Autonomie du mouvement social: reprendre le débat

Le rapport au « politique » n’est pas vraiment une nouveauté pour les mouvements sociaux. Il n’a en fait pas cessé de les traverser. On assiste aujourd’hui à un retour en force des volontés d’hégémonie qui viennent menacer l’autonomie du mouvement social. En mettant à disposition des réflexions anciennes… mais aussi quelques remarques bien actuelles, il s’agit ici de retrouver le fil de ce débat.

Il semblerait donc qu’il faille reprendre le débat sur l’autonomie du mouvement social. Rien n’est jamais acquis (même nos conquis sociaux d’ailleurs). Pour preuve, un récent article sur l’Université d’été des mouvements sociaux invitée par Attac se faisait ainsi l’écho des « tiraillements » traversant cette association quand aux liens à entretenir avec la France insoumise. Un peu avant dans l’été, à la mi-juillet, Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac, invitait justement à « réinterroger la Charte d’Amiens », texte adopté par la CGT de 1906, d’inspiration syndicaliste révolutionnaire et qui affirme à la fois l’indépendance du syndicalisme comme sa volonté d’en finir avec le capitalisme. La proposition consistait en quelque sorte à trouver des « adaptations » à cette indépendance. Ce fut l’occasion d’un premier échange avec deux billets publiés sur Mediapart : « Réinterroger la Charte d’Amiens : et pourquoi pas ? » et « La Charte d’Amiens, bible du syndicalisme du 21ème siècle ? ». Beaucoup de choses y étaient déjà dites et je reproduis plus bas une réponse au billet Pierre Khalfa.

Aujourd’hui, parmi nombre de syndicalistes, on peut observer un agacement au sujet de l’initiative prise par la France insoumise d’une manifestation le 23 septembre (il suffit de voir les réactions de Philippe Martinez à ce sujet) quand la CGT et l’Union syndicale Solidaires appelaient déjà à une journée de grève le 12 septembre. Il ne s’agit pas de chercher à se fâcher « à tout prix » avec les nombreuses et nombreux insoumis.es qui sont partie prenante de la contestation aux politiques macroniennes et patronales. Ce serait bien mal inspiré. Mais il est légitime de rappeler l’exigence d’autonomie du mouvement social… et de la défendre.

Ce n’est pas un débat neuf. Il avait d’abord eu lieu, les arguments affutés de part et d’autre tout en étant respectueux, à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Il s’appuyait sur la publication de deux appels pour l’autonomie du mouvement social, le premier publié dans Libération à l’été 1998, en ligne ici, et un second, que les lectrices et lecteurs pourront consulter en PDF en fin de billet, lancé en octobre 1999 et signé notamment par Pierre Bourdieu (ce qui avait occasionné une réponse de Daniel Bensaïd et Philippe Corcuff). On trouvera également ci-dessous deux articles de 1998 se répondant (et qui n’étaient pas disponibles en ligne jusqu’ici) : l’un paru dans l’hebdomadaire Rouge, l’autre dans le mensuel Alternative libertaire (remarquons au passage que ces échanges ont eu lieu dans les colonnes de titres de presse d’organisations politiques. On ne peut que regretter qu’alors des revues émanant des gauches syndicales et qui auraient pu accueillir ces discussions, comme Résister ou Collectif, aient disparu).

Sur le fond, à la lecture de ces contributions, on pourrait tout à fait reprendre les échanges là où ils en étaient restés.

