Lettre ouverte aux homosexuels catholiques

Je ne vous connais pas bien. J’ai, dans mes connaissances, des homosexuels mais ils ne me sont pas très proches. J’ai eu des élèves homosexuels, mais je les ai perdus de vue. Et pourtant, je voudrais m’adresser à chacun de vous, surtout si vous habitez la France.

J’ai suivi, comme tout le monde, les trois derniers mois d’actualité en France. J’ai donc vu l’immense difficulté pour beaucoup de Français d’accepter ce « mariage pour tous » voulu par vos élus, promulguée par votre Président, et entérinée par le Conseil d’Etat.

Je suis catholique pratiquant et je me suis senti violemment interpellé par l’attitude de l’Eglise en France. C’est une attitude que je ne comprends toujours pas. La séparation des pouvoirs lui interdit d’imposer ses propres lois à toute la société Française. Et pendant des mois, elle a occupée tout l’espace médiatique qu’on lui offrait pour dire qu’elle ne voulait pas de cette loi.

Pour se justifier, elle parle de la protection de l’enfant. S’attaquant ainsi au désir le plus cher pour certains d’entre vous : désirer, attendre et aimer un enfant au cœur de vos couples. Ils disent qu’il ne faut pas faire passer « les droits des parents » avant « les droits de l’enfant ». Cette affirmation est dangereuse, vous le savez bien. Tout simplement parce que le premier droit de l’enfant est d’être désiré, attendu avec amour, et aimé au sein d’une famille qui y cultive l’amour. Et ce droit là, vos enfants l’auront plus que tous les autres puisque, matériellement, vous devrez passer par un « parcours du combattant » pour réaliser votre adoption. (Je ne parle pas encore de la GMA et GPA qui ne sont pas encore légalisés en France)… Pour avoir eu moi-même des enfants biologiques et une enfant adoptée, je sais, j’ai la preuve que ces trois droits là (être attendu, être désiré, être aimé) passent avant tous les autres. Mon métier d’enseignant qui m’a permis de rencontrer sur ma carrière plus de 3000 élèves, qui me le montraient également.

 Et il ne faut pas être grand sociologue, grand pédagogue, grand psychologue pour s’apercevoir que les enfant qui n’étaient pas désiré, attendus et aimés n’avaient pas les mêmes chances que les autres dans la vie. Et ça, pour beaucoup d’hétéros, ça dérange vachement. Ils constatent bien que leurs propres enfants ne sont pas toujours attendus, désirés, aimés et ils s’en sentent coupables intérieurement… Ils projettent alors, ce sentiment de culpabilité sur les couples que vous formerez… : Il faut être conscient de cela et nous ne le sommes pas toujours. Nous préférons dire que des parents homosexuels qui ont des enfants, ce n’est pas « normal ». Nous ajoutons bien souvent : « l’enfant adopté par un couple homosexuel subira un deuxième malheur dans sa vie. » C’est évidemment ignoble de dire cela, puisque dans le cas d’une adoption hétérosexuelle, ce 2ème malheur arrive parfois et même souvent, me dit-on parfois : mésentente avec les parents à l’adolescence, fugues, refus de continuer une scolarisation,… etc.

 Tous ces discours, depuis des mois, m’ont petit à petit révolté et je ne vous cache pas que souvent, moi qui suis sensible, j’ai pleuré. Je me souviens particulièrement de cette nuit d’horreur à l’Assemblée Nationale ou au Sénat, je ne me souviens plus, où pendant dix heures, les élus UMP se sont succédés pour vilipender le gouvernement, certes, mais surtout pour marginaliser les homosexuels, leur refuser de pouvoir se marier et d’avoir des enfants avec haine et ignominie… Devant les députés de la majorité qui eux, avaient choisi de ne pas répondre. C’était insupportable. J’étais ici, face à l’écran de mon ordinateur à regarder cette haine, cette opprobre publique que LCP diffusait en direct. C’était dix heures d’horreur pure…

 Mais j’ai été encore plus déçu par les mots de l’Eglise catholique à laquelle j’appartiens. Des gens d’Eglise n’hésitaient pas à dire publiquement leur désir de ne pas voir promulguer une loi qui vous autorise à vous marier. Cela me choque pour deux raisons : la première, c’est que l’Eglise (et je rappelle que j’en fait partie) n’a pas à intervenir dans la conduite de la Nation. Elle peut dire son avis aux chrétiens et même à tous, si elle croit que des enfants sont en danger de mort. Mais ce n’était pas le cas ici. Je le dis avec toute la lucidité de ma conscience. Vos enfants, présents ou futurs, n’ont pas plus de risque que les autres que leur vie tourne mal.

 Ces prêtres, ces cathos renommés, connus de tous, allaient dans les médias répandre leurs rages de voir que le mot mariage concernera désormais aussi les couples homosexuels, comme si ce mot faisait l’objet d’une « appellation protégée ». Leurs arguments, à mes yeux, sonnaient évidemment parfois juste, mais le plus souvent, ils me paraissaient le fruit d’une hypocrisie d’un dénigrement et même d’un mépris sous-jacents pour des personnes ou des lois.

 Mon cœur de chrétien pratiquant ne pouvait avaler cela. Et je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait… J’essayais de me dire « Allez Thierry, tu es Belge. Ici cette loi n’a pas fait d’histoire, tu as assisté à des mariages homosexuels, t’as bien vu que cela tournait rond ici. Pourquoi t’inquiètes-tu tant de ce qui se passe en France ? » Mais en observant le flot de mes pensées, je me suis aperçu que ce n’était pas parce que c’était en France que cela se passait que j’étais bouleversé. Non, c’est mon cœur de chrétien qui ne battait plus sereinement.

