rapports hommes-femmes, réel-représentation, puritanisme-libertinage… Mais ce qui en fait une œuvre tout à fait part, c’est toute la réflexion autour du cinéma qui découle du dispositif qu’il met en place. Il fait raconter cette histoire à Picq, devant un public de trois femmes et de lui-même. Puis, faisant rejouer au mot près cette même scène par des acteurs, il élève ce "vrai" récit au rang de la fiction. Filmé en 35 mm et monté comme un "vrai" film, Eustache pousse l’audace à faire jouer cette partie fictionnelle avant le récit documentaire. Le film est donc scindé en deux, et la séquence de Picq devient fatalement la pâle copie pour le spectateur. Film à scandale, Une sale histoire s’écoute comme une réflexion sur le voyeurisme du cinéma, sur l’obsession de l’image et de la représentation, et sur l’hypocrisie bourgeoise. Eustache construit d’ailleurs son film autour de l’absence de représentation ! Film-piège qui nous met donc face à notre position de voyeur, et film radicalement incorrect, qui laisse entrevoir le désir violent d’Eustache de mettre à mal la société décomplexée post-soixante-huitarde en la confrontant frontalement à ses ultimes tabous.

Une sale histoire - Jean Eustache - Bande Annonce © Tënk


•• La Peine perdue de Jean Eustache d'Angel Díez Alvarez (53 minutes, 1997)
•• Une sale histoire de Jean Eustache (50 minutes, 1977)

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