Antillais·es, Guyanais·es, Réunionnais·es en lutte

Le numéro d’été de la revue « Les Utopiques », éditée par l’Union syndicale Solidaires, porte sur le lien entre antiracisme et question sociale. Ce billet en reproduit l’une des contributions, consacrée à la mobilisation des travailleuses et travailleurs Antillais·es, Guyanais·es et Réunionnais·es dans les années 1970. Et ce à partir de textes syndicaux retrouvés.

Les textes présentés ci-dessous reproduisent des interventions prononcées lors d’un meeting de la CFDT sur les travailleurs et travailleuses Antillais.es, Guyanais.es, Réunionnais.es (AGR) de la région parisienne tenu le 4 avril 1979. Y prirent la parole plusieurs syndicats CFDT concernés par les revendications AGR (Sécurité sociale, Finances, Assistance publique, RATP, PTT bien sûr… et même le syndicat CFDT Police !) ainsi qu’un représentant de la Confédération CFDT.

Précisons que la CFDT, si elle amorce alors son « recentrage » qui la verra abandonner la lutte des classes et l’autogestion, est encore marquée par les « années 68 » et que son Union départementale parisienne peut être classée « à gauche ».

Nous ne pouvions pas dans ce huitième numéro des Utopiques donner à lire l’ensemble de ces interventions, rassemblées en recueil en 1980 par les Éditions Caribéennes. Trois ont été choisies que nous avons décidé de livrer aux lectrices et lecteurs comme documents (annotées pour l’occasion).

Les deux premières contributions, « Aspects idéologiques du colonialisme » et « Aspects des luttes AGR en France » sont cellesdu syndicat CFDT-PTT de l’époque : elles montrent comment et sur quelles bases les militant.es AGR de la Poste et des Télécoms articulaient syndicalisme et lutte contre le colonialisme et le racisme. Bien des questions que nous vivons aujourd’hui résonnent à la lecture de ces textes : sur les violences policières, les inégalités et injustices de salaire comme de statut, le poids quotidien des stéréotypes, l’exploitation coloniale, la « machine discriminatoire » raciste

Aux PTT, ce travail syndical a bien évidemment été continué par SUD qui continue de mobiliser autour des droits au congés notamment, comme lors de la grève des originaires des DOM en février 2011. Cet investissement syndical est aussi à l’origine de la campagne pour les réparationdu travail forcé dans les colonies portée par l’Union syndicale Solidaires, le Collectif Outre-Mer CGT, le Conseil représentatif des associations noires, le CRAN, et le Comité d’organisation du 10 mai (brochure téléchargeable en ligne ici).

Meeting AGR -CFDT du 4 avril 1979 © Utopiques Meeting AGR -CFDT du 4 avril 1979 © Utopiques

La troisième contribution, « Situation de la femme antillaise, hier et aujourd’hui », émane quant-à-elle du Syndicat de l’Assistance publique CFDT. Elle est représentative des enjeux – déjà réfléchis dans des équipes syndicales à l’époque comme on le voit ici ! – que posent les questions de croisement des oppressions, se renforçant les unes les autres. Ici celles que subissent des femmes, travailleuses, et antillaises, guyanaises, réunionnaises.

Bien sûr il faut lire ces textes en tenant compte du fait qu’ils datent de 1979. Si les chiffres indiqués ne sont évidemment plus ceux d’aujourd’hui, ils permettent de mettre en lumière les inégalités autour desquelles ces syndicalistes AGR ont bâti une action collective concrète. Et ces inégalités, elles, n’ont pas disparu.

T. R.


Aspects idéologiques du colonialisme

intervention de la CFDT-PTT région parisienne

« Toute nation qui en opprime une autre a besoin de véhiculer une idéologie qui justifie sa domination. Pour la grande majorité des travailleurs métropolitains, que représentent la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, la Réunion ? De véritables paradis terrestres, à la végétation luxuriante, où il fait bon vivre toute l’année, à l’ombre des cocotiers, sans qu’il soit besoin de travailler.

