La France de 2021 : une configuration fasciste en puissance? (2/2)

[Rediffusion] Les fondements politiques et idéologiques de la configuration historique actuelle laissent eux aussi entrevoir un processus accéléré de fascisation de la société française. Une mutation historique susceptible de banaliser les pratiques stigmatisantes et réactionnaires.

Après avoir abordé  les mutations socio-économiques et institutionnelles à l’œuvre (à lire ici => https://cutt.ly/IneDCjr), attardons-nous à présent sur l’enjeu représenté par les dimensions politique et idéologique d’un mouvement de fond à tendance autoritaire.

Ce billet ne prétend pas faire la liste exhaustive des phénomènes et éléments qui concourent à ce processus, il se propose seulement de souligner ceux qui nous semblent particulièrement significatifs aujourd'hui.

Dans le champ politique français, les conceptions de la démocratie développées par les fondateurs du néolibéralisme au début du XXème siècle ont été pleinement intériorisées. Les dominants de ce champ résistent tant qu’ils le peuvent aux volontés populaires qui, en retour, s’expriment et se mobilisent contre leur complète dépossession politique. 

Pourtant, si l’on tient compte des messages délivrés régulièrement sur CNews ou LCI, les transformations juridiques incorporées dans le droit commun paraissent encore insuffisantes aux yeux de certains. L’aspiration autoritaire est devenue tendance et polarise l’ensemble de la droite française autour d’un recentrement accru sur les valeurs régaliennes de l’État. Ce n’est pas une idée neuve mais elle continue d’essaimer. La thématique de la sécurité a donc été placée au cœur des enjeux électoraux et la surenchère peut commencer. Même le visage de la start-up nation n’a plus de complexe à se parer du masque de l’ordre pour « gérer » la France. Miser sur l’ordre, c’est devenu leur projet.

Le fondement politique de la configuration

Le 21 avril 2021, la tribune d’une centaine de hauts-gradés militaires à la retraite dans Valeurs Actuelles a fait grand bruit. Elle dénonce le rôle de « l’islamisme » et « des hordes de banlieue » dans le « délitement qui frappe notre patrie ». Des généraux qui n’attendent qu’un geste en leur direction et se déclarent « disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation »(11)

En faisant un petit détour par l’histoire des régimes néolibéraux, on s’aperçoit que l’Armée a systématiquement joué un rôle central dans la destruction des États de droit dont elle était auparavant l’agente (Chili, Brésil, Argentine, Indonésie, Salvador, etc.). À la lecture de cette tribune, il y a donc de quoi s’inquiéter pour ce qu’il reste de l’État de droit en France.

Car avec l’état d’urgence sanitaire, le rôle délibératif et décisionnel du Parlement continue de s’affaiblir. Celui-ci est toujours plus conditionné par les décisions rendues au plus haut sommet de l’État. Le pouvoir législatif respire toujours mais la concordance des calendriers électoraux et les crises répétées l’auront largement mis hors jeu au bénéfice du gouvernement. Lors de la crise du Covid 19, les décisions centrales ont été majoritairement prises au sein d’un Conseil de défense sanitaire tenu au secret et n’ayant aucun compte à rendre. Les décisions liées à la stratégie vaccinale ont quant à elles été élaborées sous les conseils du cabinet McKinsey (pour la modique somme de 3 millions d’euros), préféré par le chef de l’État aux agences publiques d’expertise sanitaire(12)

Il faut bien se rappeler que pour le néolibéralisme, la démocratie, au sens délibératif, critique et pleinement participatif du terme, est avant tout un problème. Dans les années 1920, W. Lippmann s’inquiétait de l’ingérence démesurée de la population dans les affaires publiques(13). Le fondateur de la communication politique moderne H. Laswell disait d’ailleurs qu’il ne faut pas succomber au « dogmatisme démocratique » car les citoyens ne sont pas nécessairement les meilleurs juges de l’intérêt commun.

Si les ministres et les députés s’acharnent aujourd’hui à faire de la pédagogie pour défendre leurs réformes, ce n’est pas parce que les citoyens y sont opposés mais parce qu’« ils ne comprennent pas tout »(14). Pire, ce que la « masse confuse » des citoyens, comme disait W. Lippmann, n’a toujours pas intériorisé, c’est que son rôle en démocratie consiste à être spectatrice de la vie politique, pas actrice. 

