Lycées professionnels : vers l’épreuve de force

Depuis le 28 mai dernier, le ministre Blanquer a annoncé un plan inédit de casse de l’enseignement professionnel. Des postes supprimés par milliers, des heures de cours disparaissant par centaines en Bac Pro comme en CAP : c’est l’austérité contre le service public. La grève du 27 septembre a été le premier jalon d’une épreuve de force qui sera déterminante.

Quand le ministre de l’Éducation nationale parle de faire entrer « l’excellence » dans les Lycées professionnels, il ne faut y voir qu’une arnaque en bonne et due forme, un mauvais tour de passe-passe. On mesure d’ailleurs d’emblée le mépris que véhicule une telle représentation de l’enseignement professionnel public, qui aurait donc été incapable d’excellence jusqu’ici.

Mais en réalité, « excellence » est le mot macroniste pour élitisme. La conséquence ? Un tri social plus brutal et accéléré dans les lycées professionnels, là où se concentrent les enfants des classes populaires. Avec le projet ministériel c’est un enseignement professionnel à deux vitesses (au moins) qui se dessine et qui va pour l’essentiel consister à enlever beaucoup à celles et ceux qui ont pourtant peu (voir une analyse plus complète ici).

Faisons le point : entre 300 et 400 heures de cours en moins pour les élèves de Bac Pro, 200 heures en moins pour celles et ceux de CAP, en taillant massivement dans l’enseignement général. Aucun artifice pédagogique ne peut faire croire que c’est ce dont nous avons besoin en lycée professionnel !

Et bien sûr, qui dit heures de cours en moins dit suppressions de postes : les dernières estimations syndicales avoisinent les 5000 équivalents de postes à temps pleins, voir plus, détruits sur les trois prochaines années.

C’est bien une logique purement comptable qu’a d’ailleurs assumé le ministre, auditionné le 2 octobre à l’Assemblée nationale, en avançant que son problème est que le lycée professionnel « est celui qui coûte le plus cher ». Et comme, contrairement à ce qu’il croit savoir, les profs de LP ne sont pas d’accord avec ça, il fallait s’attendre à une riposte à la « tronçonneuse » Blanquer.

Lutter, s’organiser

Dès la fin de l’année scolaire 2017/2018, les premières intersyndicales, nationale, académiques et départementales, se réunissent. Les couloirs des établissements accueillant les corrections d’examens bruissent des échanges inquiets entre personnels découvrant ce qui leur est promis par un ministre ne connaissant rien à leur métier et aux conditions réelles de son exercice. En pause, dans les casiers, les premiers tracts syndicaux circulent.

Un courrier intersyndical est envoyé au ministre le 14 juin pour s’alarmer de ses premières annonces. Dans l’académie d’Orléans-Tours, l’intersyndicale lance une proposition qui, reprise au plan national, va faire tâche d’huile : organiser partout, la même semaine, des heures d’information syndicale communes dans les lycées professionnels pour engager la mobilisation.

Le 13 septembre, une intersyndicale nationale – dont les principales forces sont la CGT Éduc’action, le Snuep-FSU et SUD éducation – fait le choix d’appeler à une grève de toutes et tous les professeur·es de lycées professionnels (les PLP) le jeudi 27 septembre. Et ce malgré la désertion du Snetaa-FO. Ce qui revient à assumer la constitution d’une intersyndicale de combat qui ne se lie pas corps et âme au « dialogue social ». Tant mieux.

Entre 20 et 30 % de grévistes ont répondu à l’appel. Près de 2000 PLP étaient rassemblés en manifestation à Paris. Ce n’est pas rien, ça assure même un socle de mobilisation non négligeable. L’intersyndicale a prévu de se revoir le 10 octobre pour envisager la suite (voir son communiqué au soir du 27 septembre ici). Il sera difficile de ne pas évoquer une nouvelle journée de grève : on pourrait même en imaginer plusieurs d’un coup, rapprochées, si possible, pour en permettre l’extension.

Manifestation des PLP à Paris le 27 septembre 2018 © @aurelienb93 Manifestation des PLP à Paris le 27 septembre 2018 © @aurelienb93

Se mettre au niveau

Une telle mobilisation sectorielle en lycée professionnel ne s’était quoi qu’il en soit pas vue depuis des années. Le choix qui a été fait, au travers des heures d’information syndicale, d’enclencher l’action par l’organisation de temps démocratiques auprès des personnels a permis – là où cette occasion a pu être saisie – de partager informations et réflexions, de débattre et imaginer les initiatives à prendre, de mettre en lumière et d’actualiser les revendications locales. Dans de nombreux départements d’ailleurs, les manifestations ont été suivies d’assemblées générales (AG) de grévistes.

Prenons l’exemple de celle du Loiret : les participant·es à cette AG représentaient, à eux et elles seul·es, près de 10 % de l’ensemble des PLP de tout le département, sachant que plusieurs grévistes n’avaient pas forcément fait le déplacement à Orléans où elle s’est déroulée. Mais on a aussi pu compter sur des pics de grève à plus de 30 % dans certains lycées professionnels de l’agglomération : tout cela témoigne avant tout d’une mobilisation encore inégale.

Il est donc bien clair qu’il reste du travail à faire pour convaincre encore de rentrer dans l’action. Le principe des heures d’information syndicale communes a été reconduit pour cela et un appel a été lancé à se retrouver en cortège commun lors de la journée interprofessionnelle du 9 octobre, derrière les banderoles de nos établissements en grève. D’autres idées ont été débattues pour mobiliser plus et mieux, qui sont encore en gestation… Il appartiendra à la prochaine AG de grève de les faire avancer !

Comme le dit l’appel intersyndical d’Orléans-Tours : « Notre mobilisation ne s’arrêtera pas à la journée de grève du 27 septembre : entre octobre et décembre 2018, les instances de concertation ministérielles et académiques qui rassemblent représentants des syndicats et de l’administration vont “étudier”, à marche forcée, le projet de réforme Blanquer de l’enseignement professionnel. Nos organisations appelleront à le rejeter.

Mais il est nécessaire que soient visibles dans cette période l’action comme la détermination des personnels eux-mêmes ! Les personnels des lycées professionnels ont leur mot à dire et leur place à prendre dans la mobilisation. »

Dans cet esprit, lappel national à renouveler les heures d’information syndicale communes dans tous les établissements avant les congés de Toussaint doit d’abord servir à ça : ancrer la mobilisation, appuyer nos revendications, faire avancer l’auto-organisation pour porter le rapport de force au niveau de l’attaque.


Quelques analyses syndicales de la « réforme » Blanquer : sur les sites de la CGT Éduc’action, du Snuep-FSUde SUD Éducation.

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