 Je me suis dit alors qu’après la dernière « Manif (de quelques uns) pour tous », je m’adresserais à un homme d’Eglise et que je publierais ma lettre. Au moment de commencer à la rédiger, je me suis posé la question de savoir à qui je l’adresserais. Ma première idée, c’était de le faire à Mgr Vingt-Trois, primat de l’Eglise de France. Mais en réfléchissant (vous voyez que cela m’arrive souvent ! J ), je me suis dit que puisque je voulais la mettre en lecture à tout le monde, il était préférable de l’adresser à quelqu’un que les gens ont vu plus souvent dans les débats sur la question à la télé, en radio et dans les journaux, ces derniers mois. C’est ainsi que j’ai choisi d’adresser ma lettre ouverte à l’abbé Grosjean. Vous pouvez la lire ici.

 La suite m’a dépassé : on a lu cette lettre des milliers de fois, dans le monde entier… Je n’ai jamais imaginé ce buzz, cette envolée médiatique… Des homosexuels m’ont écrits de partout en France, des célibataires, des couples, les uns qui continueraient de vivre en PACS, d’autres qui voulaient le mariage, entre autres pour protéger les enfants qu’ils avaient déjà…

Des témoignages touchants, émouvants, d’une humanité incroyable, sans jamais un gramme de haine ou de ressentiment… J’allais de surprise en surprise… et dans ce lot de partages d’idées et de sentiments, de témoignages et d’espérance, certains parlaient d’une réalité qui me faisait très mal : des homosexuels-pratiquants préféraient ne plus pratiquer ou changer de paroisse, tant la mise au ban qu’ils ressentaient dans leurs assemblées était forte. D’autres malheureusement, avait abandonné le trajet de l’église pour cette raison… Si certains, on le sentait bien, parvenaient à « se blinder » pour vivre cette réalité, d’autres, manifestement ont subi les assauts de la désespérance, de la dépression ou même des désirs suicidaires…

Tout cela, mes très chers amis, pour vous dire que j’ai pris une très grande décision. Je consacrerai une grande partie de mon temps libre à être votre porte-parole. J’irai à votre demande voir vos assemblées, vos prêtres, vos diacres, vos évêques pour dire votre détresse et trouver avec eux des chemins d’espérance. Surtout, écrivez-moi, racontez-moi comment ça se passe chez vous… et je répondrai toujours, dans les limites de mes possibilités (parce que pour le moment, il m’est impossible de répondre à tous les messages que je reçois). Si vous voulez m’aider dans ces démarches, vous êtes les bienvenus. On est toujours plus fort quand on agit à plusieurs…

En tous cas, il faut savoir :

  1. Personne ne peut faire pression pour que vous renonciez à votre mariage. Personne, même les prêtres, même les Evêques, même le Pape. Ils ont pour devoir de bien vous expliquer pourquoi l’Eglise ne prévoit pas de mariage pour des couples de même sexe. Mais ils ne peuvent pas faire des pressions pour que vous ne vous marriez pas à la Mairie. Vous êtes entièrement libre devant la loi. Personne ne peut vous empêcher d’y exercer vos droits.
  2. Personne ne peut vous empêcher de vivre les sacrements si vous êtes célibataires. Vous devez être le bienvenu à n’importe quelle messe. Un chrétien n’a pas le pouvoir de jeter hors de l’Eglise un enfant de Dieu. Et vous avez le droit de communier.
  3. Si vous vivez en couple, mariés ou non-mariés, vous avez le droit inaliénable d’assister à la messe. L’Eglise vous demande simplement, comme elle le demande aux divorcés remariés, de ne pas communier. Mais vous pouvez faire une Communion de Désir qui est la même importance et les mêmes fruits que la communion physique au Corps et au Sang du Christ.
  4. Etre homosexuel n’est pas un péché. Il semble que des prêtres ne le savent toujours pas.
  5. Personne ne peut refuser de baptiser vos enfants. Ils peuvent aussi communier et bénéficier de tous les sacrements.
  6. Une école catholique n’a pas le droit de refuser l’inscription de vos enfants pour le motif qu’il a des parents de même sexe.

Je n’ai repris ici que ce qui était fréquent dans vos messages. Je suis bien conscient que parfois, il n’y a pas eu de paroles malvenues de la part des prêtres ou même des laïc, mais j’ai compris que « l’ambiance de certaines assemblées » vous amenait à croire des choses contraires à cette petite mise au point. C’est pour cela que je me tiens prêt également à rencontrer vos communautés pour leur en parler. N’hésitez pas à m’interroger si cela ne réponds pas aux questions que vous vous posez, je suis dorénavant là pour cela…

Amis homos, voilà, tout ce que je pouvais vous dire ce soir… Je ne suis qu’au début d’une grande et belle aventure avec vous tous. Et j’espère que certains d’entre vous n’hésiterons pas à m’inviter à leur mariage. Je serais très honoré.

                                                                                     Thierry PELTIER

 PS : Un évêque américain a dit publiquement que pour lui, quelqu’un qui ne s’opposait pas au « Mariage pour tous » devrait ne plus communier non plus. Si cela est décidé un jour ici, je partagerais votre sort et cela ne me déplairais pas du tout…

RePS : faites tourner cette lettre, je n'ai aucune adresse d'homosexuels dans mes carnets. 

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