Dans ces territoires, la France dispense, généreusement, sa science, sa culture, sons savoir pour permettre à ces peuplades d’accéder à la « Civilisation », grâce au statut de département français qui les met à égalité avec la France métropolitaine ! C’est cela qu’on apprend aux Français à l’école, que l’on peut lire dans la presse, que l’on déclare à la radio, que l’on montre à la télévision et que l’on vend dans les agences de voyages. Cela fait partie de l’aide généreuse que la France distribue aux pays en voie de développement.

Parallèlement, quelle idée de la France le colonialisme essaye-t-il d’introduire et de développer en Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion ? Il faut persuader les populations que rien ne peut se faire sans la France, que le départ de la France signifierait la ruine et la misère pour tous.

Ce mythe est partout entretenu, dès l’école où l’histoire de France est seule enseignée, et tout ce qui peut consolider l’idée de peuple possédant sa propre histoire, sa propre culture est refoulé ; la langue créole est proscrite.

Finalement, le salut ne peut venir que de la Métropole ; l’émigration elle-même est présentée aux populations comme une promotion sociale !

Cet arsenal de mensonges s’écroule brutalement, lorsque l’émigré AGR est confronté aux dures réalités métropolitaines. Dans la vie professionnelle, les AGR sont relégués plus souvent dans des emplois médiocres. Cette situation conforte l’idéologie selon laquelle un peuple colonisé ne peut prétendre occuper des postes importants ou exercer des métiers de responsabilité – idéologie coloniale véhiculée depuis plus de trois cents ans en France métropolitaine.

Une autre arme dans l’arsenal du colonialisme : le racisme !

Depuis longtemps, le colonialisme entretient subtilement dans l’esprit de la population française un sentiment de supériorité par rapport à « ces Antillais, Guyanais, Réunionnais ». La psychologie du travailleur métropolitain étant ainsi conditionnée, il est aisé pour le capitalisme, dans un contexte de crise et de difficultés sociales dont il est seul responsable, de développer une campagne de division des travailleurs, faisant des étrangers immigrés et des AGR les boucs-émissaires des problèmes rencontrés par les travailleurs français.

Cette montée de la xénophobie orchestrée par la presse, les radios, la télé, les partis de droite et les groupuscules fascistes, se solde par des exactions multiples à caractère criminel. Pour ce faire le pouvoir utilise la police, la gendarmerie à des tâches de contrôle discriminatoires à l’égard de « tout ce qui est basané », permettant ainsi à certains éléments de ces forces de l’ordre d’être à la pointe d’actions racistes graves !

Le pouvoir, au ordres du capital, organise consciemment le développement du racisme ; la responsabilité du Gouvernement est donc pleine et entière !

Ainsi, depuis quelques années, le « délire xénophobe » trouve son meilleur soutien parmi les responsables du pouvoir :

- par leur silence et l’absence de mesures efficaces pour enrayer le phénomène ;

- par l’énergie et les moyens qu’ils déploient pour étouffer toutes ces affaires, allant même jusqu’à poursuivre en justice les victimes. C’est ce qui s’est passé pour Mme Mirval condamné aux dépens alors que son fils avait été assassiné par les matons (gardiens de prison) et qu’elle avait cru un bref instant à la justice française… (1)

Les discriminations raciales s’exercent dans tous les domaines de la vie sociale.

Travail : par des refus d’embauche ou par des comportements scandaleux des responsables de l’administration et dans les services publics : SNCF, Sécurité Sociales, RATP, PTT, etc.

Logement : aux PTT en région parisienne, 40 % des demandes de logement sont refusées pour raisons raciales.

L’action de la CFDT

La CFDT a toujours réagi contre cette idéologie coloniale par l’analyse, l’information, la mobilisation, l’action. La CFDT-PTT, dans la logique de sa politique anticolonialiste, a déclenché une contre-attaque à partir de cas concrets rencontrés dans le travail.

