Dans un théâtre solitaire et glacé

Le Théâtre Antoine Vitez est fermé "jusqu'à nouvel ordre". On se prend à rêver aux spectres bienveillants et joyeux qui s'y retrouvent confinés...

Vitez/Faust Vitez/Faust

Dans nos bureaux déserts de la rue Simon Dereure, les écrans s’animent. Les souris restent sagement immobiles sur leurs tapis, mais de petites flèches témoignent d’une intense activité. Les ordinateurs de Nathalie, Corinne, Denis, Annick, Lucie, Alice, Jessy et Violette ouvrent des fenêtres qui ne donnent pas sur le petit jardin aux rosiers si bien entretenus par nos collègues du service des espaces verts. Les machines sont studieuses et dans le couloir menant au foyer nul ne se presse pour aller refaire du café. Dans mon bureau vide, une main invisible ouvre le fichier Saisons/2019-2020/Calendrier.xls. On efface de la mémoire tel spectacle qui n’aura pas eu lieu. On le reporte à une date ultérieure elle-même incertaine.

Sur le plateau de la grande salle, Antoine Vitez ne s’inquiète pas de l’absence de spectateurs, lui qui a toujours préféré la répétition. Il songe à reprendre Le Revizor de Gogol. Son ami Alain Recoing lui suggère une version marionnettique, mais le sérieux des deux dramaturges fait bien marrer Allain Leprest et Jacques Higelin, qui ont déjà attaqué une bouteille et chantent à tue-tête La folle complainte de Trenet : « J’étais seul dans la nuit/Sans dire ni oui ni non/Mon âme s’est dissoute/Poussière était mon nom ». Alors Vitez descend dans la coursive qui fait office d’accueil, où il retrouve Jack Ralite, flanqué de Jacques Laloë et son adjoint à la culture Fernand Leriche. L’heure n’est pas à la légèreté. Les vivants ont joué la fille de l’air et le monde a perdu la raison. L’ancien ministre de la santé cite Artaud : « Un fou, c’est aussi quelqu’un qui dit des vérités que la société ne veut pas entendre. » Cette folie aussi fait sens. Puis il évoque l’effort des infirmiers, ces « experts du quotidien », dit-il, et des vendeuses de supermarchés, des éboueurs, des obscurs, des sans-grades « Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades/Sans espoir de duchés ni de dotations/Nous qui marchions toujours et jamais n'avancions ». L’ancien maire abonde en son sens et pense à ses chers ivryens. Le chef de l’Etat a décrété le confinement général par mesure de sécurité mais voudrait bien que les travailleurs travaillent quoi qu’il leur en coûte. Laloë sait que dans sa ville la solidarité limite la casse, que la municipalité presque sortie des urnes a renforcé l’équipe encore en place, en attente d’un hypothétique second tour. Les Maisons de quartier coordonnent les initiatives bénévoles en lien avec des agents communaux toujours sur le pont. On servira des repas à domicile aux personnes isolées, on fera les courses des personnes fragiles, on réactive L’étal solidaire qui propose des fruits et légumes bios en vente directe des producteurs aux pieds des cités. Dans les écoles Joliot Curie, Makarenko et Paul Langevin, les enseignants accueillent les enfants des personnels soignants. À Ivry, on ne se contente pas de s’organiser, on résiste ! Laloë exulte. Il se rappelle le drapeau rouge flottant au vent pour accueillir Youri Gagarine en 1963 et les accents inoubliables de l’Internationale. Vitez et Ralite se regardent, esquissent un sourire complice. Il faudra quand même songer à remonter Le Révizor.

Fernand Leriche est songeur. Il a ouïe dire que la culture se diffuse dans l’espace virtuel. Partout sur la planète, on échange des poèmes, des images, des musiques qui réconfortent. On conjure la sidération dans la fraternité des métaphores. Mais que peut faire le théâtre, demande-t-il ? Stupeur de Vitez et Ralite : ils avaient un temps oublié que le théâtre ne peut faire semblant d’être quand il n’est plus ! Car le théâtre, c’est de la parole échangée dans l’ici et maintenant de la représentation. Sans rassemblement, sans la promiscuité des corps et du souffle, pas de théâtre. Alors le théâtre attendra, il se fera désirer comme les promenades en sous-bois et les bains de mer. Mais quand le temps des embrassades et des empoignades sera revenu, quand on en sera à faire les comptes et reprendre nos destins en main, il devra être au rendez-vous du bras de fer politique qui s’annonce. Tous s’accordent là-dessus. Ils éclatent de rire, puis s’évaporent.

Christophe Adriani

 

Notes de l’auteur

Antoine Vitez a inauguré le théâtre d’Ivry qui porte aujourd’hui son nom en mettant en scène Le Révizor de Gogol, une comédie satirique russe, critique virulente et intemporelle du pouvoir et de la bureaucratie. Il fut l’ami inséparable du marionnettiste Alain Recoing.

L’ancien ministre de la santé et dirigeant communiste Jack Ralite a œuvré (ainsi que Louis Aragon) pour l’implantation de Vitez à  d’Ivry. C’est le maire Jacques Laloë et son adjoint à la culture Fernand Leriche qui l’invitent officiellement et l’accueillent en 1971.Une photographie à l’entrée du Théâtre les montre tous les quatre à une même tribune, rassemblés dans un bel éclat de rire.

Le chanteur ivryen Allain Leprest et Jacques Higelin ont fréquenté régulièrement le Théâtre Antoine Vitez, mais aussi le café Le Picardie, haut lieu de la chanson française.

Bien qu’absent de ce récit (véridique), Antonin Artaud a vécu les dernières années de sa vie à Ivry. Jack Ralite le citait souvent. D'ailleurs il citait tout le temps.

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