Lanzmann, Shoah et les imbéciles

La mort de Lanzmann a suscité nombre de commentaires irrités (pour dire le moins) sur les aspects les plus contestables du personnage, notamment en raison de son alignement inconditionnel sur les positions israéliennes. Bizarrement, ces commentaires ont parfois tenté dans le même mouvement de dénigrer le film pour lequel il est le plus connu. Bizarrement, vraiment ? Qu'en penser ?

Il y a beaucoup à dire sur Shoah, mais ce n'est pas le propos de ce billet (et d'autant moins que beaucoup a été très bien dit ailleurs). Il y a beaucoup à dire sur Lanzmann, notamment sur son engagement inconditionnel aux côtés d'Israël, mais ce n'est pas le propos de ce billet (et d'autant moins que beaucoup a déjà été dit, et dans des termes peu amènes, de son vivant).

Ce qui m'a frappé, à la lecture des commentaires tant de l'article d'Antoine Perraud que du billet de Philips Michel qui étaient consacrés l'un et l'autre au film (au film, pas à la personne), c'est l'incapacité de certains commentateurs à regarder le film pour ce qu'il est, comme si la personne de Lanzmann et ses engagements empêchaient de voir, simplement voir, et entendre, simplement entendre, les personnes qui y donnent leurs témoignages.

C'est à cet aveuglement et à cette surdité que je consacre ce billet.

Un argument récurrent consistait à faire valoir que Lanzmann avait conçu Shoah comme un volet de son triptyque, intercalé entre Pourquoi Israël (1972) et Tsahal (1994). C'est parfaitement exact, de même qu'il est parfaitement exact, selon moi, que ces deux films représentent des exemples quasi canoniques du cinéma de propagande (le second plus encore que le premier). Et alors ? Qu'est-ce que ça change au regard qu'on peut porter sur Shoah et à l'écoute qu'on peut prêter aux survivants (et aux complices) interrogés dans Shoah ? Si Lanzmann avait conçu son film comme une défense du 4-4-2 en losange ou de la cuisine végétarienne, est-ce que cela changerait quoi que ce soit à ce que nous voyons et entendons ?

Les exemples ne manquent pourtant pas d'auteurs (de chansons, de livres, de films, etc) qui conçoivent leur œuvre de telle ou telle manière, et dont nous nous préoccupons fort peu du projet au moment de lire, voir, écouter la production elle-même. Lanzmann a conçu l'élément d'un triptyque, grand bien lui fasse ; quant à nous, nous regardons un film en soi.

Où cela devient intéressant, c'est qu'il me semble que Shoah devrait parler à tout un chacun, non pas tant parce que nous y entendons les survivants, mais parce que nous y entendons les complices. Par exemple, si la scène dite du coiffeur de Treblinka (celle que propose Philips Michel dans son billet cité plus haut) me paraît aussi insoutenable, c'est parce que la machine de mort nazie a réussi à faire d'une victime le complice de son entreprise. Le conducteur de train polonais devrait nous rappeler qu'il y a un peu d'Eichmann en chacun de nous si nous n'y prenons pas garde. La force de Shoah, me semble-t-il, réside dans sa faculté à rappeler que le crime contre l'humanité est aussi un crime de l'humanité.

Je dois bien avouer que je suis assez affligé que certains soient incapables de simplement regarder cela. Mais affligé, je le suis plus encore lorsque certains excipent des souffrances (ô combien réelles) des Palestiniens pour justifier le refus de voir et de regarder Shoah. J'ai expliqué à un de ces commentateurs à quel point son incapacité à considérer Shoah me paraît en réalité exactement symétrique de l'incapacité de Lanzmann (par exemple) à considérer l'injustice du sort des Palestiniens. J'ignore si ce commentateur-là précisément est concerné par ce que je vais écrire ensuite, mais il me paraît que, très souvent au moins, l'incapacité à regarder Shoah (le film) procède d'un refus à regarder la shoah (le fait historique).

Gilbert Achcar, qui est assez loin d'être un imbécile, a consacré un livre très riche à une question qui n'est pas très éloignée, Les Arabes et la Shoah, la guerre israélo-arabe des récits (éditions Sindbad). Le livre est, dans son ensemble, tout à fait passionnant et j'en recommande chaleureusement la lecture... mais j'en recommande surtout la lecture pour ce qu'Achcar y déplore le refus ou l'incapacité des Arabes à considérer que la destruction des Juifs d'Europe, quand bien même les Arabes n'y ont aucune part (sinon extrêmement marginale), est en effet un évènement majeur de la conscience nationale israélienne. Surtout, Achcar n'esquive pas la réalité d'un antisémitisme bien vivace à l'intérieur du mouvement national arabe (notamment palestinien). Or, lui semble-t-il (et je suis parfaitement d'accord avec lui), cet antisémitisme et ce négationnisme entravent considérablement l'efficacité du mouvement de libération des Palestiniens.

Achcar ne s'intéresse pas aux commentateurs de Mediapart (et comme on le comprend !). Toutefois, si on peut trouver des explications (pas des excuses, des explications) à une telle attitude chez ceux qui subissent réellement le colonialisme israélien, je trouve qu'elle est beaucoup moins compréhensible de la part de sympathisants qui ne se tapent pas les queues de plusieurs heures (voire jours) aux check-points, les assassinats ciblés (ou pas très ciblés, comme les assassinats à l'occasion des manifestations pacifiques à Gaza en avril dernier) ou les ratonnades de l'armée israélienne.

Je suis étonné que ces soutiens de la cause palestinienne ne comprennent pas que leur attitude est en fait le pire frein à l'efficacité de leur protestation, pourtant par ailleurs très légitime. Je soutiens la cause palestinienne depuis une bonne quarantaine d'années, et je dois dire que ce genre d'acrimonie particulièrement idiote me désespère souvent, et d'autant plus que cela revient en fait à donner raison à ceux qui soutiennent que l'antisionisme n'est que la forme nouvelle de l'antisémitisme. Pour paraphraser August Bebel, je constate qu'en effet l'antisémitisme est l'antisionisme des imbéciles, tellement imbéciles qu'il suffit souvent de gratter à peine pour le trouver : avec des amis comme ceux-là, on peut se demander si la Palestine a besoin d'ennemis.

 

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