À la suite d’un rapport confidentiel, le directeur du centre postal de Clignancourt dans lequel il expose « sereinement » sa conception raciste sur la présence d’AGR dans son centre, notre organisation a enclenché un mécanisme de lutte :

- par l’information des travailleurs en France et Outre-Mer ;

- par la mobilisation sur les lieux de travail ;

- par la constitution d’un dossier transmis au Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) afin qu’une plainte soit déposée en justice, suite au refus du Ministère des PTT de désavouer son directeur.

Une action en justice a été entamée contre les discriminations de logements à Issy-les-Moulineaux.

À la suite de l’agression d’un préposé AGR par des policiers dans le métro, le personnel PTT de Paris 8 cesse le travail et, à l’initiative de la CFDT, décision est prise d’aller chez le receveur en délégation de masse exiger que l’administration demande des comptes à la police. Le syndicat CFDT des Services Postaux de Paris est intervenu directement auprès de la direction régionale PTT pour exiger qu’elle dépose une plainte.

L’action des travailleurs a forcé l’ouverture d’une enquête de l’Inspection générale des services (IGS), la police des polices. Déjà notre organisation a mis en garde l’IGS sur la pratique habituelle consistant à étouffer ce genre d’affaires plutôt que de faire toute la lumière et retrouver les responsables.

Les 8, 9 et 10 janvier 1979, après une procédure d’enlisement, avait lieu le procès des assassins de Lucien Mélyon, abattu le 30 octobre 1977 par les nervis fascistes du service d’ordre d’un organisateur de concerts à la Porte de Pantin. L’Union régionale CFDT Île-de-France appelait à un rassemblement massif au Palais de Justice de Paris, pour soutenir la famille Mélyon, exiger que toutes les responsabilités soient clairement établies et entendre la condamnation des polices parallèles !

La popularisation de la lutte contre le racisme doit se poursuivre

Cette pratique doit être reprise à tous les niveaux de notre organisation. Cependant, nous souhaitons également que certaines organisations ne se contentent pas d’exploiter ce thème épisodiquement pour des besoins de propagande, mais qu’elles prennent réellement en charge ce problème en assumant la défense des intérêts moraux et matériels des victimes d’actes racistes, surtout lorsque l’État essaie d’étouffer la manifestation de la vérité.

C’est pour cela que nous souhaitons voir les organisations représentatives des travailleurs, animées des principes de lutte de classe, prendre concrètement leur place dans cette action anticolonialiste et antiraciste. Il s’agit de combattre la division des travailleurs, qu’ils soient noirs ou blancs.

Dans cette lutte contre le racisme, le rapport de force se construire lentement, mais en profondeur, grâce à la participation active de toutes les organisations démocratiques de combat !

Dans l’immédiat, la CFDT appelle l’ensemble de ses militants à tout mettre en œuvre pour la mobilisation des travailleurs métropolitains, antillais, guyanais, réunionnais, afin d’opposer une riposte de masse à la manœuvre de division du pouvoir, de patronat, de ses valets constitués de groupes fascistes.

Le pouvoir, le patronat, les groupes fascistes menacent, agressent, torturent, assassinent, tentent de diviser les travailleurs. Avec la CFDT, travaillons pour la mobilisation qui permettra de barrer ensemble la route au fascisme ! »


Aspects des luttes AGR en France

intervention de la CFDT-PTT région parisienne

« 1959 ! Les luttes de libération des peuples vietnamien et algérien ont mis le colonialisme français aux abois ! L’impérialisme français renforce sa présence aux Antilles, en Guyane, à la Réunion :

- des contingents de troupes françaises stationnent en permanence aux Antilles (Légion) ;

- les effectifs de la gendarmerie mobile sont multipliés ;

- l’activité politique est surveillée de très près : les organisations nationalistes sont démantelées, leurs militants poursuivis, emprisonnés.

