Ce n'est pas nouveau, j'ai des problèmes de mémoire et d'apprentissage depuis l'enfance. Probablement depuis tout petit.
En fait, on a remarqué très tôt que je me perdais de manière très anormale, et dès que l'école m'est devenue obligatoire j'ai vécu un véritable enfer !
Les tables de multiplications ? Une galère infinie !
L'Orthograve ? Un désastre !
Et je ne vous raconte pas ces heures à tenter d'apprendre par coeur ces affreuses récitations ou ces leçons d'histoire incompréhensibles !
C'est dire que je suis resté de très nombreuses années sans savoir, tout en sachant pourtant. Confronté à des trous noirs inexplicables devant la feuille de contrôle, j'étais aussi plus ou moins gentiment rabroué par mes parents excédés, qui voyaient mes notes désastreuses et constataient avec quelle lenteur je faisais le moindre geste.
Oh, je ne leur en veux pas, sans doute que j'aurais eu les mêmes réactions qu'eux, et ce d'autant qu'ils ont essayé à de nombreuses reprises de mettre un nom, une explication à mes difficultés : " vous comprenez docteur, on voit bien la différence avec sa jumelle , même aux cartes elle lui inflige des raclées historiques, et puis on en a un peu marre de le répéter la même chose des milliers de fois. Et d'ailleurs on voudrait pas enfoncer le clou, mais à quatorze ans il ne sait toujours pas faire ses lacets ! Et en plus il nous énerve : il a appris à jouer de la guitare comme çà, à l'oreille, et on y comprend plus rien, parce que même en musique il a des notes minables ! "
J'vous raconte pas l'école...Même avec "les copains"...
J'vous raconte pas l'service militaire...
"Elle est là la barre de fer ! Elle est là ! Tu la vois...?" dira-t-il avec sa baramine au dessus de ma tête..
J'vous raconte pas le passage, pardon les passages, dans le monde du travail. Et quand je parle de passage, peut être devrais je plutôt parler de passages furtifs, ou même d'apparitions-disparitions...
Ce n'est pas simple de savoir de manière presque implicite qu'il y a un problème, mais de ne jamais réussir à mettre un nom dessus. Je dirais même plus ce n'est pas simple de récuser l'idée qu'il puisse y avoir un problème puisque tout le monde en parle et que : "vouloir c'est pouvoir" disaient-ils à l'armée.
Tu parles !
Qui peut réellement souhaiter être chômeur à perpétuité ?
" Vous savez, on a aujourd'hui des moyens d'investigations fonctionnels qu'on ne possédait pas quand vous aviez dix ou quinze ans. Peut être y a t-il des choses à creuser- dira la psychologue du travail. Vous devriez consulter... Au fait, la sortie, c'est la porte de droite..."
"Vous savez on a aujourd'hui des moyens puissants d'investigations fonctionnels" me dira plus tard, bien plus tard, un psychiatre (ça me rappelait quelque chose) : "on va faire un scanner"...
Avant même que les résultats soient imprimés et tirés, j'ai senti le sol se dérober sous mes pieds. Au simple regard des médecins, ce que j'avais lu dans un cours sur la connaissance et l'apprentissage prenait corps... Le cerveau comme une machine, un organe fonctionnel, pardon dysfonctionnel, en ce que me concerne...Et trente cinq ans d'une vie qui tout à coup n'avait plus de sens !
Depuis vingt-cinq ans maintenant, on me reproche assez souvent de parler et de reparler de ces problèmes. On me reproche aussi assez souvent mes approximations, mes oublis, mes fautes très nombreuses, mais pour la majorité des gens je pourrais très bien faire un "handicapé très présentable" et peut être que ce que vous avez lu jusqu'à maintenant vous laisse dubitatif.
Pourtant les problèmes persistent, je dirai même qu'ils s'aggravent naturellement avec l'âge. Mais comment faire quand la norme au travail, dans la vie même, est aussi stricte ?
Mon ancien médecin traitant lors d'une consultation m'a dit : "beaucoup de gens auraient abandonné à votre place..."
Oui, mais pour moi justement il n'en est pas question. Pas question parce que même si je n'ai pas de mémoire, même si j'ai un cerveau dysfonctionnel (excusez-moi j'ai utilisé le préfixe "dys" sans me rendre compte qu'il était à la mode...) je crois qu'il est très important, voir capital de dire à mes contemporains que les problèmes cérébraux constituent des handicaps d'autant plus lourds à porter que personne ne veut en entendre parler !
Une seule fois dans ma vie, un jeune homme m'a gentiment dit : "vous avez l'air perdu monsieur, avez vous besoin d'aide ?"
Tiens tiens...
A l'exclusion sociale (et je veux bien admettre là que je suis "un miraculé"), s'ajoute l'isolement personnel et le jugement au combien sévère de la société. obnubilée par le "takabosser"...Takabossé, bah oui justement...
Quand j'ai su ce que j'avais, j'ai entendu un de mes parents me dire : " tu vois, on a souvent dit que j'étais responsable de tes difficultés...on avait tort".
J'ai mis longtemps à réaliser qu'elle disait en filigrane que j'étais le seul fautif dans cette affaire. Et encore aujourd'hui, ça me révolte...