#balancetonporc, une querelle ivryenne

La déprogrammation sous la pression militante du dernier film de Roman Polanski à l'affiche du cinéma municipal d'Ivry-sur-Seine, le Luxy, a conduit des spectateurs en colère à lancer une pétition dénonçant la censure.

Une querelle oppose des ivryennes et des ivryens partageant par ailleurs de nombreux engagements et combats. La polémique porte sur les formes de lutte adoptées par une nouvelle génération féministe depuis fin 2017, dans le sillage de l'affaire Weinstein, ralliées par les hashtags #MeToo (Moi aussi) ou #BalanceTonPorc, et qui a trouvé à s’exprimer à Ivry lors de la programmation du film J’accuse de Roman Polanski au cinéma municipal le Luxy.  

L’affaire s’est nouée le 6 décembre dernier lorsque des manifestantes et manifestants ont « empêché » la projection du  J’accuse de Polanski au Luxy, rencontrant la forte résistance des spectateurs du jour. Interpellé, le maire Philippe Bouyssou prenait dans la foulée la décision d’annuler les deux projections suivantes, laissant supposer dans un premier communiqué qu’il en désavouait la programmation. Des spectateurs solidaires du directeur du cinéma, de sa liberté de programmation, exprimant leur droit à voir le film, lançaient alors une pétition dénonçant un acte de censure. Dans un second communiqué, le maire affirmait sa confiance dans l’équipe du Luxy, précisait que sa décision ne visait qu’à mettre un terme à un trouble à l’ordre public et non à trancher le différent, en appelant les belligérants à débattre.

Comme directeur du théâtre municipal, je suis garant de la liberté d’expression et de création artistique. Il ne s’agit pas d’une simple posture personnelle mais d’une responsabilité professionnelle, un peu comme un médecin doit défendre le serment d’Hippocrate ou un journaliste doit défendre l’indépendance de la presse : revendiquer l’indépendance de la programmation, c’est avant tout protéger des œuvres de la censure et c’est in fine garantir la liberté du citoyen de penser par lui même. Situer la responsabilité de la programmation à l’endroit professionnel, c’est le seul moyen de se prémunir contre l’instrumentalisation et le contrôle politique. C’est la règle à Ivry, où la Ville n’intervient pas en amont des choix artistiques et ne procède à aucune censure, alors qu’il faut déplorer le cas de collectivités où les élus contrôlent la programmation des équipements municipaux (à leurs dépend parfois car ils endossent ainsi la responsabilité des choix et peuvent en rendre compte).

La création artistique n’est en général signifiante qu’en étant surprenante, troublante, porteuse de contradictions, et il est plutôt bon signe qu’elle suscite le débat. Métaphorique, polysémique, il est heureux qu’elle donne lieu à des interprétations diverses dans la sphère de la Cité. Une programmation qui favorise le pluralisme des expressions, qui contribue à reformuler les questions plutôt qu’apporter des réponses toutes faites,  agit pour le bien commun : elle permet aux œuvres de nous déranger ;  elle est une offre de liberté ; elle participe à la vitalité démocratique. Tout en écartant les films les plus médiocres ou détestables de l’industrie du divertissement (après tout ces films sont largement diffusés et chacun a la possibilité de le voir ailleurs), une programmation cinématographique s’honore de faire place aux films qui font débat, quand bien même ces films susciteraient dans la forme comme dans le fond la critique du programmateur. Un service public conséquent ne se contente pas d’une offre consumériste. Il organise les conditions du débat démocratique. Personne ne peut nier que l’équipe du Luxy rempli cette mission avec constance et maestria.

Ces préalables étant je l’espère clairement exprimés, il s’agit de rappeler que ce n’est pas l’œuvre J’accuse qui est cause du courroux féministe. C’est l’auteur qui est sur la sellette, l’homme Polanski, coupable de viol, ayant échappé à la justice américaine et bénéficiant de multiples protections et soutiens, particulièrement en France. Comment ne pas voir que le feu de la révolte couve et se propage en ce qui le concerne au moins depuis que la Mostra de Venise lui a attribué le « Prix spécial du Jury » ? Une révolte qui dit « Trop c’est trop », comme on dit « Plus jamais ça ». Peut-on honorer impunément pour son œuvre un artiste déshonoré par sa conduite ? Le cas de Polanski avait tout pour faire catalyse : coupable sans contestation possible (nonobstant le « relativisme de l’époque »), toujours dans le déni de la parole de ses victimes, se présentant comme victime de persécution(s) bien qu’il ait toujours disposé des moyens de production de son œuvre (en Pologne, aux USA et en France), usant de sa position dominante d’artiste révéré pour plaider son innocence dans les affaires qui ne sont pas passées par la justice, enfin se comparant au personnage de son film, Dreyfus, confondant ainsi lui-même l’homme et l’artiste que ses accusatrices seraient priées de « séparer ».

