On a chopé la censure !

Puisqu'on peut critiquer n'importe quel livre et n'importe quelle position, il n'y a rien à reprocher aux critiques adressées au livre On a chopé la puberté. En revanche, lancer une pétition demandant son interdiction, puis obtenir que l'éditeur ne le réédite pas, voilà qui pose d'autres questions, et apporte des questions pas vraiment rassurantes.

Que les choses soient claires : je n'ai pas lu On a chopé la puberté publié aux éditions Milan. L'objet de ce billet n'est donc pas de défendre ou d'attaquer ce livre. Je veux bien croire les protestations de bonne foi qu'opposent les auteurs et l'éditeur aux reproches qui leur sont adressés, tout comme je veux bien croire celles et ceux qui considèrent que le livre reproduit et diffuse des clichés sexistes.

Ce qui me choque, c'est qu'une pétition ait recueilli (à l'heure où je rédige le billet) 148 573 signatures pour demander que le livre soit retiré de la vente : en termes clairs, cela s'appelle un acte de censure (dont on peut observer au passage qu'il entérine bel et bien les règles du libre marché). Cette pétition a par ailleurs remporté un succès plein et entier puisque les éditions Milan ont annoncé qu'elles ne le réimprimeront pas.

Or, que je sache, ce livre n'avait pas vocation à être utilisé dans un cadre scolaire : il proposait un certain type de regard sur un moment délicat pour tous les enfants, garçons ou filles. On peut bien évidemment critiquer ce type de regard, mais il me semble que les parents ont encore le droit de choisir tel ou tel livre en fonction de ce qui leur paraît le plus opportun pour leurs enfants.

Admettons que ce livre propose effectivement un catalogue complet de clichés sexistes. Et alors ? Si certains parents jugent cela mieux adapté à la formation de leurs enfants qu'une proposition féministe, où est le crime ? Doit-on, sous ce même prétexte, interdire à peu près toutes les publicités, un bon paquet de chansons et de films, la quasi totalité des romans sentimentaux, et j'en oublie sans doute ?

Quel commissariat aux questions féministes décidera de ce qui est acceptable ou non ? Et jusqu'où ira cet appétit de conformité idéologico-pédagogique ? Considèrera-t-on bientôt qu'il est inacceptable de publier des livres d'inspiration religieuse au motif que les religions n'ont (à peu près) jamais brillé par leur souci d'émancipation des femmes ? Au fond, ce à quoi nous assistons, ce n'est rien d'autre que le triomphe d'un parti de la vertu (en l'occurrence une vertu féministe, en passant pudiquement sur le fait que le féminisme n'est pas univoque).

Une fois encore, au nom de motifs parfaitement estimables, on s'engage sur une pente terriblement glissante. De manière paradoxale, cette pétition aura finalement réhabilité par la bande l'injonction nocive du C'est pour ton bien naguère dénoncée par Alice Miller, injonction qui est au fond la matrice de tous les totalitarismes puisque le choix personnel est réputé devoir s'effacer devant le bien du collectif.

Mais c'est oublier un peu vite que, dans un régime démocratique, le bien du collectif n'est pas imposé mais qu'il procède du débat, lequel débat ne peut évidemment se tenir qu'entre points de vue divergents ou opposés.

Voilà pourquoi il me semble aujourd'hui que la victoire remportée par cette pétition est en fait une victoire à la Pyrrhus qui risque de nous coûter bien plus cher que les bénéfices qu'elle met en avant.

 

Rajout un peu tardif : pour celles et ceux qui voudraient se faire une idée plus précise du contenu du livre, j'ai trouvé cet article sur madmoizelle.com assez bien balancé, mesuré sans être un robinet d'eau tiède et qui relativise pas mal l'anathème dont ce livre a fait l'objet.

 

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