Dans le cadre d’une démocratie purement représentative, la fonction de cette masse se réduit donc à choisir tous les 5 ans un représentant de la « classe spécialisée » (cf : Lippmann, encore lui). Suivant cette lecture particulière de la démocratie, il n’est pas surprenant qu’en 2016 seuls 5 % des Français éprouvent de la confiance à l’égard des partis politiques et seulement 2 % à l’égard des personnels politiques. Selon la même étude, entre les années 1970 et 2000 le taux de participation moyen aux élections est passé de 82 % à 63 %. Une tendance qui se poursuit depuis et qui pourrait à nouveau se renforcer avec 2022 en ligne de mire(15).

La démocratie représentative française semble donc connaître un déficit de confiance et de participation électorale de la part des citoyens. Comment les en blâmer ? Le second tour des élections présidentielles leur offre simplement l'occasion de choisir entre « une poire à lavement et un sandwich au caca » , comme le résumaient ironiquement les créateurs de South Park(16).

Si le mouvement des Gilets jaunes a connu une si grande médiatisation/détestation c’est parce qu’il se caractérisait par un rejet des règles du conflit politique tel qu’il se pratique ordinairement. Les Gilets jaunes ont ainsi organisé des manifestations sauvages, des occupations de ronds-points, des espaces informels de discussion. Ces espaces n’étaient pas des répertoires d’action politique autorisés et ils n’auraient pas pu être imaginés par des syndicats ou des partis politiques.

En ne désignant pas de représentants, les Gilets jaunes ont pu se détacher des effets de censure intrinsèques au champ politique. Ils ont fait émerger des formes d’expression dépassant les frontières habituelles de l’univers politique et se sont réappropriés les moyens de produire des discours et d’agir par eux-mêmes.

Ce combat pour l’appropriation de la parole politique est central car, in fine, l’enjeu est de « dire le monde » et de définir ou de redéfinir les principes concourant à la régulation du monde social.

Le fondement idéologique de la configuration

En tant qu'espaces du débat démocratique, les médias et le Parlement apparaissent aujourd’hui saturés de propos irrationnels, de faux-débats, d’invectives ad personam et de propos de plus en plus racistes. Rien, semble-t-il, n’illustre aussi bien le tournant fascisant des débats que les échanges consacrés à la place de l’islam et des musulmans dans la société française. Depuis les années 2000, l’idée d’une incompatibilité radicale entre l’islam et la République française se diffuse. Ces deux notions étant réduites à des essences immuables, transhistoriques, exclusives et imperméables l’une à l’autre(17).

Depuis 2015, la succession des attentats dans le pays amène un certain nombre d’observateurs à désigner des ennemis de l’intérieur et à les disqualifier dans le débat public. L’obsession portée aujourd’hui sur les petites déviances à l’ordre chrétien et blanc (burkini, voile, prières, etc.) produit une normalisation de paroles ouvertement xénophobes. Ces paroles sont légitimées par les plus hauts représentants de l’État, un fait particulièrement inquiétant si on considère à la suite de P. Bourdieu que l’État est « le géométral de toutes les perspectives »(18).

Le sociologue E. Goffman montrait déjà dans les années 1960 que les discours stigmatisants, par effet performatif, finissent par produire ce qu’ils entendent dénoncer. Loin d’avoir un effet incitatif d’intégration à la nation française, les stigmates ont plutôt tendance à fonctionner comme des prophéties auto-réalisatrices et les individus à se conformer progressivement aux stigmates qui leurs sont imposés. Les victimes de la stigmatisation ont donc toutes les chances de finir par « adhérer aux catégories qui les excluent »(19) pour reprendre les mots de F. Dubet, et ne plus souhaiter « faire société », ne se sentant plus ou pas appartenir à une « société de semblables ».

L’affaiblissement des instances d’intégration et de socialisation des classes populaires (travail, syndicats et partis politiques) est en partie compensé par le retour vers une origine nationale, ethnique ou religieuse souvent mythifiée. Compensé aussi par l’intégration au sein de groupes délinquants dans lesquels certains (notamment les jeunes hommes) trouvent reconnaissance, statut et protection(20). Les replis identitaires de tous bords apparaissent ici comme une conséquence supplémentaire de 40 ans de néolibéralisme en France.

