« J’espère qu’il n’est pas trop tard »

Chronique d’une création théâtrale à l’heure d’une «possibilité de sortie de crise», selon les mots du chef de la Chancellerie à l’Ambassade de France à Moroni (auquel est également emprunté le titre de cet article). C’est l’histoire d’un travail artistique aux prises avec l’actualité de son propre sujet, d’un dialogue entre humains soumis au visa des puissants.

Le Cœlacanthe (Obsession(s)) © Gwenola Bastide Le Cœlacanthe (Obsession(s)) © Gwenola Bastide
Depuis quatre ans, Sœuf Elbadawi, auteur et metteur en scène, porte le projet « d’interroger la fabrique coloniale », nous proposant de partager ses obsessions, car il formule l’hypothèse qu’elles sont inconsciemment nôtres, impensées peut-être, mal formulées certainement, insolubles sans doute dans un monde qui ne cesse de rejouer une mauvaise scène tout en prétendant avoir tourné la page.

Quatre ans pour imaginer une forme artistique, collecter, écrire ; deux ans pour monter une production avec ses complices (dont le Théâtre Antoine Vitez s’honore de faire partie) ; un an pour recruter une équipe d’artisans et d’artistes ; deux mois enfin pour répéter, assembler au plateau les signes qui feront sens le jour de la « première », le 8 novembre 2018, lorsque les spectateurs entreront en jeu.

Mais voilà que l’entreprise se heurte au principe de réalité : pour se réunir l’humanité est soumise au contrôle et il faut montrer « patte blanche » pour circuler librement de par le vaste monde. Les artistes qui sont nés du bon côté des frontières se déplacent avec cette facilité étonnante que connaissent les touristes du village global vanté par les agences de publicité. Des Antilles (françaises) ou du Québec (canadien) ils rejoignent avec ou sans escale leurs camarades français. Mais il n’en est pas de même pour les artistes des Comores. Comme disait mon grand-père, il y a des gens plus égaux que les autres.

De ce fait, depuis septembre, trois artistes manquent à l’appel : Chadhouli Mohamed, Mourchid Abdillah et Mohamed Saïd sont dans l’impossibilité d’obtenir leurs visas. A la suite d’une crise diplomatique entre la France et Les Comores, ils sont empêchés d’en faire simplement la demande, comme tous leurs compatriotes qui souhaiteraient se rendre dans l’Espace Schengen. La France, qui a maintenu sa présence dans l’archipel en annexant l’Ile de Mayotte au mépris de nombreuses résolutions de l’ONU, est en effet le gendarme de l’Europe en ces terres lointaines.

Dans la représentation, les trois absents forment le Chœur Soufi. Le savoir-faire et la geste de ces artistes-là sont uniques, car ils ont su préserver leur tradition authentique, en refusant tout reformatage en vue de commercialisation ou de tournée mondiale. Ils ne peuvent donc absolument pas être « remplaçables ».

Des demandes de dérogation en vue d’obtenir un visa d’exception sont transmises à l’Ambassade de France, avec le soutien du Maire d’Ivry-sur-Seine -ville au sens de l’hospitalité légendaire où le spectacle doit être créé- et de la députée de la circonscription (qu’ils en soient remercié-e-s). L’Ambassadrice et le chef de la chancellerie ont « particulièrement appuyé ces demandes, compte-tenu de la nécessité de soutenir les trop rares initiatives qui permettent aux artistes comoriens de faire connaître la richesse de leur culture » (qu’ils en soient remercié-e-s eux aussi). Mais la réponse du ministère de l’intérieur fut négative. Oui, vous avez bien lu : c’est le ministère de l’intérieur et non celui des Affaires étrangères qui décide des dérogations.

Mardi 6 novembre, deux jours avant la première, l’Ambassade annonce une « possibilité de sortie de crise ». Le temps de déposer enfin une demande, que le dossier soit traité en urgence et priorité, que le trio prenne l’avion, l’équipe artistique sera au complet le lundi 12 novembre, date de la troisième représentation où ils feront une apparition, et le spectacle sera celui qui fut rêvé par son auteur que les jeudi 15 et vendredi 16 novembre.

Auparavant, Sœuf Elbadawi -lui-même comorien mais disposant d’un titre de séjour, avait fait l’aller-retour pour travailler les scènes du Chœur Soufi. Mais sa présence semblant de plus en plus compromise, décision avait été prise de jouer sans, de dire et signifier ce manque en recomposant l’ensemble, en bref de créer « un autre spectacle » pour ne pas taire un sujet dont la pertinence apparaissait dans sa nudité la plus crue. 

Il y en a-t-il encore pour prétendre que le colonialisme est une histoire achevée, ressassée par quelques « obsédés » de la réparation mémorielle ?

Christophe Adriani, directeur du Théâtre Antoine Vitez

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