S’il ne s’agit pas, loin de là, d’abandonner l’autonomie « défensive », qui a pour pivot le refus de l’hégémonie du « politique » sur le « social » (et incarnée par qui, quelle force ou quel parti du reste ? il y aurait là un terrible ferment de division), il est évident que la question restée en jachère est celle d’une autonomie « offensive », qui reprendrait justement ce sillon de la « double besogne, quotidienne et d’avenir » tracé par la Charte d’Amiens pour l’adapter aux coordonnées contemporaines. Il faut sans doute regarder de plus près du côté des coopératives autogérées (pensons à nos camarades de Scop-Ti) ; s’intéresser aux engagements associatifs et collectifs retissant les solidarités abîmées dans les villes et les quartiers ; redonner toute leur place aux unions locales syndicales dans l’organisation des contestations, sur le terrain même de l’exploitation et des oppressions ; être attentives et attentifs aux nouveaux espaces de l’action syndicale, notamment parmi les travailleuses et travailleurs « ubérisé.es » ; réfléchir aux droits nouveaux que nous voulons arracher, au travail, dans la vie, et les populariser... bref, reconstruire du politique à partir des légitimités sociales qui sont les nôtres et pas celles, institutionnelles, de nos adversaires. Parce qu’en réalité, il ne s’agit pas tant de prendre le pouvoir que d’en construire un autre.

Mais revenons déjà sur l’actualité de la Charte d’Amiens.

Lors de la Marche européenne contre le chômage et la précarité de 1997 © Alain Dodeler/Canal Marches Lors de la Marche européenne contre le chômage et la précarité de 1997 © Alain Dodeler/Canal Marches


Quelques réflexions actuelles autour du billet « La Charte d’Amiens, bible du syndicalisme du 21ème siècle ? »

Tout d’abord, Merci à Pierre Khalfa d’avoir pris le temps d’une réponse argumentée à ce que j’ai pu défendre dans mon billet [« Réinterroger la Charte d’Amiens : et pourquoi pas ? »]Bien évidemment, il y a des désaccords entre-nous et c’est très bien qu’ils s’expriment tant nous avons toutes et tous besoin de débats publics épargnés par le sectarisme et échappant aux volontés d’hégémonie.

En attendant de voir quelle pourrait être la réception de nos échanges plus largement, voici quelques rapides commentaires au texte de Pierre Khalfa.

Une première précision d’abord : la Charte d’Amiens n’est évidemment ni une « bible » (terme disqualifiant utilisé dans le titre du billet de Pierre Khalfa), ni un texte sacré. Et bien sûr, on peut en discuter les attendus : ni totems, ni tabous. Il me semblait avoir montré que la question n’était pas tant ce texte en lui-même que la démarche qu’il proposait et la manière dont cette dernière avait pu être retravaillée par le mouvement ouvrier et social depuis plus de cent ans.

En cela, Pierre Khalfa a raison de pointer une limite : rédigée en 1906 la Charte d’Amiens voit la réorganisation sociale par le prisme de l’activité productive. La lutte des classes reste bel et bien d’actualité et le capitalisme continue d’être le système de domination que nous subissons. La Charte d’Amiens et donc loin d’être dépassée sur ce point. Il est pour autant évident que la mise en lumière depuis des autres systèmes d’oppression (patriarcat, racisme) s’articulant à la domination capitaliste et la renforçant, nous impose de réfléchir un changement de société où l’émancipation toucherait à tous ces aspects – et pas seulement à l’exploitation salariale donc.

Le syndicalisme que veulent incarner les syndicats SUD et Solidaires a d’ailleurs d’emblée posé cette nécessité : celle de ne pas limiter son action aux « murs de l’entreprise », assumant ainsi cette « double besogne ». Et cette démarche existe dans d’autres syndicats (CGT, FSU, CNT et CNT-SO…). Pour prendre un exemple récent : la marche du 19 mars dernier pour la justice et la dignité, appelée par des familles de victimes de crimes policiers a vu un pôle syndical antiraciste y prendre part.

Pour le coup, des organisations politiques y avaient également participé. Sur ce point Pierre Khalfa me prête dans son texte une intention que je n’ai pas : il ne s’agit pas de refuser toute convergence avec les organisations politiques (qui, au passage, ne sont pas toutes constituées sous la forme « parti »). La question n’est pas là. Sur des objectifs précis, quand le cadre collectif est respectueux des différents acteurs, il n’y a aucun problème, bien au contraire. Dans la lutte contre l’état d’urgence ces convergences ont existé et elles étaient nécessaires. Le problème est effectivement celui du rapport à l’État et aux institutions. Manifestement c’est sur ce dernier point que se concentrent nos désaccords.