Avec de Gaulle, la bourgeoisie française a trouvé le moyen idéal de mieux intégrer ses anciennes colonies dans son marché économique. En effet, en laissant entre les mains des bourgeoisies locales, favorables au pouvoir colonial, la prise en charge de la production, l’impérialisme français récupérait ce qui lui était nécessaire et se réservait un marché où il pouvait librement écouler son surplus de produits métropolitains.

Au lieu de développer l’économie des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, le pouvoir colonial organisera méthodiquement la destruction de l’appareil productif de nos pays, créant délibérément, chômage, misère et déportation !

L’émigration

Le principal instrument de cette politique de négriers c’est le BUMIDOM (2). C’est un organisme créé par le généreux Michel Debré, le député « la fraude » comme l’appelle nos camarades réunionnais. Michel Debré (3), l’homme pour une France aux 100 millions de Français qui, tout en s’opposant avec la dernière énergie à la contraception en Métropole, prêche à la Réunion tout le contraire ; distribuant les pilules contraceptives comme du pain aux pauvres, il va jusqu’à favoriser l’avortement gratuit (4).

Depuis plusieurs années déjà, notre organisation dénonce cette politique de déportation et mène un combat énergique et sans complaisance contre la politique de déracinement organisée par le pouvoir colonial, d’expatriation des forces vives des Antilles, de la Guyane et de la Réunion.

Cette lutte revête plusieurs formes avec des temps forts, et garde toujours la même orientation :

- dans l’immédiat, faire payer au patronat notre présence en France le plus cher possible ;

- à terme, permettre aux AGR de vivre et travailler au pays !

L’action

Depuis la mobilisation massive des AGR pendant la grande grève des PTT de 1974 (5) et la table ronde convoquée à l’initiative de la CFDT-PTT, un certain nombre de nos revendications ont abouti :

- mutations outre-mer réservées en priorité aux originaires ;

- allongement des délais de route ;

- création de centres de chèques postaux outre-mer ;

- droits à congés exceptionnels pour événements familiaux (3 jours + 4 jours de délai de route, mais sans voyage payé) ;

- droit d’effectuer des demandes de mutation pour dérogation de santé et rapprochement d’époux ;

- voyage gratuit lors d’une mutation et attribution de l’indemnité de déménagement ;

- amélioration de l’accueil en métropole.

Cette avancée n’a été rendue possible que par une mobilisation massive de tous les AGR imposant la prise en charge de leurs revendications spécifiques.

Le 8 avril 1976, la première manifestation AGR infligeait un sérieux avertissement au Gouvernement par la présence de milliers d’AGR dans la rue.

Le 6 juillet 1977, la première grève et la manifestation AGR PTT ont marqué un pas décisif vers l’efficacité de la lutte des AGR en Métropole, sur la base de revendications qui leur sont propres.

Le 23 février 1978, par la puissance de leur grève et de leur manifestation, les AGR démontraient avec éclat, par leur lutte, leur volonté de voir aboutie leurs revendications légitimes.

Le 20 mars 1978, contraint et forcé, le Gouvernement promulguait un décret de loi ramenant le cycle de congés de 5 à 3 ans.

Ce résultat est le fruit de nombreuses années de lutte au cours desquelles la CFDT a joué un rôle dynamique, moteur et unitaire. Un résultat positif pour tous les secteurs de la fonction publique puisque le décret a pris un caractère interministériel. C’est pourquoi, dès le départ, la CFDT a porté une analyse critique sur son contenu en précisant :

- que nous sommes loin de la plate-forme CFDT (6) ;

- qu’il y a volonté d’assimilation des originaires des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, par la suppression du droit au cumul et l’obligation de prendre des congés en Métropole les deux premières années du cycle ;

- qu’il y a suppression des délais de route ; exclusion des non-titulaires du bénéfice du congé bonifié avec voyage payé ; exclusion d’autres secteurs professionnels tels que la RATP, Assistance publique, Hôpitaux publics, SNCF.

Notre tâche immédiate est donc bien de combattre les aspects restrictifs de ce décret en engageant la lutte dans les secteurs professionnels qui n’en bénéficient pas.

