Être syndicalistes et libertaires aujourd’hui

Le combat syndical est un des caractères essentiels de tout engagement anticapitaliste. À l’exploitation et à l’oppression sur le terrain de classe doit répondre une lutte pied à pied là où elles s’exercent. Parce que nous sommes révolutionnaires, nous sommes syndicalistes.

Changer profondément la société, et c’est bien là le but des révolutionnaires, nécessite de mettre en mouvement des forces colossales. Ces forces résident dans le prolétariat, c’est à dire parmi toutes celles et tous ceux dépourvu·es de Capital et qui en subissent sa domination. Soit l’écrasante majorité de la population, qui, si elle prenait conscience de ce potentiel, constituerait le levier décisif qui pourraient faire basculer le vieux monde dans l’abîme.

Au XIXe siècle, le mouvement ouvrier s’est constitué dans ce but. La forme syndicale en a été une de ses premières expressions et les révolutionnaires ont pu en avoir différentes approches.

Il y a celle de la « courroie de transmission », dans sa variante tant léniniste que sociale-démocrate : le syndicat n’est qu’un appendice du parti politique, et à ce dernier est dévolu la tâche d’émancipation, le syndicat se concentreant sur les revendications matérielles et professionnelles, et uniquement sur ça.

Il y a l’approche « insurrectionaliste » : le syndicat n’est qu’une ruse de plus du système capitaliste pour enrégimenter les travailleuses et les travailleurs et leur faire perdre du temps dans des revendications quotidiennes bien peu révolutionnaires. Alors que ce qu’il nous faut ce sont des barricades.

Pour une autonomie offensive

Et puis il existe une autre approche, qui est la nôtre : le syndicat est un outil pour construire la conscience comme l’action de classe, il est le plus à même de donner corps à des résistances collectives et massives sur ce terrain, et donc le plus à même de contribuer à la rupture avec le capitalisme. Mais pour cela il doit, par lui-même, définir ses objectifs pour qu’ils soient partagés par ses militantes et militants : c’est une conception syndicaliste révolutionnaire qui s’appuie sur l’autonomie de l’organisation syndicale. Et ce dans un sens offensif, pour construire des alternatives ; et pas seulement défensif, pour se prémunir des velléités de main-mise qu’elles émanent d’un parti politique ou de l’État.

Cette démarche a prévalue au sein du mouvement syndical dans de très nombreuses organisations et sur tous les continents par le passé. Dans l’hexagone elle a été synthétisée au congrès de la CGT de 1906 dans un texte fondamental : la « Charte d’Amiens » continue d’être revendiquée largement aujourd’hui par les syndicalistes de lutte. Liant revendications matérielles et projet anticapitaliste, elle affirme l’indépendance farouche du syndicat et promeut la grève générale.

Mais notre syndicalisme révolutionnaire n’est pas qu’un héritage. D’abord parce que transposer telle quelle la manière de faire du syndicalisme de 1906 à 2019 n’a pas grand sens. Il s’est enrichi des moments d’incandescence de la lutte des classes : 1936 apporte la pratique des occupations d’entreprises, 1968 celle des assemblées générales.

Et il se conjugue à la lutte contre toute les oppressions : un syndicalisme qui se tiendrait à l’écart des combats pour l’égalité, qui considèrerait la lutte contre le patriarcat et celle contre le racisme comme des fronts secondaires amputerait d’autant sa portée émancipatrice.

Ce n’est pas qu’une approche théorique. Un tel syndicalisme révolutionnaire est avant toute chose une pratique, nourrit des combats et des luttes bien réelles, donc nécessairement adaptée aux coordonnées contemporaines de la contestation sociale.

Nous sommes révolutionnaires

La réalité du syndicalisme dans l’hexagone est celle de la division. Il est possible malgré ça d’avoir des pratiques syndicalistes révolutionnaires dans des organisations différentes. Mais le syndicalisme est aussi traversé de tendances à l’institutionnalisation comme au corporatisme étroit. Et même avec de « bonnes intentions » il est parfois difficile d’y résister : disons le clairement, aucune organisation n’en est à l’abri aujourd’hui.

Les militant·es libertaires investi·es dans le syndicalisme ont dans cette situation la responsabilité politique de contribuer à défendre et à faire partager le projet syndicaliste révolutionnaire, dans et hors de leurs syndicats.

En faisant vivre la démocratie syndicale dans leurs organisations, à l’écart de tout esprit fractionniste. En se faisant garant·es de l’auto-organisation des luttes, déjouant les pièges de l’avant-gardisme comme du spontanéisme. Mais aussi en débattant publiquement des orientations et des stratégies syndicales, en mutualisant les expériences positives, par delà les sectarismes et les esprits boutiquiers.

Réfléchir au rôle et au sens des caisses de grève ; à la question de l’unification du syndicalisme ; dénoncer le « dialogue social » qui gangrène nos organisations syndicales, en dévoiler les ressorts… : voilà quelques exemples de débats, appuyés sur leurs engagements syndicaux mais politiques au sens noble du terme, que les libertaires ne doivent pas avoir peur de mener publiquement.

C’est en ça qu’avoir un espace politique commun pour les « libertaires lutte-de-classe », une organisation, reste un enjeu.

D’autant que nous ne sommes pas les seul·es à en faire de la politique ! D’autres forces agissent au sein du champ syndical, certaines souhaitant réactiver la « courroie de transmission » à leur profit. Jean-Luc Mélenchon par exemple n’a pas hésité à remettre en cause les principes de la Charte d’Amiens l’an passé. La France insoumise semblant vouloir travailler à l’émergence d’une sorte de « travaillisme de lutte » qui s’échouerait fatalement dans le cul de sac institutionnel.

D’autres encore s’égarent dans le clinquant éphémère des affrontements de rue, dans l’attente d’une insurrection qui, décidément, tarde à venir.

Nous avons pour nous l’atout inestimable de nous tenir à l’écart des illusions du parlementarisme, de ne pas nous y égarer et y perdre ainsi un temps précieux. Nous n’en avons que plus pour promouvoir l’intervention directe des exploité·e et des opprimé·es, expérience régulière et quotidienne de leur capacité politique. C’est la condition nécessaire à l’émergence d’un pouvoir populaire. Libertaires, organisé·es, c’est ainsi que nous sommes révolutionnaires.


Cortège de l'Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) à Paris en 1983 © FACL Cortège de l'Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) à Paris en 1983 © FACL


Cet article a été publié dans le mensuel Alternative libertaire n°293 d’avril 2019. Il s’inscrit dans une réflexion plus large autour de la recomposition du mouvement libertaire, en lien avec la décision commune d’Alternative libertaire (AL) et de la Coordination des groupes anarchistes (CGA) de fusionner pour se dépasser dans une nouvelle organisation. Le congrès fondateur aura lieu en Auvergne au mois de juin prochain.

Voir l’appel « À toutes celles et ceux qui veulent bâtir une autre société » qui invite largement à rejoindre le processus de constitution de la future organisation libertaire.

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