Théo ROUMIER
Syndicaliste pour l’autogestion
Abonné·e de Mediapart

110 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 nov. 2021

Lip ou le grand collectif

Charles Piaget a publié aux éditions Syllepse un petit livre, « On fabrique, on vend, on se paie. Lip 1973 ». Militant ouvrier d’une grande intégrité, ancien délégué CFDT de l’usine Lip de Besançon, il nous raconte cette lutte, à sa manière, précise et sincère. Un petit livre précieux pour les engagements d’aujourd’hui.

Théo ROUMIER
Syndicaliste pour l’autogestion
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est un petit livre et il se lit vite. Un peu moins d’une centaine de pages pour raconter la longue et importante lutte des Lip. Longue de plus de neuf mois, de la mi-avril 1973 à la fin janvier 1974, victoire à la clef. Importante, car elle est emblématique de « l’insubordination ouvrière » des années 68.

Charles Piaget, militant ouvrier d’une grande intégrité, nous la raconte cette lutte, à sa manière, précise et sincère. Son livre tient à la fois du témoignage et de la transmission.

Rappelons en quelques mots ce qu’a été « Lip » : les 1200 ouvrières et ouvriers étaient promis au chômage et l’usine au démantèlement. Au mois de juin, suite à la séquestration des administrateurs provisoires, les grévistes subtilisent le stock de montres avant de relancer la production pour financer la grève – et tenir. L’élan de solidarité est fantastique.

« On fabrique, on vend, on se paie ». C’est ce qui est inscrit à l’été 1973 sur la banderole accrochée sur les grilles de l’usine occupée. Elle est par la suite évacuée de force par la police. Les chaînes de montage sont déménagées au gymnase Jean Zay non loin de là : « l’usine est là où sont les travailleurs » dira Piaget.

« On fabrique, on vend, on se paie », c’est donc le titre qu’il a choisi de donner à son livre.

Mais pour en arriver là, il a fallu construire un « grand collectif » comme il l’appelle.

C’est tout le sel de ces pages : raconter l’expérience concrète et vivante d’un apprentissage syndical. Embauché en 1946, à 18 ans, Charles Piaget est délégué du personnel depuis 1954. Il raconte comment va être décidé de bousculer la routine : « il faut aller vers les salarié·es, ne pas rester entre-nous seulement ».

C’est « aller à la pêche à l’information » dans les interstices de la vie usinière – à la cantine, dans les vestiaires ou les transports. Repérer aussi celles et ceux qui peuvent être leurs relais. Et puis il y a les grèves qui émaillent la vie de l’entreprise, nombreuses à partir de 68, qui fondent ce « grand collectif » et où la pratique de l’Assemblée générale est centrale.

Lip-Unité n°1, bulletin édité par les grévistes, 11 juillet 1973

En 1973, Piaget a près de vingt années de militantisme derrière lui, c’est un militant aguerri, animateur chez Lip d’une « CFDT des luttes » qui se veut autogestionnaire. Surtout il sait qu’il n’est pas seul et que tout tient dans la délibération, l’imagination, l’implication collective. D’où son ouverture au Comité d’action, structure de lutte indépendante des organisations syndicales. Et c’est ce qu’il détaille ici, à l’œuvre dans l’une des grèves les plus marquantes de la seconde moitié du vingtième siècle en France.

Ça n’est pas pour autant une histoire exhaustive de la lutte des Lip – on lira pour ça la somme de l’historien britannique Donald Reid publiée récemment. Mais c’est une réflexion militante où Charles Piaget n’hésite pas à nous livrer ses propres contradictions, pour parties liées à la fabrique du « leader », confrontées au combat commun. Et parce qu’il nous donne en partage tout cela, ce petit livre nous est précieux.

Théo Roumier

(Une version un peu plus courte de cette note de lecture est publiée dans le numéro de novembre du mensuel Alternative libertaire.)


Charles Piaget sera présent au Maltais rouge, local de l’Institut Tribune Socialiste (ITS), ce vendredi 5 novembre 2021, 18h, 40 rue de Malte, Paris 11.


© éditions Syllepse

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal — Discriminations
En Haute-Loire, au « pays des Justes » : la rumeur et les cendres
Le village de Saint-Jeures, réputé pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre, n’est pas épargné par l’islamophobie. Quand Yassine, un jeune chef d’entreprise à son aise, décide d’y faire construire une maison et d’installer sa famille, les pires bruits se mettent à courir. Jusqu’à l’incendie.
par Lou Syrah
Journal — Politique
À l’approche de « l’élection reine », le vote bousculé
Au fil des scrutins, il semble de plus en plus difficile d’y voir clair dans les comportements électoraux. Deux ouvrages s’attaquent au problème sur des bases simples : comprendre et réhabiliter les absents des urnes et ajouter la loupe des histoires individuelles.
par Mathilde Goanec
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
« Rien n’a été volé »
Chronique d'audience. Abderrahmane B., pas même vingt ans, né à Alger et SDF a été arrêté avant le week-end. Il comparaît pour un vol à la roulotte. Néanmoins, il y a une difficulté dans la qualification de l’infraction : rien n’a été volé.
par La Sellette
Billet de blog
Un système pénal à abolir : perspectives féministes
Dans son essai Pour elles toutes. Femmes contre la prison, Gwenola Ricordeau propose une réflexion sur l'abolition du système pénal (police, justice, prison) d'un point de vue féministe, à contre-courant des courants dominants du féminisme qui prônent un recours toujours plus accru au pénal.
par Guillaume_Jacquemart
Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica
Billet de blog
Le bracelet électronique, facteur et révélateur d'inégalités
Chercheur à l’École normale supérieure, Franck Ollivon propose une approche géographique du placement sous surveillance électronique. Il analyse notamment la façon dont, en reposant sur la restriction spaciale, le bracelet redessine les contours d’un espace carcéral, dans lequel les situations individuelles des placés sont inévitablement facteurs d’inégalités.
par Observatoire international des prisons - section française