C’est ce qui a déjà été fait par nos camarades de la ville de Paris. Continuons le combat dans les autres secteurs !

Il nous faut saluer au passage le travail de coordination et d’impulsion entrepris depuis plusieurs années par l’Union départementale (UD) CFDT de Paris. Cette action continue de l’UD de Paris a permis d’articuler une pratique interprofessionnelle de la CFDT sur les problèmes AGR.

Notre présence à tous ici ce soir est bien un des premiers résultats de cette orientation dynamique pour une prise en charge du fait AGR.

Les revendications AGR

Affiche AGR éditée par la CFDT Cheminots, 1981 © Coll. CM Affiche AGR éditée par la CFDT Cheminots, 1981 © Coll. CM
Plus que les revendications traditionnelles, exigeons la justice face à l’arbitraire colonial. Les revendications des AGR ont été élaborées à partir des réalités matérielles, sociales, morales, qui conditionnent la vie d’un travailleur antillais, guyanais, réunionnais en Métropole.

Ces conditions d’existence sont la conséquence directe de la politique d’émigration massive orchestrée par le pouvoir depuis de nombreuses années ; c’est pourquoi nous pensons qu’il faut une analyse sérieuse, expliquant les causes réelles de la situation des Antillais, Guyanais et Réunionnais. Analyse à partir de laquelle les revendications élaborées prennent tout leur caractère offensif. Plus que jamais le combat doit continuer sur la base de la plate-forme revendicative des AGR en Métropole :

- lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination ;

- congé avec voyage payé tous les deux ans pour l’agent et sa famille (titulaires et non-titulaires) ;

- voyage payé pour congés exceptionnels, événements familiaux (mariages, naissances, décès, etc.) ;

- droit immédiat au logement décent pour l’agent et sa famille à leur arrivée en Métropole ;

- retour au pays payé par l’État et le patronat pour les AGR prenant leur retraite ;

- création massive d’emplois dans les Départements d’outre-mer (DOM).

La revendication du congé avec voyage payé tous les deux ans nous permet d’affirmer notre identité par le refus de l’assimilation, par la volonté de renouer les liens avec le pays, le plus souvent possible !

La satisfaction des revendications spécifiques des AGR doit permettre de casser la machine discriminatoire et de faire éclater les contradictions d’une politique colonialiste qui ne dit pas son nom, en faisant des AGR les propres acteurs de leur lutte et de leur émancipation !

C’est pourquoi la prise en charge du problème AGR réalisée dans la lutte des postiers AGR, coordonnée et impulsée par l’UD de Paris, doit s’étendre à la région CFDT d’Île-de-France. Cette prise en charge doit se faire sur les bases des revendications spécifiques des AGR en Métropole mais également sur la plateforme des revendications spécifiques au pays.

Revendications spécifiques au pays :

- Développement des industries et de l’agriculture au profit de la population et de l’économie locale. Arrêt du pillage des richesse par la transformation des produits sur place.

- création massive d’emplois avec formation professionnelle correspondante, et priorité d’embauche et de mutation pour les originaires des pays d’Outre-Mer ;

- développement de l’enseignement et de la formation permanente dans le respect des cultures locales et sous le contrôle des travailleurs et de leurs organisations syndicales ;

- reconnaissance des droits des travailleurs en matière de salaire, de couverture sociale et de droits syndicaux ;

- exercice sans restriction de tous les droits politiques et des libertés : notamment le droit à l’autodétermination ;

- suppression des organismes patronaux et gouvernementaux qui orchestrent la déportation et l’exploitation des travailleurs AGR ;

« Si nous voulons organiser une riposte massive à l’œuvre de destruction entreprise par le pouvoir colonial, nous devons poursuivre inlassablement le développement de notre analyse sur la situation des Antilles, de la Guyane et de la Réunion et la diffuser auprès des travailleurs AGR et avec insistance auprès des camarades métropolitains ! »

En effet, depuis que le terme département d’Outre-Mer a remplacé en 1946 celui de colonie française aux Antilles, en Guyane et à la Réunion, la Gauche française ne s’est-elle pas donnée bonne conscience en considérant que la France avait abandonné sa politique coloniale (7) ?

