C'était fou, j'avais tout compris sans comprendre, et j'ai pleuré...

Pour sûr que j'l'avais entendue celle là, où est ce qu'il avait bien pû la chiper ? Il avait dû en faire quelques années de conservatoire ce chanteur populaire pour faire un vol si monumental, et pourtant me faire pleurer comme jamais une chanson ne l'avait fait auparavant.

J'en avais fait des années d'anglais dans ma jeunesse estudiantine, et pire encore j'allais en refaire plus tard, mais j'avais toujours, avant ce moment crucial un mal fou à comprendre ce que nous débitaient ces chanteurs plus ou moins rageurs, plus ou moins révoltés. 

Et là, comme sur une corde, raide, il y avait tout à coup un chanteur qui disait ce que maladroitement j'essayais d'énoncer depuis des mois, enfermé que j'étais dans cette maudite caserne !

A parler  d'un mensonge qu'on ne voulait plus croire.

A dénoncer une folie qu'on avait peine à imaginer, tant il y avait, amassé des deux cotés d'un mur, de quoi nous envoyer des millions de fois ad patres.

Pas de victimes, non, que des coupables à blâmer : des hommes politiques qui nous faisaient croire à n'importe quoi, et nous, nous inconscients imbéciles qui les suivions sans comprendre que notre seul espoir était que les russes aimassent effectivement, autant leurs enfants que nous, nous aimions les nôtres !

Beaucoup d'amateurs se seraient sans doute cassés les dents à s'essayer à un tel exercice, mais là, chacune des notes de Prokofief tombaient juste et même s'il n'avait certainement pas imaginé ce que l'on ferait de son oeuvre, sans doute était il fier d'avoir signé un morceau qui dressait une infinité de ponts entre les deux cotés de ce mur ridicule !

"Pourvu que les Russes aiment aussi leurs enfants"

"Un mensonge qu'on refuse de croire plus longtemps"

J'avais déjà entendu  et joué des airs volontairement, farouchement anti militaristes, mais là, là : il y avait dans cet air et le chanteur qui l'entonnait une émotion d'autant plus forte que la chanson était (pour l'occasion) accompagnée par un orchestre symphonique ! 

Un Russe et un Anglais unis dans un seul message de paix, et d'espoir !  Un Russe et un Anglais nous affirmant qu'il n'y avait rien de bon dans la guerre tandis que tant de verts de gris prétendaient nous y préparer !

Deux hommes seuls face à des divisions entières devenues folles ?  

Pendant ce temps là, effectivement, des fous nous racontaient à longueur de journée que le monstre était là, tapis derrière ce MUR...A chaque jour je criais donc de plus en plus fort et de manière toujours plus ridicule : "à mort les Soviets !" histoire de leur donner le change, et d'observer jusqu'à quels points ils croyaient, eux, aux mensonges qu'ils savaient nous débiter, et bizarrement ils riaient de mon ridicule, sans comprendre que c'était eux que je visais !    

Comment avons nous pu les laisser faire si longtemps ?

Et pourquoi depuis lors leur avons nous toujours accordé tant de crédit ?  

Je ne sais pas, mais ce que je sais en revanche c'est qu'un petit chanteur m'a donné, ainsi qu'à beaucoup d'autres sans doute, l'occasion de relever la tête et de dire non !

 

 

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