Juste de ma faute

Cherchez pas c'est de ma faute si tout tourne mal : je ne fais pas attention à ce qu'on me dit, j'oublie la moitié des instructions qu'on me donne, je mets vingt fois plus de temps à comprendre ce qu'on m'explique et pire encore, une fois que je l'ai enregistré, je l'oublie dans la minute qui suit : oui c'est d'ma faute si tout tourne mal.

C'est vrai, peut être que le moment est venu de faire enfin mon auto critique, de ne plus me dédouaner sur les autres pour expliquer mes échecs successifs, « n'est pas ma papa ou mon maman » qui sont responsables de tout çà, c'est moi.

La preuve ?

Bah elle est là sous vos yeux et d'ailleurs vous ne manquez pas de vous en alarmer, ou tout simplement de sourire sous cape. J'oublie, je manque de concentration et certainement aussi, oui il faut le dire de volonté ! Sûr que d'autres, moins « bien nés » moins bien éduqués auraient sauté sur la chance qu'on leur donnait et qu'ils auraient tout donné pour s'en sortir. D'ailleurs il n'y a qu'à voir l'enthousiasme de ces petits jeunes qui règlent tous mes problèmes en cinq minutes !

Bon très bien, j'ai noté, mais une fois que j'ai fait cette autocritique, une fois que j'ai constaté pour la millionième fois que je me mettais tout seul dans... qu'est ce que je peux faire ?

Je sais, on va me dire qu'au travail et même dans la vie on ne fait de cadeau à personne. Oui, et puis ?

Que se passe t-il quand, années après années des milliers de personnes sans doute se cassent la tête contre les murs en essayant de se faire une petite place dans le monde du travail, et ce sans y parvenir vraiment ? Sans y être jamais intégré, voir sans y trouver la moindre petite motivation ? Certes, me direz vous, il manque sans doute quelques cases à ces gens là, si le travail ne veut pas d'eux c'est qu'il y a une raison !

D'accord mais quel choix social leur propose t-on, me propose t-on (devrais je dire ) ?

Sommé d'aller au travail par un système social qui prétend que celui ci se trouve de « l'autre coté de la rue », je m'aperçois à chaque fois qu'il me manque au moins un euro pour faire un franc, ou dit autrement que les exigences professionnelles souhaitées sont à mille lieux de me correspondre !

Soumis à un handicap invisible, vieillissant, qu'est ce que j'ai comme avenir, comme perspectives ?

L'allongement de la durée de la vie, doit il signifier pour moi : l'avènement du chômage à perpétuité ? Condamnation à une relégation éternelle en soixantième division ? En d'autre terme, si je suis incapable de changer et que mes nombreux défauts s'installent de plus en plus avec l'âge, le travail lui même ne peut il pas faire preuve de flexibilité ?  

Trop jeune et trop handicapé pour travailler, trop vieux et toujours trop handicapé pour le faire, j'aurai donc à porter seul l'opprobre du « chômage à perpétuité » ? Pardon, de la relégation sociale et financière parce qu'incapable de m'adapter à une entreprise ou même une administration, je mériterais oh combien : une situation bien plus misérable que la mienne aujourd'hui ?

 Je ne sais pas, peut être que vous avez raison et qu'on ne peut pas faire travailler tout le monde, et je ne vous parle même pas là de ces « escrocs sociaux » qui se cachent derrière ce qu'ils appellent un « handicap invisible »...Ceux là...   

Peut être que vous avez aussi raison lorsque vous affirmez qu'il faut que tout le monde travaille et participe de ce fait à l'effort commun !

Mais comment concilier ces deux idées contradictoires et surtout comment rendre un peu le sourire à ceux qui se sentent exclus parce que tout va trop vite, parce qu'ils n'ont pas les capacités intellectuelles ou manuelles, parce que la brutalité économique, parce que les gens, tout simplement... Parce que l'absurdité de notre monde les blesse un peu plus à chaque tentative d'intégration ? 

Je ne sais pas répondre à ces questions mais mon expérience professionnelle me donne à penser que non seulement notre monde ne se contente pas de marginaliser les personnes handicapés, il en fabrique un peu plus chaque jour, et de ce fait accroit chaque jour un peu plus l'espace qui sépare les deux « cotés de la rue », augmentant du même coup les risques qu'il y a à la traverser ! 

               

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