Le silence d’un Préfet

Le jeudi 13 décembre, à 14h30, est parti de Paris un avion pour Abidjan. À bord, embarqué contre son gré, le jeune Abdoul Touré, ivoirien, âgé de 19 ans. Fatigué, écœuré, il a accepté de monter dans l’avion. « Si la France n'est pas le pays des droits de l’Homme », a-t-il dit, « je préfère rentrer chez moi ». Lettre ouverte du Collectif de soutien aux jeunes isolés étrangers du Loiret.

« Monsieur le Préfet,

Il y a quelques jours, le jeudi 13 décembre, à 14h30, est parti de Paris un avion pour Abidjan. À bord, embarqué contre son gré, le jeune Abdoul Touré, ivoirien, âgé de 19 ans.

Abdoul avait le projet de revenir un jour dans son pays, puisqu'il y avait laissé une mère et trois sœurs. Mais pas si tôt et surtout pas comme un criminel, menotté, encadré par des policiers, après dix jours de rétention à Vincennes.

On pourrait croire, Monsieur le Préfet, à cette lecture, que des faits délictueux ont été reprochés au jeune homme, et que ce départ répondait à l'impérieuse nécessité d'éloigner un individu dangereux... Or il n'en est rien.

Abdoul était au moment de son arrestation employé dans un établissement de restauration rapide à Créteil, où il avait un contrat à durée indéterminée qui lui permettait d'être autonome financièrement, où il était apprécié de ses collègues et de son patron. Il vivait en couple, à Paris, une vie plutôt tranquille.

Alors, comment expliquer votre décision, M. le Préfet ?

Il faut peut-être exposer à nouveau les faits, pour comprendre comment le jeune Abdoul Touré s'est retrouvé dans la machine infernale de la rétention-expulsion après un de ces contrôles d’identité désormais si fréquents...

Voici son histoire. Abdoul a grandi en Côte d'Ivoire, à Man. Sa mère, commerçante, appartient au peuple Diolla, minoritaire en Côte d'Ivoire et discriminé dans les années de troubles civils qui ont caractérisé cette période. Les difficultés financières de sa mère n’ont pas permis à Abdoul de bénéficier de l'instruction primaire. Pourtant il a acquis des rudiments de lecture et d'écriture, en apprenant seul sur les cahiers de ses petits camarades scolarisés. Très intelligent, Abdoul a tout fait pour lutter contre le destin que le hasard de sa naissance lui avait assigné : il ne serait pas analphabète, sans aucun avenir dans son pays.

Pour lui, le salut devait passer par le départ. À peine âgé de 16 ans, Abdoul a pris tous les risques pour venir en France. Il a traversé l'Afrique jusqu'aux côtes lybiennes, puis la Méditerranée, parce qu'il croyait que notre pays pourrait satisfaire son appétit d'instruction, ce droit de l'enfant que la Côte d'Ivoire ne lui garantissait pas.

Mais à son arrivée en France, en janvier 2016, l'attendait une série d'obstacles. Tout d'abord, reçu dans un commissariat de police à Orléans, il s'est vu nier sa minorité. La police lui a confisqué ses papiers d'identité et l'a jeté à la rue. Vos services, M. Le Préfet, lui ont notifié au passage un refus de séjour et une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF). L’Aide Sociale à l’Enfance l'a rejeté puisque considéré majeur, et les lieux d'accueil type 115 ne voulaient pas d'un mineur sans ses parents.

Faire rétablir sa minorité a demandé plusieurs recours. Pendant ces sept mois d'interminable attente pour recouvrer ses droits, Abdoul a noué des liens. Il a été accueilli dans une famille. Il a suivi des cours d'alphabétisation dans une association, il a fait du sport, il participait aux réunions du Collectif de soutien aux jeunes isolés étrangers (COJIE). Attentif, généreux, très serviable, il s'est fait apprécier de tous ceux qui l'ont rencontré.

Enfin, en février 2017, la cour d'appel du tribunal pour enfants d’Orléans l'a reconnu mineur. Abdoul a commencé à espérer. Intégré dans une classe d'accueil à la rentrée scolaire, il s'y est épanoui et son bon esprit en classe a été remarqué. Félicitations du conseil de classe.