Pour relayer à grande échelle leur discours et leurs principes de vision du monde « les puissants en mal de pensée appellent à la rescousse les penseurs en mal de pouvoir »(21). Certains éditorialistes ont donc tout loisir d’affirmer que les droits de l’Homme sont des contraintes plutôt que des principes émancipateurs et qu’il faudrait par exemple rétablir le bagne(22). « Profitons de cette tragédie [cf : l’assassinat de Samuel Paty] pour faire une loi Avia validée constitutionnellement » comme le propose bien maladroitement Christophe Barbier sur BFM après la censure par le Conseil Constitutionnel du dispositif de lutte contre la haine en ligne au cœur de cette proposition de loi(23)

De même, sur les ondes de Radio Classique en janvier 2019, l’ancien ministre de l’Éducation (2002-2004) Luc Ferry s’exprime sur l’acte 8 des Gilets jaunes lorsqu’il enjoint les policiers à se servir de leur arme sur les « salopards d’extrême droite, d’extrême gauche ou des quartiers qui viennent taper des policiers. On a la quatrième armée du monde, on est capable de mettre fin à ces saloperies »(24).

À l’opposé, les rares individus qui tentent de réintroduire de la rationalité et du savoir scientifique dans le débat sont immédiatement accusés de complaisance ou de compromission. On s’empresse de les qualifier d’islamo-gauchistes pour discréditer immédiatement toute tentative d’analyse critique de la situation. Tout comme Manuel Valls en 2015, certains « penseurs pour caméra » ou responsables politiques semblent encore incapables de faire la différence entre comprendre/expliquer et excuser/accuser(25).

En conclusion

En développant ces quatre volets successifs - socio-économique, institutionnel, politique et idéologique -, nous voulions illustrer comment la rhétorique du retour à l’ordre, au contrôle et à la force est un outil politique particulièrement utilisé aujourd’hui. Une manière de cultiver la peur, ou au moins de capitaliser sur ses bénéfices politiques, en s’arrogeant automatiquement le droit d’agir ou de parler avec une plus grande fermeté. 

Mis bout à bout, ces éléments peuvent constituer un faisceau d’indices suggérant un tournant néofasciste en France. Les Français aimaient moquer l’administration Trump lorsque celle-ci était encore au pouvoir, sans voir que nous pavions également, de ce côté-ci de l’Atlantique, « la route qui nous mène à la servitude » (cf : Hayek).

Loin de nous l’idée de désespérer les lecteurs de ce billet, nous cherchons au contraire à soumettre quelques éléments de réflexion dans l’espoir d’enrichir leurs discussions et actions à venir sur ces différents sujets. P. Bourdieu disait à Günter Grass en 1999 : « l’époque n’est pas drôle […] il n’y a vraiment pas de quoi rire ». Heureusement, cette affirmation n’est qu’à moitié vraie et de nombreuses personnes (Samuel Gontier, Guillaume Meurice, Usul, Le Gorafi et bien d’autres !) parviennent encore à utiliser l’humour et la dérision comme instruments de lutte contre les dominations ordinaires et non pas au service de celles-ci. Un excellent moyen de mettre le doigt sur la vacuité des postures de celles et ceux qui prétextent que le « bon sens » (le leur bien entendu) offre la meilleure des démonstrations.

Théo R. et Mathurin S.


(11) J.P Fabre-Bernadac, “Pour un retour de l’honneur de nos gouvernants”, Valeurs Actuelles, 22/04/2021.
(12) B. Stiegler, “De la démocratie en pandémie”,  Collection Tracts (n° 23), Gallimard, 2021.

(13) W. Lippmann, Public opinion, Relié, 1922.
(14) Interview de J.-M. Blanquer du 2 avril 2019 sur RTL.
(15) France Stratégie, « Lignes de failles. Une société à réunifier » (2016).

(16) South Park, saison 8, épisode 8

(17) Soulayma Mardam Bey, “France/Islam : le bal des hypocrites”, L’Orient-Le Jour, 27/10/2020.

(18) P. Bourdieu, Sur l’État: Cours au Collège de France, Editions Seuil, 2012.
(19) F. Dubet, La galère : jeunes en survie, Fayard, 1987.
(20) V. Le Goaziou & L. Mucchielli, La violence des jeunes en question, Champ Social Eds Du (324), 2009.

(21) Sylvaine Pasquier, “Pierre Bourdieu : notre État de misère”, L'Express, 18/03/1993.
(22) M.P Haddad, Nicolas Dupont-Aignan sur RTL : “Je veux créer un Guantanamo contrôlé”, RTL, 06/05/2018.
(23) S. Gontier, “Après le meurtre de Samuel Paty, le concours Lépine des idées d’extrême droite”, Télérama, 20/10/2020.

(24) “Luc Ferry appelle les policiers à se servir de leurs armes et crée la polémique”, Le Parisien, 08/01/2019.
(25) Discours de M. Valls devant le Sénat le 26 novembre 2015.

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