Revenons au contexte de l’époque justement, mais de notre époque. Il souffle un vent nouveau sur le terrain des luttes contre les violences faites aux femmes. Des femmes courageuses ont initié ce mouvement de résistance, les hommes étant conviés à reconsidérer leur solidarité sans prétendre parler au nom des victimes d’un ordre masculiniste qui leur confère de facto une position dominante. Il est international : la chorégraphie Le violeur c’est toi se propage de continent en continent et donne force à une même clameur. Il est porté par une nouvelle génération qui s’appuie sur les réseaux sociaux pour réinterroger le consentement tel qu’il est définit par les différentes législations et, au-delà du cadre des lois, pris en considération par l’ensemble du corps social. Incontestablement, le vent de la révolte féministe de nos mères ou grand-mères a repris de la vigueur. Il déracine des préjugés, fait tomber des statues. C’est une tempête. C’est une révolution peut-être ?

Parmi les multiples critiques dont ce mouvement révolutionnaire est la cible, je m’attarderais sur celle qui a prise même sur les plus progressistes d’entre nous, disons des féministes « de bonne foi » : parce qu’elles dénoncent parfois nommément des individus non condamnés par la justice, les militantes ne respecteraient pas la « présomption d’innocence ».  Je voudrais rappeler que cette expression n’a de sens que dans l’ordre juridique : en France, « qu'elle ait lieu à l'audience ou lors d'une procédure séparée, l'application de la présomption d'innocence suppose une instruction, au cours de laquelle on examine les faits à charge et à décharge et l'on confronte les preuves réunies par les deux parties. Cette instruction peut s'achever par une ordonnance de non-lieu si les faits ne peuvent pas être clairement établis».  Voilà ce que disent les textes. Mais il n’est interdit à personne de présumer coupable un quidam qui n’est pas passé devant le juge et surtout de présumer vraie la parole d’une victime. Si votre fille rentre à la maison en témoignant d’une agression sexuelle, si votre voisin balance son épouse par la fenêtre, si une collègue vient vous dire que le chef de service lui a fait des propositions indécentes devant la machine à photocopier, vous ne vous dites pas que l’agresseur est présumé innocent ? Votre cœur vous pousse à compatir (en principe) puis votre raison vous convie à tâcher de prendre la mesure de la gravité des faits, à contextualiser, à mettre en doute peut-être le témoignage dont vous n’êtes que le confident, voire même à interroger votre propre mémoire des faits si vous êtes témoins direct, mais en aucun cas à prendre d’emblée fait et cause pour l’agresseur au nom de la « présomption d’innocence », qui demeure le garde-fou de la justice (et c’est heureux) quand elle saisie, si elle est saisie. Le discernement suppose un engagement.

Ce qui fait la force du mouvement MeToo/BalanceTonPorc, c’est précisément de donner premièrement crédit à la parole des femmes. Et de le faire publiquement, ouvertement (et parfois nommément, en particulier en France). C’est un retournement bien entendu problématique (personne ne le nie, il comporte le risque de propager une accusation sans fondement). Mais c’est un retournement rendu nécessaire par un déni généralisé que la législation seule ne permet en l’état de résoudre. Il s’agit de briser un obstacle pour que cessent le harcèlement, les agressions, les viols, les féminicides. Que l’on nomme cet obstacle patriarcat, masculinisme, culture du viol... il est de taille ! C’est violent ? Oui. Mais comme dirait Bertolt Brecht, « on parle de la violence du fleuve mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent ». Bloquer un dépôt de bus pendant un mouvement de grève, séquestrer un patron, c’est violent aussi ! David est un peu violent avec Goliath, ou Judith avec Holopherne.

Fallait-il programmer le J’accuse de Polanski au Luxy ? C’est à l’équipe du cinéma de s’interroger. La contestation de ce choix était en tout cas prévisible (en particulier à l’issue de la « semaine contre les violences faites aux femmes »). Collage d’affiches, manifestation visant à dissuader les spectateurs puis finalement « empêchement » de la projection dans un contexte de tension : c’est la forme choisie ce jour là par les manifestantes et manifestants. Il n’y a pas mort d’homme, comme on dit.

En développant ce point de vue personnel je me fais relai de l’appel au dialogue proposé par la municipalité. Il ne s’agit pas pour autant à mes yeux de ménager la chèvre et le chou et je préfère le risque de déplaire plutôt que d’appeler à une réconciliation molle. Il me semble que verbaliser les dissensus ferait avancer la qualité du débat politique et pourrait servir de nos causes communes.

Christophe Adriani, directeur du Théâtre Antoine Vitez, scène d'Ivry

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.