En octobre 2017, c’est la cour administrative de Nantes qui annulait son OQTF. Dans le même temps, Abdoul commençait un apprentissage en boulangerie. Et il déposait dans vos services une demande de régularisation à laquelle vous répondiez par une Autorisation Provisoire de Séjour – APS – pour 6 mois, avec droit au travail. Mais pas de chance, il est tombé sur un patron peu scrupuleux, et connu comme tel, qui lui demandait de travailler dans des conditions non réglementaires : heures supplémentaires non payées, pas de pauses... Abdoul a refusé. Son patron l'a licencié. Impossible de retrouver un autre apprentissage ? Abdoul avait la volonté de travailler, il a fait de l'interim, a étendu ses recherches à la région parisienne où il a entendu dire qu'il aurait plus de chances et a décroché un CDI dans la restauration.

À dix-huit ans et demi, en dépit de bien des obstacles, il avait réussi à se rendre autonome, à reconstruire sa vie, il était confiant dans l'avenir.

Il n’avait pas compris que l’APS que vous lui aviez délivrée, puis renouvelée pour deux mois, n’était qu’un leurre. Que dans la mesure où il n’était plus en apprentissage, ni scolarisé, il ne serait pas régularisé car il n’entrait plus dans aucune « case » prévue par la loi.

L'autorisation provisoire de séjour qu'Abdoul a pris naïvement pour une régularisation, porte bien son nom : un sursis, avant que ne tombe la condamnation : obligation de quitter le territoire ! Dehors ! Les deux mois de renouvellement obtenus en mai n'étaient pas destinés à lui permettre de continuer à travailler mais à instruire le dossier dont la seule issue était l'OQTF.

Abdoul Touré n'a jamais compris en quoi il avait mérité ce traitement. Et s'il est resté sur le territoire français, confiant dans le recours que son avocate avait déposé, c'est qu'il ne comprenait pas ce qui pouvait justifier une demande d'éloignement.

Nous non plus. La loi sur les étrangers, certes, nous direz-vous. Mais justement... Qu'est-ce qu'une loi qui criminalise l'existence de personnes qui sont venues chercher en France asile, protection, une vie meilleure ? Qui vivent parmi nous, avec nous, et dont l'existence ne pose de problème à personne ?

Une loi liberticide dont l'application contrevient à la Convention Internationale des Droits de l’Enfant et la Convention Européenne des Droits de l’Homme, deux textes fondamentaux pourtant ratifiés par la France ?

Une loi enfin qui, au-delà de toute considération juridique, brise des vies et blesse l'humanité ?

Jeudi 13 décembre, Abdoul a attendu longtemps, à l'aéroport, le coup de fil qui allait lui annoncer que, victime d'une erreur d'appréciation, de jugement... il était libéré. Il ne pouvait croire que sa requête, portée par des voix de simples citoyens, émus par sa situation, d'élus aussi, opposés à votre décision, ne serait pas entendue.

Et pourtant Monsieur le Préfet, nous n'avons rien eu à lui rapporter que votre silence.

Fatigué, écœuré, il a accepté de monter dans l'avion. « Si la France n'est pas le pays des droits de l'Homme », a-t-il dit, « je préfère rentrer chez moi ».

Nous, citoyen.ne.s qui nous sommes mobilisé.e.s et vous avons interpellé pour qu’Abdoul reste ici, attendons toujours votre réponse. Nous ne pouvons accepter que nos sollicitations aient à ce point pu être ignorées, que cette décision révoltante ait été prise en notre nom.

Vous aviez le pouvoir, M. le Préfet, d’abroger l’OQTF d’Abdoul, de le faire ainsi libérer et de lui octroyer un vrai titre de séjour. Vous avez décidé de ne pas le faire et de nous dédaigner. Votre fonction est de servir la République française, nous sommes fort mal servis.

Pour le COJIE (Collectif de soutien aux jeunes isolés étrangers du Loiret),

Nadejda Tilhou, Franck Courtois, Raynaldo Ruiz

Orléans, le 18 décembre »

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