Or, camarades, le colonialisme français est toujours florissant à la Guadeloupe, à la Martinique, en Guyane, à la Réunion, car il y a maintenant des rapports de peuple dominant à peuple dominé. La persistance de discrimination entre Métropolitains exerçant dans les DOM et AGR travaillant en Métropole en est la meilleure preuve !

Ceci ne devrait plus tromper personne sur l’artifice juridique de la départementalisation. Mais c’est depuis l’intensification de la politique d’émigration du pouvoir que les contradictions de la société française sur les problèmes des départements d’Outre-Mer sont devenus insoutenables.

Pour nous, les 350 000 Antillais, Guyanais, Réunionnais vivant en Métropole, l’accueil, l’inadaptation au climat, l’alimentation différente, les habitudes de vie révèlent la réalité d’une culture, d’une identité spécifique à nos peuples.

Nous assistons au choc de deux cultures : l’une française possède le pouvoir politique et économique et l’autre, bafouée, reniée, ridiculisée, folklorisée, étouffe sous le poids de quatre siècles de colonialisme !

Dans ce contexte, nous affirmons notre identité par le refus de l’émigration obligatoire, le refus de l’assimilation colonialiste ; par la volonté de créer dans nos luttes un rapport de force permettant de faire payer le plus cher possible notre force de travail d’exploité dans le système capitaliste et dans le contexte de travailleur colonisé !

Mais notre combat doit porter plus loin et permettre d’arracher la création massive d’emplois outre-mer, imposant un développement cohérent de l’économie des Antilles, de la Guyane, de la Réunion, pour que les AGR puissent enfin : vivre, travailler et décider au pays ! »


Situation de la femme antillaise, hier et aujourd’hui

intervention du syndicat de l’Assistance publique CFDT

« Camarades,

Les problèmes de la femme antillaise dans les colonies françaises ne datent pas d’aujourd’hui et remontent aux origines de la colonisation. Pour mieux les saisir, il est nécessaire de faire référence à l’histoire, à la période esclavagiste.

Déjà sur les vaisseaux négriers, tristement célèbres, les femmes étaient violées collectivement par les marins. Outre l’aspect « marchandise » qu’elles représentent, puisqu’achetées comme les hommes sur les côtes d’Afrique, les femmes-esclaves sont considérées comme des objets sexuels. Dans les colonies, les femmes-esclaves sont violées fréquemment, non seulement par les colons, mais aussi par les esclaves-hommes. Celles qui osent se refuser aux colons sont sévèrement punies.

Vous voyez donc que les problèmes de la femme travailleuse antillaise ont des aspects différents de ceux des autres femmes travailleuses. Il faut comprendre que nous vivons ces problèmes non seulement en tant que travailleuses mais aussi en tant que colonisées.

Pendant la période esclavagiste, la séparation des tâches entre l’homme et la femme existe. Les hommes sont employés aux travaux spécialisés, les femmes-esclaves occupées aux travaux les moins techniques. Amarreuses (8) dans les champs de cannes, elles le sont toujours actuellement.

Amarreuses en Guadeloupe © Utopiques Amarreuses en Guadeloupe © Utopiques
Or, l’on constate qu’aux champs et à l’atelier elles accomplissent autant de travail que les hommes. Elles sont soumises aux mêmes obligations, aux mêmes sévices, et ce quelles que soient leur condition ; même enceintes elles ne sont pas épargnées. Elles travaillent sur les « habitations » jusqu’à la veille de leur accouchement et souvent y accouchent. Ainsi les rapports d’assujettissement de la femme antillaise sont déjà mis en place dans la société esclavagiste.

Au centre du dispositif de reproduction, la femme a pour fonction de donner de nouveaux esclaves aux maîtres. Dans le contexte de la société esclavagiste, il était impossible de constituer des familles stables car les esclaves étaient revendus et dispersés d’une habitation à l’autre selon le bon vouloir des maîtres.

