Quand Netanyahou relativise la shoah

Retour sur la commémoration de la libération d'Auschwitz à Jérusalem.

Ça s'est passé cette semaine à Jérusalem, en Israël : Netanyahou s'est, encore une fois, hasardé à une instrumentalisation douteuse de l'histoire, et singulièrement de l'histoire de la destruction des Juifs d'Europe au profit des enjeux de politique internationale israélienne.

Pour en avoir, le détail, on peut aller ici (j'ai choisi à dessein un support peu suspect de défiance à l'endroit de la politique israélienne). On notera toutefois ce passage au cours duquel il a exhorté jeudi la communauté internationale à prendre des mesures rapides contre "les tyrans de Téhéran" afin d'éviter une "autre Shoah" (c'est moi qui souligne, à partir de la 10ème minute sur la vidéo), sans oublier ces nombreuses occasions où Netanyahou passe allègrement de l'hostilité à l'encontre des Juifs à l'hostilité à l'encontre d'Israël.

Rappelons quelques points tout à fait élémentaires sur la destruction des Juifs d'Europe. Les populations juives assassinées par les nazis et leurs collaborateurs l'ont été parce qu'elles étaient nées juives : elles ont été assassinées pour ce qu'elles étaient, pas pour ce qu'elles auraient fait. C'est ce qui fonde la distinction, tout à fait pertinente selon moi, entre les déportés pour faits de résistance ou d'opposition politique et les déportés juifs, tsiganes ou homosexuels, par exemple.

Pour ma part, je n'ai pas beaucoup de doute sur le fait que de l'Iran contemporain laisse une large place à l'expression de l'antisémitisme, et il suffit de se rappeler les récurrentes stupidités d'Ahmadinejad pour constater que cet antisémitisme s'exprime parfois jusqu'aux plus hautes fonctions de l'État iranien.

J'ai en revanche beaucoup plus de doutes sur la réalité concrète des menaces iraniennes contre Israël : il ne s'agit que de rodomontades, semblables à celles de Nasser jadis, probablement plus à usage interne ou diplomatique que de déclarations d'intention véritable. L'Iran n'a tout simplement pas les moyens de détruire Israël, sauf à se suicider.

Or, si j'observe que les Iraniens ont sans aucun doute des objectifs politiques différents de ceux des pays occidentaux (Israël compris), j'observe également que les dirigeants iraniens ne sont pas des imbéciles et qu'ils font preuve d'un pragmatisme qui semble parfois bien étranger aux décisions occidentales. S'il n'en fallait qu'une preuve, il suffit justement de se rappeler Ahmadinejad et à quel point ses sorties douteuses sont constamment restées lettres mortes.

Si on se place du point de vue des intérêts politiques et militaires israéliens, on peut bien entendu comprendre l'hostilité à l'idée que l'Iran se dote de l'arme nucléaire : pour le moment, Israël est le seul détenteur de l'arme nucléaire dans la région et l'équilibre de la terreur est donc particulièrement déséquilibré à son profit.

Mais si on se place du point de vue des intérêts politiques et militaires iraniens (pas moins légitimes que les intérêts israéliens), alors on comprend tout aussi bien pourquoi les dirigeants iraniens cherchent à s'en doter. Au-delà même d'Israël, un simple coup d'œil sur une carte de géographie nous apprend (si nous l'ignorions) que l'Iran est frontalier du Pakistan et proche de l'Inde, deux puissances nucléaires, sans parler de l'Irak sous occupation étasunienne, elle aussi puissance nucléaire (et dans quelles proportions !).

On comprend donc que la quête nucléaire est, pour l'Iran, un objectif politique et militaire essentiel, tout comme elle l'a été (mais pour des raisons différentes) pour Israël. Le seul véritable moyen de priver l'Iran de l'arme nucléaire, et le seul légitime, serait de dénucléariser non seulement Israël mais aussi l'Inde et le Pakistan et renvoyer les armées étasunienne dans leurs pénates : on voit bien l'ampleur de la tâche, on voit bien aussi que personne ne veut s'y coller (et comment ne pas le comprendre !).

Cela posé, quand Netanyahou évoque la destruction des Juifs d'Europe pour désigner son ennemi du moment, l'Iran, on ne peut que constater qu'il instrumentalise la shoah au profit des objectifs politiques israéliens. Et donc qu'il la relativise, ce qui était jusqu'à présent plutôt l'apanage des négationnistes de toutes obédiences.

Comment faut-il le dire ? Agiter la shoah comme un fétiche à chaque contrariété revient à en amoindrir la portée et les leçons que nous pouvons en tirer. Ce faisant, Netanyahou ne se comporte pas très différemment des guignols qui parlent de génocide à propos de la politique israélienne (effectivement criminelle) à l'encontre des populations palestiniennes ou qui comparent l'armée israélienne (effectivement criminelle, selon moi en tout cas) aux nazis. Ce genre de comparaison dilue la réalité de ce qu'a été la destruction des Juifs d'Europe, la relativise et revient à la minorer.

Ce n'est certes pas la première fois que la shoah est ainsi mise au service de la politique israélienne, et on n'en finirait pas d'en énumérer les occurrences. Le simple fait qu'Israël ait proposé cette réunion à l'occasion de la commémoration de la libération d'Auschwitz est en soi éloquent : après tout, aucune des victimes des nazis n'était israélienne, et pour cause. Beaucoup de survivants, probablement la majorité, ne sont pas devenus israéliens à partir de 1948, même si beaucoup (probablement la majorité) d'immigrants israéliens, à partir de 1945, étaient des survivants des politiques d'extermination. Personne ne peut me dire avec certitude ce que seraient devenus mes grands-parents assassinés s'ils avaient survécu.

Dans tout ça, l'attitude de Macron interroge. On trouvera ici le discours qu'il a prononcé à l'occasion de cette réunion à Jérusalem (là encore, j'ai choisi un site pas spécialement connu pour ses critiques à l'encontre d'Israël).

J'en extrais ce passage : "C’est pour cela que l'holocauste ne saurait être une histoire que nous pourrions manipuler ou utiliser ou revisiter. [...] Nul n’a le droit de convoquer ses morts pour justifier quelques divisions ou quelques haines contemporaines."

C'est bien dit, Macron. Mais, comme souvent, ce n'est que de la gueule. Parce que, s'il avait fallu démontrer dans les faits ce que vous veniez de dire, alors vous auriez dû quitter la salle au moment où Netanyahou se lançait dans sa péroraison sur l'Iran.

 

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