S’il est vrai que les institutions peuvent cristalliser à un instant « T », le niveau du rapport de force entre Capital et travail, c’est bien parce que le Capital cède et concède aux représentants dans les institutions de légiférer (un peu) en sa défaveur. Il est faux de dire que cela puisse provenir de l’intérieur des lieux de pouvoir : c’est toujours précisément de l’extérieur que sont imposées les avancées sociales. Sans occupations d’usines en 1936, pas de congés payés ; sans résistance armée sous l’occupation, pas de sécurité sociale. Et l’on voit bien ce qu’il advient des gouvernements « de gauche » dès lors que la pression de la rue et des grèves diminue (il aurait d’ailleurs été intéressant de connaître l’avis de Pierre Khalfa sur les exemples grecs ou grenoblois présenté dans le billet originel).

Dès lors c’est bien une question de légitimité qui est posée : je défends (avec d’autres) l’idée que le mouvement social a toute latitude pour « faire de la politique » en se gardant comme de la peste d’un dévoiement institutionnel. S’il s’égarait dans des combinaisons électorales, s’il fallait se soumettre, dans une sorte de « léninisme soft », a un lien organique avec un ou plusieurs partis, c’est cette légitimité qui serait alors remise en question.

Jean-Luc Mélenchon (dont le score électoral mérite à la fois d’être relativisé par l’abstention et par l’effet « vote utile » dont il a pu profiter) a ainsi twitté ceci : « Vous avez une bombe atomique entre les mains : vos bulletins de vote. Économisez-vous des kilomètres de manif en votant France insoumise. » Alors bien sûr que toutes les organisations politiques ne sont pas équivalentes… mais c’est précisément dans les rues, les manifestations et les grèves qu’on mesurera les convergences réelles. Faire le choix de vérifier celles-ci dans les urnes serait de fait tout à la fois un risque majeur de division (chacun.e vote bien – ou pas – comme il/elle veut…) et une menace sur l’indépendance et l’autonomie du mouvement social.

Reste toutefois la capacité à proposer un projet de société par le mouvement social, à matérialiser ce contre-pouvoir que nous incarnons encore trop imparfaitement. Et là devrait être notre priorité. Ainsi le dernier congrès de l’Union syndicale Solidaires, dans le respect des positions et la recherche du consensus, a permis d’avancer à partir des interrogation sur les mutations contemporaines du travail. Et l’on a pu voir s’inviter dans les résolutions les idées de socialisation des moyens de production ou d’autogestion. Parce que s’il ne s’agit pas d’abandonner le pouvoir à ceux qui l’exercent actuellement… c’est à partir des positions que nous occupons et qui sont les nôtres (les entreprises, les quartiers) qu’il faut leur contester.

On peut effectivement s’interroger sur où se manifestera réellement l’opposition à la loi travail XXL : si l’on veut qu’elle soit effective c’est dans la grève qu’il faut la construire plus qu’à l’assemblée et si l’on veut gagner c’est bien en organisant le blocage de l’économie. Disons donc pour finir que ce n’est qu’un début… le débat continue !

(rédigé le 24 juillet 2017)


Deux articles, deux visions sur l’autonomie du mouvement social (1998-1999)

Pour lire les articles en PDF, cliquer sur les images.

Article paru dans Rouge du 17 septembre 1998 :


Réponse publiée dans Alternative libertaire de novembre 1998 :


Le second appel pour l’autonomie du mouvement social, ici publié dans Alternative libertaire de novembre 1999 :

Le texte de cet appel a été rendu public le 4 octobre 1999, jour de l’ouverture des débats parlementaires sur la loi Aubry sur les 35 heures. 


Merci à l'association Rassembler diffuser les archives des révolutionnaires (RaDAR) et au Fonds d'archives communistes libertaires (FACL) de Montreuil.

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