La quasi-totalité des fonctions domestiques est exercée par la femme qui, en outre, prend en charge l’éducation de ses enfants, responsabilités devant lesquelles l’homme fuit.

La femme est considérée comme un objet de plaisir, un objet sexuel.

Mais si les femmes ont constitué un maillon important de la société esclavagiste, par leur participation active au mouvement abolitionniste, elles ont aussi puissamment contribué au renversement de l’ordre esclavagiste. Rappelons-nous de :

- l’usage qu’elles faisaient des poisons pour tenter d’éliminer les maîtres ;

- leur solidarité avec les nègres-marrons (9) quand elles leur rapportaient les propos des maîtres ;

- leur participation aux luttes sur les « habitations » ;

- le grand rôle de Solitude (10), femme-esclave guadeloupéenne, aux côtés de Delgrès.

Mais l’abolition de l’esclavage n’a pas supprimé toutes les formes d’oppression. Aujourd’hui encore les rapports de la femme à l’homme demeurent des rapports de subordination. Dans le nouveau système économique et social mis en place (système dominé par les maîtres du capital), les femmes antillaises, guyanaises, réunionnaises, constituent une couche de la population particulièrement surexploitée.

Voilà, pour beaucoup, le profil que doit avoir la femme antillaise : femme vaillante, soumise, chaude, bonne ménagère, bonne cuisinière, bonne mère, apte à tous les besoins de l’homme, elle doit être responsable dans la cellule familiale des problèmes matériels et moraux.

Pour maintenir la femme dans cette double forme d’exploitation, l’éducation, l’église, les mass-média jouent un rôle éminent. L’absence totale d’équipements sociaux fait que les femmes de nos pays accomplissent réellement la double journée de travail.

Nous sommes sous-formées. Les statistiques montrent qu’un pourcentage moins important de femmes que d’hommes accède aux diplômes. Quand on ne nous retrouve pas bonnes à tout faire, ouvrières agricoles, et encore si nous parvenons à travailler deux à trois jours par semaine, nous gonflons les rangs de ce qu’on appelle les OS (11) du tertiaire (employées de commerce, services bancaires, etc.) ; et en contrepartie, nous ne recevons que des salaires de misère.

Nous sommes les dernières à être employées. Une enquête de l’INSEE de 1972 faite sur l’emploi en Martinique, établit que les femmes constituent, avec les jeunes, les catégories sociales les plus touchées par le chômage : 31,1 % pour 15,1 % pour les hommes. Disons tout de suite que ce taux de 31,1 % sous-estime la proportion de femmes touchées par le chômage dans la mesure où beaucoup ne se font pas recenser en tant que demandeuses d’emploi.

Observons que la misère et le chômage expliquent aussi le développement de la prostitution. Déjà colonisées, nous, femmes exploitées, aliénées, infantilisées, seules responsables du foyer, sommes victimes en outre de discrimination en matière d’allocations familiales puisque vous savez que le taux des allocations familiales est moins élevé dans les DOM et dégressif, contrairement à ce qui se passe en France. Le prétexte allégué : freiner la démographie galopante !

Telle est la dose de mépris que nous porte le Gouvernement Français.

Victimes d’agressions sexistes, victimes de l’oppression coloniale et de l’exploitation capitaliste, nous sommes de plus en plus contraintes à venir massivement nous faire embaucher en France. c’est cette déportation qui touche le plus durement les forces vitales des peuples antillais, guyanais, réunionnais.

Le Gouvernement prétend dans sa propagande colonialiste que l’émigration est une promotion. Qu’en est-il en ce qui nous concerne nous, femmes ? Si on lit attentivement le bilan d’activité du BUMIDOM pour l’année 1971, on constate que la plupart des immigrées originaires des « DOM » sont sans réelle qualification (OS, manutentionnaires, agents hospitaliers, agents des collectivités), en fait plus de 75 % de l’ensemble. Un faible pourcentage de jeunes filles, 7 % globalement, aboutissent à des professions qualifiées. Ces chiffres datent, mais la situation de crise que connaît la France n’a certainement pas arrangé les choses.

