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Billet de blog 19 oct. 2021

17 octobre 1961, continuer la bataille décoloniale et antiraciste

[Rediffusion] En omettant délibérément de parler de racisme, de discrimination, de colonialisme, de police même, à propos du 17 octobre 1961, le président Macron a donné des gages à un système d’impunité, de domination et de violence qui perdure aujourd’hui. Notre responsabilité de militant·es de l’émancipation est de prendre résolument part à la bataille décoloniale et antiraciste.

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Emmanuel Macron n’a fini par dire dans son communiqué que ce qui n’était plus escamotable : le 17 octobre 1961, des algérien·nes ont manifesté à l’appel de la Fédération de France du FLN et ont été tué·es et noyé·es à Paris. Et Maurice Papon était en situation d’autorité à ce moment-là.

Mais les mots autour sont ceux d’avant : « répression sanglante » en lieu et place de crime d’État et de massacre colonial.

Surtout, les mots manquants sont toujours les mêmes : racisme, discrimination, colonialisme. Et même celui de Police.

En omettant délibérément ces mots, le président Macron a donné des gages à un système d’impunité, de domination et de violence qui perdure aujourd’hui.

Qui a tué si ce n’est la Police ?

Le couvre-feu décidé le 5 mai 1961 qui ne concernait que les algériens et seulement eux n’était-il pas discriminatoire et raciste ?

Quant à l’action de Maurice Papon, on sait grâce aux travaux récents – continuateurs de la « Bataille d’Einaudi » comme le rappelle l’historien Fabrice Riceputi – qu’elle s’inscrivait dans la politique pro-Algérie française du premier ministre de l’époque, Michel Debré. Et que De Gaulle était au courant.

Mais le communiqué présidentiel préfère dire que les Algérien·nes qui manifestaient ce jour-là le faisaient « malgré l’interdiction ». Il préfère renvoyer dos-à-dos les « crimes commis de tous côtés » durant la Guerre d’indépendance algérienne.

Là aussi il s’agit de donner des gages. À l’extrême droite notamment.

Pourtant le crime premier c’est le colonialisme.

Citons ce qu’énonçait une organisation syndicale, l’Union régionale parisienne des syndicats CFTC, fin octobre 1961, dénonçant déjà le massacre des travailleurs algériens dans un document intitulé « Face au racisme » et pour partie reproduit dans un petit cahier de l’Institut Tribune Socialiste publié récemment (rappelant plus globalement le rôle et l’action du PSU) :

« (…) Réprouvant le recours aux armes et au meurtre, pour résoudre les conflits dans une société, nous ne confondons pas cependant les deux sortes d’attentats :

  • ceux commis par un peuple privé, depuis plus d’un siècle, de tout moyen légal d’expression et n’ayant pas d’autre recours pour faire reconnaître sa personnalité et obtenir une décolonisation promise solennellement à plusieurs reprises,
  • ceux de citoyens français jouissant de tous les moyens d’expressions normaux en démocratie (…). »

Un syndicat qui avait alors clairement et nettement fait le choix de soutenir l’auto-détermination du peuple Algérien, quitte à se séparer de ses structures pro-coloniales, ce qui lui avait valu un plasticage de locaux par l’OAS en mai 1961.

Car il y eut des minorités politiques, syndicales et associatives, de gauche et d’extrême gauche, pour prendre fait et cause pour l’indépendance algérienne.

Elles retrouvaient dans la lutte leurs camarades Algériennes et Algériens en France qui portaient au premier chef le combat anticolonialiste.

Des solidarités militantes tissées au-delà même de la guerre d’indépendance comme l’a étudié l’historienne Laure Pitti, montrant la « matrice algérienne » des grèves d’Ouvriers spécialisés des années 68.

Anticolonialiste hier comme aujourd’hui, c’est le sens de l’engagement de structures syndicales dans la commémoration des 60 ans du 17 octobre 1961 comme l’a exprimé clairement la Fédération SUD éducation par exemple.

Et nous continuerons de porter les revendications que nous avons exprimé :

  • La reconnaissance pleine et entière du 17 octobre 1961 comme massacre colonial et crime d’État est une nécessité historique et politique et doit être mentionnée clairement et sans ambiguïtés comme telle dans les programmes scolaires.
  • Les archives de la Guerre d’Algérie et celles du 17 octobre 1961 doivent être ouvertes sans restrictions d’aucune sorte et leur accès facilité.
  • Des mesures de réparations, symboliques comme matérielles, doivent être prises en direction des victimes du 17 octobre 1961, de leurs familles et descendant·es.

Parce que notre anticolonialisme n’est pas qu’un héritage, il est d’une actualité brûlante.

Manifestation du 17 octobre 2021 © T.R.

Comme ce crime d’État qui doit tout au colonialisme et au racisme institué par le même État et qui se retrouve à l’œuvre dans le massacre du camp de Thiaroye au Sénégal en décembre 1944, dans celui de Mé 1967 en Guadeloupe. Et de bien d’autres massacres coloniaux qui attendent également vérité et justice.

Un crime et un racisme d’État qui résonnent dans la chair et la mémoire des victimes du 17 octobre 1961 et de leurs descendant·es qui attendent toujours réparation.

Qui résonnent aujourd’hui encore dans le sort réservé aux travailleurs et travailleuses sans-papiers, menacé·es d’enfermement en Centre de rétention et d’expulsion. Qui résonnent aujourd’hui encore dans les violences et crimes policiers et le combat pour la vérité et la justice des familles d’Olivio Gomes, d’Adama Traoré, d’Angelo Garand, de Babacar Gueye, de Cédric Chouviat, de Sabri, d’Ibo et tant d’autres vies volées.

L’actualité de ce 17 octobre 2021 c’était la manifestation partie du cinéma Rex à l’appel de plus de 100 organisations qui a rassemblé des milliers de participant·es à Paris.

C’était la journée organisée à la Maison de l’écologie populaire Verdragon de Bagnolet pour commémorer le 17 octobre 1961. C’étaient les rassemblements organisés dans plusieurs villes comme à Rennes, à Grenoble…

C’était la marche blanche à Argenteuil à la mémoire d’Olivio Gomes, tué par la police le 17 octobre 2020.

L’actualité de ce 17 octobre 2021, par-delà les déclarations présidentielles, c’est celle du combat antiraciste et décolonial aujourd’hui et maintenant. Notre responsabilité de militant·es de l’émancipation est d’y prendre part, résolument.

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