Ouverture définitive

Depuis quelques mois, il est difficile de faire des promesses. La fermeture des théâtres a inauguré de sombres temps. Aux premières lueurs du jour, entre chien et loup, si nous ne pouvons prédire de quoi demain sera fait, nous pouvons déjà vous convier à reprendre souffle en compagnie des arts du vivant, à célébrer le prochain retour des embrassades.

« J’ai des yeux pour l’impossible »

(Lancelot du Lac, Robert Bresson)

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La dernière fois que je me suis exprimé sur ces pages à l’adresse des amis du Théâtre Antoine Vitez, nous vivions dans la stupéfaction de l’instant. Brutalement, l’imprévisibilité est devenue la règle. Je me voyais accoucheur et je me retrouvais fossoyeur, j’annulais des spectacles à la pelle, en reportais certains, mais pour quand, dans quelles conditions ? Programmer, planifier le travail d’une équipe, accompagner un projet artistique, anticiper le bonheur de la rencontre avec un public, tout était devenu dérisoire. Nous sommes nombreux à avoir ressenti cette vacuité d’un travail sans perspective : ceux qui n’étaient pas directement mobilisés par des taches dites « essentielles » avaient perdu leur capacité d’agir.

Mais nous avons appris progressivement à vivre au présent dans les cadres imposés par la pandémie et les injonctions contradictoires d’un pouvoir infantilisant. Et les saltimbanques d’Ivry, en compagnie des acteurs du service public, ont repris le chemin de la Cité, de la relation humaine et du partage du sensible. Ensemble, collégialement, nous avons fait le choix d’expérimenter au cœur de l’orage au lieu de nous lamenter.

Le Théâtre El Duende, l’association Les Bergers, le Conservatoire de musique et de danse, la compagnie Laforaine, le Hangar, le Théâtre des Quartiers d’Ivry et le Théâtre Antoine Vitez, accompagnés du chanteur international et local Merlot, ont fomenté un coup d’éclat, avec l’appui décisif de Maisons de quartiers représentant les intérêts d’une population en désarroi, en manque de sens, de contact et de joie. Depuis le mardi 19 mai, notre « Chariot des Quartiers d’Ivry » sillonne la ville. Attelage composite de talents, il ne propose pas à proprement parler une programmation : chaque rendez-vous fait œuvre, dans l’aléatoire de la rencontre d’un plateau artistique qui sans cesse se renouvelle et d’un public de hasard.

C’est un retour aux fondamentaux, à l’essence des arts de la scène. Le saltimbanque n’est-il pas celui qui au débotté « saute sur l’estrade » (saltare in banco en italien) ? Notre chariot fait référence à celui de Thespis, qui aurait inventé la tragédie en 534 avant JC dans les environs d’Athènes. Il rappelle également le geste de Vitez, qui expérimenta un théâtre de proximité dans les quartiers d’Ivry, de 1972 à 1980, en l’absence de tout équipement dédié sur le territoire... Aujourd’hui, la ville compte six équipements de spectacle vivant, trois de service public (Le TQI/Centre dramatique national, le Hangar et le nôtre) et trois coopératifs ou associatifs (Le Duende, Le Théâtre Aleph et le Forum Léo Ferré). Quelle richesse !

Nous avons entrepris de visiter les quartiers, de stationner au pied des immeubles, à l’adresse des balcons, en sécurisant les distances et favorisant le port des masques à proximité de l’espace de jeu. S’il nous tarde de vous accueillir dans nos maisons, nous n’oublierons pas ce moment de solidarité construit entre nous dans l’urgence.

Fin juin, nous sommes autorisés à rouvrir les salles de spectacle. Alors, le Théâtre Antoine Vitez entend donner ce signe d’espoir, sans attendre de savoir de quoi la rentrée de septembre sera faite, dans quelles conditions nous pourrons vous accueillir. Désormais, nous saurons nous adapter au cas par cas. Les artistes s’y préparent. Bientôt nous allons vous annoncer le programme qui sera la trame d’une saison dessinée sur le sable, où chaque promesse comprendra ses variantes : un plan A si tout va pour le mieux, un plan B s’il faut maintenir des distances, un plan C, un plan D s’il le faut…

Les consignes permettant l’ouverture au public des salles de spectacle sont définies avec précision par les autorités. Appliquées à la lettre, elles prêtent à rire : les services du ministère de la Culture nous précisent que le masque doit être porté en cas « de risque non maîtrisable de rupture accidentelle de la distanciation ». Belle littérature !  Des spectateurs placés un par un, portant le masque, à un mètre de distance chacun, n’ayant pas droit de s’attarder dans les espaces de convivialité, devant demander l’autorisation de se rendre aux toilettes ? Nous savons que cela ne tiendra pas et nous comprenons les collègues qui préfèrent s’abstenir. Mais ce samedi 27 juin 2020, nous allons tâcher d’en jouer et d’en jouir. Et pour (re)commencer, avec la performance théâtrale de la compagnie Le TOC sur l’anarchiste Louise Michel… On mesure l’ironie de la chose, mais La Plume et le fusil fut le dernier à jouer en mars dernier, hors les murs, et sera donc le premier à occuper le petit plateau. Vous pourrez visiter (en rang d’oignons, s’il vous plaît) la grande salle où la compagnie Quatre ailes répète, dans un beau décor en gestation, Mais, regarde toi !, sa création de novembre prochain. Dehors nous ferons terrasse en présence du chanteur Mathieu Barbances, qui devait assurer une première partie le 12 juin et qui n’aura que deux semaines de retard. La compagnie Sens-dessus-dessous de Jive Faury et Aurélie Galibourg (Dis-cordes, La mélodie d’ici et là) a répété des duos jonglés et dansés pour l’extérieur : ils ont confiné en couple et pourront se frotter sur un air de tango ! Et puis, comme de coutume à Ivry, nous rêverons ensemble d’un avenir à conjuguer au présent de l’utopie…

Toute l’équipe est heureuse de vous annoncer l’ouverture définitive de l’établissement.

Christophe Adriani, directeur

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