En tant que travailleuses, nous nous heurtons aux mêmes problèmes que ceux des travailleuses françaises : inflation, austérité, chômage ; mais nous avons en plus à subir des difficultés particulières créées par notre propre situation d’émigrées : déracinement, isolement culturel, matraquage assimilationiste, dont les effets se conjuguent pour nous faire renier notre identité culturelle et oublier le racisme dont nous sommes de plus en plus victimes dans cette période de crise.

Camarades, comme le montre l’expérience de la situation de la femme de par le monde, et pour reprendre une image de Karl Marx, l’émancipation des travailleuses sera d’abord l’œuvre des travailleuses elles-mêmes.

Nous devons lutter contre la domination coloniale et patronale, nous battre pour que de plus en plus de femmes AGR rejoignent les syndicats.

Nous devons prendre en charge et défendre nos propres revendications dans les différentes commissions femmes qui existent.

Par ailleurs, nous devons en tant que femmes colonisées, appartenant à une minorité nationale opprimée, vivant sur le sol de la Métropole impérialiste, œuvrer au regroupement des originaires des DOM eu sein d’organisations de masse anticolonialistes, qui nous permettent d’affirmer notre identité nationale et culturelle en France. »


Notes :

(1) François Boullant, « 1974 : “l’affaire Mirval” », Cultures & Conflits n°55, « Prison et résistances politiques », automne 2004.

(2) Bureau pour les migrations intéressant les départements d’Outre-Mer.

(3) Michel Debré est l’homme qui a planifié et organisé, de 1963 à 1982, le « déplacement » d’enfants réunionnais.es (orphelin.es ou pas) dans le but de repeupler des territoires ruraux de Métropole, comme le département de la Creuse. Certains ont été littéralement réduits en esclavage, la plupart de ces enfants ont été exploités économiquement et maltraités.

(4) En 1970, ce sont des milliers de femmes qui ont été avortées et stérilisées sans leur consentement à la Réunion. Voir Françoise Vergès, Le Ventre des femmes, Albin Michel, 2017.

(5) Lancée le 17 octobre 1974 au centre de tri de Gare de Lyon, la « grande grève des PTT » va s’étendre jusqu’au 2 décembre. Les principales revendications sont la titularisation massive des auxiliaires et l’augmentation des salaires. Il faut y ajouter la contestation latente, héritée de Mai 68, de l’ordre hiérarchique aux PTT.

(6) Il s’agit de la plate-forme publiée par la CFDT en juin 1977 fixant les « repères revendicatifs » de la centrale.

(7) Et l’un des éléments de cette politique est le recours aux massacres coloniaux et à la répression des indépendantistes. Voir Christian Mahieux, « Guadeloupe, Mai… 67 », Les Utopiques n°7, printemps 2018.

(8) L’amarreuse intervient après la coupe dans les champs de canne pour ficeler les tas avant leur transport.

(9) Nègres-marrons est le nom donné aux esclaves fugitifs qui arrivent parfois à former des communautés clandestines.

(10) Solitude est vraisemblablement née vers 1772Sa mère, esclave africaine déportée, a été violée par un marinLors de la première abolition de l’esclavage, en 1794, Solitude rejoint une communauté de nègres-marrons. Avec le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe en 1802 par Napoléon, Solitude va faire le choix de la résistance armée avec Louis Delgrès, militaire abolitionniste. Faite prisonnière la même année alors qu’elle était enceinte, elle ne sera exécutée par pendaison que le lendemain de son accouchement et son enfant sera vendu comme esclave.

(11) Ouvrier.es spécialisé.es, qui occupent des postes sans qualification requise dans l’industrie.


Cette contribution a été publiée dans le numéro d’été (n°8) de la revue Les Utopiques, éditée par l’Union syndicale Solidaires et diffusée en librairie par les éditions Syllepse.

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