Aux camarades francinsoumisien.ne.s

Depuis le 23 avril, le dernier chic chez les militants de FI semble être de pleurer sur le lait renversé. Il me semble pourtant qu'il serait plus utile de recommencer à faire de la politique.

Le résultat du 23 avril n'a pas été à la hauteur des espérances des militant.e.s de France Insoumise (FI), ça n'a échappé à personne.

Pour ma part, je n'ai été qu'électeur de Mélenchon et non pas millitant, et (pour aggraver mon cas) je n'ai jamais pensé que Mélenchon pouvait réellement accéder au second tour (quelles que soient les raisons), et donc pas vraiment en mesure d'être élu à la présidence de la République [1]. Néanmoins, je peux aisément comprendre le sentiment de déception qui saisit les militant.e.s, particulièrement compte tenu de la faiblessses des écarts entre les résultats des quatre premiers candidats (et tout spécialement la faiblesse des écarts entre Le Pen, Fillon et Mélenchon).

Ce qui me surprend, ce n'est donc pas la déception qui s'exprime ici ou là dans les conversations, dans les commentaires ou sur les blogs. Ce qui me surprend, c'est l'acharnement à vouloir à toute force refaire le premier tour.

Sérieusement, quel intérêt y a-t-il aujourd'hui à se demander si Mélenchon aurait accédé au second tour si Hamon lui avait cédé la place ? Aucun. Personne ne saura jamais ce qui se serait passé dans ce cas : après tout, rien n'indique que l'électorat de Hamon soit si monolithique qu'il se serait reporté comme un seul vote sur Mélenchon (et, en vérité, tout indique plutôt le contraire).

Quel intérêt y a-t-il à imaginer une manoeuvre du PS propulsant Hamon dans le seul but d'empêcher Mélenchon et de favoriser Macron ? Pareil, aucun. C'est d'une part une réflexion de type complotiste, avec toutes les apories d'une réflexion de type complotiste ; c'est d'autre part trop tard pour le déplorer ; c'est surtout parfaitement inutile, dans la mesure où il n'est pas gravé dans le marbre que le but du PS soit de favoriser Mélenchon, pas plus que le but de Mélenchon soit de favoriser le PS. Le PS est d'abord un appareil, c'est-à-dire une institution sociale. Comme toute institution, le PS vise d'abord à sa propre perpétuation, ce qui n'est pas illégitime.

Inversement, je vois bien le problème que pose ce type d'interrogations : après tout, s'il est certain que Mélenchon a mené une campagne de (très) bonne qualité, elle n'a manifestement pas suffi. Plutôt que de s'interroger sur les bâtons qui ont été mis dans ses roues [2], il serait plus utile (voire plus urgent, et sans doute indispensable) de s'interroger sur les raisons propres à la FI qui ont empêché de gagner ces 100 à 700 000 suffrages qui auraient fait la différence. Ce que je veux dire, c'est qu'une réflexion politique approfondie permettrait sans doute à FI d'aborder les législatives avec de meilleures chances de succès.

Mon propos dans ce billet n'est pas spécialement de pointer telle ou telle insuffisance : je peux en identifier certaines, je peux avoir tort ou raison, ce n'est pas la question. Mon propos est plutôt de méthode. L'agressivité contre celles et ceux qui n'ont pas voté Mélenchon le 23 avril est non seulement inutile, elle est nuisible pour la suite. Le report des responsabilités de l'échec [3] sur d'autres ne fera que ralentir la nécessaire (selon moi) reconquête d'une pensée à gauche.

Je me rappelle notamment le tournant des années 2000 : Attac était en pleine forme, j'étais allé au contre-G8 à Annemasse, puis au grand raout altermondialiste du Larzac. Dans une large mesure, nos analyses ont été confirmées par la crise de 2008... et que sommes-nous devenus ? Rien, disparus. C'est cet écueil qu'il faut éviter aujourd'hui.

Et si nous l'évitons pas, la campagne de 2017 n'aura servi à rien. Ce serait dommage.

 

 

[1] : Au passage, il me paraît juste d'observer que, si Mélenchon avait été élu contre Le Pen, il l'aurait été au prix d'un malentendu au moins aussi considérable que celui qui entachera le quinquennat à venir de Macron.

[2] : Je ne vois du reste pas très bien ce qu'il y a de scandaleux dans l'affaire : que des adversaires politiques cherchent à s'empêcher les uns les autres, cela n'est que très habituel. Après tout, Mélenchon n'a pas agi différemment en cherchant à aspirer l'ancien électorat du PS, et c'était tout à fait légitime.

[3] : Tout de même relatif : après tout, la campagne de Mélenchon aura permis de remettre sur le devant de la scène des propositions alternatives qui étaient devenues inaudibles. Le travail idéologique de la droite remonte aux années 70/80  pour finalement aboutir à totalement contaminer le PS. Le travail d'hégémonie culturelle cher à Gramsci est un travail de longue haleine.

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