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Billet de blog 1 nov. 2021

Liban - La déficience de l’État et sa réforme, ou l’idéologie de la seconde République

L'affaire est entendue : face à l'évidence des dysfonctionnements, il faudrait réformer, encore et toujours. Dans ce texte, Tarek Abi Samra déconstruit le discours qui, tenant le Liban pour un État inachevé, invoque sans cesse la nécessité de sa réforme.

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L'affaire est entendue : face à l'évidence des dysfonctionnements, il faudrait réformer, encore et toujours. Les politiques réformistes
constituent un imaginaire et une série de procédures que les institutions compétentes s'accaparent, mettent en scène, et sur lesquels viennent buter les aspirations à des transformations systémiques. Dans ce texte publié en février 2020 sur le site megaphone.news, Tarek Abi Samra déconstruit le discours qui, tenant le Liban pour un État inachevé, invoque sans cesse la nécessité de sa réforme. Le retournement qu'il opère tend à démontrer comment la persistance de la solution invoquée participe au maintien de l'état de fait, et à qui il profite ; non sans échos avec la manière dont Béatrice Hibou décrivait des pratiques similaires dans ses travaux sur la Tunisie sous le titre « Réformer et punir ».


L’État libanais est régulièrement décrit comme un État inachevé (ou faible), et cela pour deux raisons principales. Premièrement, du fait qu’il ne dispose pas du monopole de la violence légitime, dans la mesure où un parti armé s’arroge presque exclusivement la protection des frontières, se lance dans des guerres régionales, et étend son contrôle sur des vastes régions du pays1. La seconde raison tient à la concentration d’une grande partie du pouvoir politique en dehors des institutions constitutionnelles de l’État, c’est-à-dire dans les mains d’une poignée de dirigeants confessionnels qui sont généralement en mesure de faire obstacle à l’action de ces mêmes institutions.

Dans cet ordre d’idée, il s’agit donc d’un État déficient par rapport à trois de ses fonctions essentielles : assurer la sécurité, garantir que la prise de décisions politiques s’effectue dans le cadre des institutions constitutionnelles, et veiller à l’application des décisions qui seraient éventuellement prises de temps à autre par ces dernières. Cette déficience flagrante est considérée comme la cause des fléaux endémiques de la vie politique (la corruption organisée, le népotisme, le clientélisme, les quotas dans les institutions publiques, l’absence d’indépendance de la justice, etc.) Quant au système politique confessionnel, celui-ci est généralement identifié comme la faute originelle ayant donné naissance à un tel État déficient, difforme et mutilé.

La solution magique est toute trouvée : reformer (c’est-à-dire construire un État fort, ou du moins cheminer dans cette direction pour reprendre un des slogans de l’alliance du 14 mars2), autrement dit un processus de longue haleine qui aboutirait à l’abolition du système politique confessionnel. Cette proposition est de l’ordre de l’évidence, toutefois ce qui la rend douteuse et suspecte est que, depuis toutes ces années, cette même proposition nous est constamment ressassée par l’ensemble des courants politiques au pouvoir, sans exception.

L’idée d’un État déficient et celle qu’il faut travailler à le réformer : voilà en quoi constitue l’idéologie officielle de la seconde république issue des accords de Taëf3. Il n’y a pas un seul parti ou courant politique au Liban dont le projet affiché ou le programme électoral ne tournent autour de l’instauration de cet État au moyen de réformes ; et pas un seul parti ou courant ne manque de justifier ses échecs répétés à accomplir la réforme tant souhaitée en invoquant la faiblesse de l’État et sa déficience qui font qu’un autre parti ou courant est en mesure de faire obstacle à toute amorce de réforme. Et cela jusqu’au Hezbollah qui justifie son refus de déposer les armes par l’argument de l’incapacité de cet État faible à libérer ses territoires occupés, puis à protéger ces derniers des attaques israéliennes, affirmant donc que son armement est une nécessité d’ici à ce que soit instauré un État puissant et digne de ce nom.

L’État est déficient, donc il convient de le réformer, cependant cette déficience originelle et structurelle est aussi ce qui empêche sa réforme : cette simple équation oriente tous les discours officiels et tous les débats publics de la vie politique libanaise. Étendre la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire national, assurer l’approvisionnement électrique 24 heures sur 24, endiguer le gaspillage et la corruption, traduire les corrompus en justice, garantir l’indépendance de la magistrature, mettre un terme à la fraude fiscale, diminuer la dette publique, renforcer l’enseignement public, etc. etc. etc. Ces mesures sont autant d’exemples des réformes que tous aspirent à réaliser, et que tous échouent à instaurer car l’État est déficient et ne dispose pas des appareils élémentaires permettant à un État de mener à bien ce qu’il est censé mener à bien.

Cette idéologie de la déficience et de la réforme a une fonction essentielle qui va au-delà de la simple justification des sempiternels échecs : l’aveu public et ostensible des défaillances de la construction de l’État libanais, est ce qui vient légitimer que cette situation se perpétue. Autrement dit, cette reconnaissance de la déficience de l’État, ainsi que de la nécessité de le réformer, ne fait que masquer la vérité qui est que cet État n’est pas en réalité déficient, mais qu’il est tel qu’il doit être. Il s’agit d’un État achevé, qui remplit pleinement sa finalité, laquelle est liée à l’existence d’une classe sociale qui subsiste grâce à lui et qui l’utilise pour étendre sa mainmise sur la société. Cet État garantit sa permanence au moyen de cette invocation à se réformer lui-même, réforme fatalement vouée à l’échec. Pour résumer : l’État libanais a besoin d’être réformé afin de devenir en mesure de mettre en œuvre la moindre réforme.

Dans son livre Tarikh lubnan al-hadith [A modern History of Lebanon dans sa traduction anglaise] Fawwaz Traboulsi écrit que : « La seconde république, fondée par ce document [l’accord de Taëf], est une phase transitoire vers une troisième république, qui abolirait le système confessionnel ». La seconde république, jusque dans sa constitution, énonce ainsi ouvertement qu’elle est une république inachevée (ou transitoire) et elle ne dissimule pas la nécessité de faire elle-même l’objet d’une réforme ; néanmoins le moyen d’aboutir à cette réforme qui y est prescrite (œuvrer à l’abolition du système politique confessionnel) n’est rien d’autre qu’une mauvaise blague, dans la mesure où elle exige des politiciens au pouvoir ayant approuvé l’accord de Taëf qu’ils sabordent d’eux-mêmes ce qui soutient leur autorité et acceptent de se retirer du pouvoir. Pour toutes ces raisons, on peut dire que derrière cette reconnaissance de la nécessité d’abolir le confessionnalisme politique se cache le fait que cette république doit rester confessionnelle.

Il ne fait aucun doute que la seconde république aurait besoin d’être réformée. Cependant, la question inextricable est que se contenter de répéter inlassablement le mot réforme revient à tomber dans le piège de l’idéologie officielle, laquelle ne fait que légitimer le maintien de cette même république.

1 L’allusion renvoie ici assez clairement au mouvement du Hezbollah.

2 L’Alliance du 14 mars est une coalition politique formée en 2005, elle tient son nom de la date d’une large manifestation en 2005 réclamant le retrait des troupes syriennes du Liban.

3 Accord mettant officiellement fin à la guerre civile libanaise en octobre 1989.

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