Les autorités et la mer

Depuis le début de la crise économique, et peut-être plus encore depuis l'explosion du port de Beyrouth il y a bientôt un an, divers projets artistiques se tournent vers la mer et les productions culturelles qui lui sont liées comme autant de rappels accusant la classe dirigeante libanaise.

C'est le cas dans cet article paru sur le site Mada Masr qui fait mention de la chanson interprétée par Salwa Al Katrib se demandant ce qu'il y a au-delà de la mer, ainsi que dans l'article ici traduit de Fadi Bardawil initialement publié le 22 septembre 2020 sur le site megaphone, qui s'ouvre sur la citation d'une chanson des frères Rahbani interprétée par Fairouz et devenue, selon l'auteur, « l’écho lointain d’un monde révolu »

A peine ma prière achevée j’ai regardé la mer et je t’ai vu revenir vers la maison sain et sauf

Marakebna ’al mina – les frères Rahbani

Ces dernières décennies, les nuits de notre mer se sont assombries. Les unes après les autres, les lanternes des bateaux de pêcheurs se sont éteintes. La mer n’était pas ainsi dans mes souvenirs, une quarantaine d’années auparavant. À cette époque elle était constellée de lumières orangées qui venaient briser la noirceur des ténèbres, dessinant un tracé sur l’horizon. Les pêcheurs se servaient de la lumière de leurs lanternes pour communiquer. Quant à nous, qui demeurions sur la terre ferme, nous trouvions dans leur lueur chaude de quoi nous laisser aller au rêve.

Au cours des dernières décennies, la part d’enchantement de notre mer s’est volatilisée. La pollution s’y est accrue, tandis que toute forme de vie s’y raréfiait. Certaines de ses créatures, telles que les oursins, ont disparu, et le nombre de poissons est allé en s’amenuisant. Notre culture de la mer n’est pas sortie indemne de ces transformations dont le cours peut difficilement être endigué ou même inversé. L’art de la construction des bateaux en bois, dont les artisans détenaient le secret et qu’ils se transmettaient d’une génération à l’autre, a périclité.

À cette époque, les tortues marines de Tyr menacées d’extinction sont devenues un des emblèmes du peu de vie qui se manifestait de temps à autre pour restituer à la mer un peu de son enchantement. Les tortues évoquaient le souvenir d’une mer qui survivait encore tant bien que mal. Tout cela remonte à une autre époque, avant que la mer ne se transforme en une étendue d’eau croupie où les égouts se mêlent aux substances chimiques, tandis que les méduses venimeuses rivalisent avec le plastique sous toutes ses formes.

L’ensemble de ces transformations fatales n’a pas été sans conséquences sur ce qui a été écrit à propos de la mer et de la culture qui est associée, qui pourrait maintenant, aussi bien que toutes les productions vantant « le Liban verdoyant », être remisé au rayon archéologie. Aujourd’hui, toutes ces chansons, de Fairouz à Marcel Khalifé, ne nous parviennent que comme l’écho lointain d’un monde révolu.

Ce qui est advenu de notre mer et de nos côtes n’a rien à voir avec le destin ni avec la fatalité.

Le régime a transformé une partie des côtes en décharges et en évacuations d’égouts. Des colonies de bactéries ont ainsi proliféré et les déjections locales se sont répandues jusqu’à Lattaquié, à Chypre et en Grèce, menaçant ainsi la biodiversité. Dans plus d’une région, le fait le plus ordinaire de se baigner dans la mer ressemble maintenant plutôt à une aventure téméraire.

Pour ceux à qui cela ne ferait pas peur, le système ne leur a pas facilité la tâche. Ces politiques de dévastation de la vie marine se sont ainsi accompagnées de politiques venant parachever l’accaparement des côtes, déjà largement initiées par les opérations ayant pour but de faire main basse sur des domaines publics afin d’en faire des complexes privés, qui s’avèrent extrêmement lucratives pour leurs propriétaires.

Les autorités ont asphyxié la mer et tous les chemins permettant d’y accéder. Et après avoir partagé les côtes entre d’un côté les décharges et de l’autre les investisseurs, aux dépens une fois de plus de l’intérêt général, se présenta soudain l’éventualité de rafler le gaz qui potentiellement repose dans ses profondeurs ; les autorités en avaient déjà l’eau à la bouche, avant de voir finalement leurs espoirs déçus… pour un temps.

Le mois de septembre occupe une place particulière chez les gens de la mer. Il rompt avec l’incandescence brûlante du mois d’août. Les méduses venimeuses se retirent des côtes. Les vagues s’apaisent, au point que la mer paraît « comme de l’huile ». Cette année septembre est arrivé d’une toute autre manière. Apportant avec lui le drame des disparus et des morts en mer. Comme pour venir affirmer que les eaux de notre mer faisaient bien partie du cimetière de la Méditerranée qui depuis des années avale les pauvres du Sud rêvant d’une vie meilleure sur les rives du Nord.

Dans la tête du régime, notre mer est un champ de pétrole, une source de profit au moment où les autres sources se raréfient, alors qu’en réalité elle est devenue la dernière planche de salut pour les pauvres à qui la vie dans leur propre pays est devenue invivable, précisément du fait de ces autorités qui ne connaissent que la mort et le pillage.

Ils ont vendu tout ce qu’ils possédaient, c’est-à-dire peu de chose, afin de pouvoir obtenir une place dans un des bateaux fuyant le pays. Il suffit d’écouter les témoignages brûlants de ceux d’entre eux qui ont survécu, pour comprendre immédiatement l’équation élémentaire qui les a poussés à risquer leur vie et celle de leurs enfants afin de partir : rester dans ce pays revient à mourir. Ceux qui ont réchappé à la mort ont été ramenés sur ce même rivage qu’ils avaient tout fait pour fuir. Cependant ce retour dans leurs maisons et leur foyer n’apparaît pas plus volontaire que définitif. Ainsi, il ne faut pas attendre longtemps avant que certains ne fassent part de leur détermination à tenter une fois de plus de prendre la mer pour fuir. Sur cette terre, point de salut.

Vidéo de mégaphone sur ce naufrage : Une fuite en mer, le récit d'un des survivants (en arabe avec des sous-titres anglais) © Megaphone

Lorsque le président a lancé l’expression « en enfer bien entendu1 », formule qui le suivra désormais comme son ombre, il n’annonçait pas un avenir proche, pas plus qu’elle n’avait valeur d’avertissement.

Plus de deux semaines auparavant, l’un de ceux qui ont pris la mer pour fuir déclarait déjà : « au Liban on est morts, morts. Ici tu vis le châtiment de la tombe [l’intervalle entre la mort et le jugement dernier en islam]. Tu es mort, mort. On n’a rien à perdre2. » Ce président qui un mois après le 17 octobre [2019, date marquant le début de la révolution] avait appelé son peuple à émigrer n’a sûrement pas prêté la moindre attention au fait que prendre la mer pour fuir était devenu le dernier recours pour des habitants espérant s’affranchir de l’enfer instauré par un régime dont il est lui-même un des principaux artisans.

Fadi Bardawil


Notes de traduction :

1 En réponse à une question évoquant l’avenir du pays si aucun accord n’était trouvé sur le prochain gouvernement, lors d’une conférence de presse le 21 septembre 2020.

2 Source : https://www.lbcgroup.tv/watch/chapter/52652/127884/بين-طرابلس-وقبرص-واوروبا-خط-هجرة-غير-شرعية-تحت-شعا/ar

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.