De l'utilité du vote futile

L'heure est grave, et le moment historique : le 7 mai, il faut un vote massif en faveur de Jean-Luc Mélenchon.

Le premier tour, c'est fait. Les électeurs de Mélenchon ont été traités de tous les noms, et le pire, en plus ils ont dû se taper l'indigence intellectuelle et la hargne des trolls mélenchonâtres. En dépit de tout cela, j'ai voté Mélenchon. Prudent (et me doutant un peu que le candidat de la France insoumise ne serait pas au second tour), j'ai emporté un second bulletin de vote estampillé Mélenchon.

Donc nous y voici, le second tour sera conforme à ce qu'on nous a trompetté depuis des semaines et des semaines : ce sera Macron ou Le Pen, la peste ou le choléra, le direct du droit ou le revers du gauche.  Mon choix était arrêté depuis très longtemps, ce sera ni l'un, ni l'autre. J'en cause par ci, par là... et vingt dieux, le tombereau de lisier qui m'est tombé sur la mise en plis !

Donc voter blanc ou nul, ce serait voter Le Pen ; voter blanc ou nul, ce serait penser que les programmes de Le Pen et Macron sont identiques ; voter blanc ou nul, ce serait attenter à la démocratie. Avec tout ça (et le reste), je suis tranquille, me voilà habillé pour l'été.

Et pourtant...

Au risque de rappeler des évidences (mais il semble que ce ne soit pas tout à fait superflu), voter blanc ou nul, c'est voter blanc ou nul. Si je voulais voter Le Pen (horresco referens !), je voterais Le Pen, ce serait plus sûr. Du reste, j'imagine que, du côté de Le Pen, on se dit aussi que voter blanc ou nul, c'est voter Macron. Et, à bien y réfléchir, les uns et les autres n'ont pas totalement tort : voter blanc ou nul, c'est laisser ceux qui le veulent choisir le ou la candidat.e avec qui ils sont le plus proches. Il se trouve, la faute à pas de chance, que je ne me sens politiquement proche ni de l'une ni de l'autre.

Certes, je n'ignore pas que les programmes de Le Pen et Macron ne sont pas identiques. Ils sont même, par bien des points, aussi opposés que possible. Et alors ? Serait-ce une raison pour que je choisisse (parce que, à la fin, on l'aura bel et bien choisi) l'un ou l'autre alors que je suis opposé à l'un et à l'autre ? Et que, dans l'un et l'autre cas, ces oppositions ne sont pas que cosmétiques, anecdotiques ou de pure forme ?

Après tout, il revient à Macron de réunir sur son nom et son programme une majorité de suffrages. S'il n'y parvient pas, c'est donc que Le Pen aura réussi à réunir sur son nom et son programme une majorité de suffrages. Depuis des mois et des années, nous assistons au spectacle des petits marquis poudrés et pomponnés qui se pourlèchent les babines en songeant qu'il suffira d'être le moins pire de la bande pour se retrouver au second tour face à Le Pen et avoir partie gagnée : c'est un peu court, comme réflexion politique. Pour le coup, je ne suis pas certain que ce soit très démocratique. La démocratie, selon moi, c'est laisser choisir ceux qui le veulent bien et s'incliner devant leur choix majoritaire. Je peux difficilement faire mieux, et je ne vois pas bien en quoi on peut me reprocher quoi que ce soit.

Deux remarques incidentes, maintenant.

En 2002, j'étais déjà opposé à l'idée de voter Chirac. Toutefois, considérant qu'il importait que le choix (quel que soit le choix) soit massif, j'ai fini par me rallier au point de vue adverse et j'ai fait partie des 82%. On m'avait assuré qu'à 82%, Chirac serait obligé d'en tenir compte. Résultat : macache. Chirac a fait du Chirac, c'est-à-dire rien mais de droite, nous a légué Sarkozy, puis Hollande pour un second quinquennat sarkozyste. Ben désolé, camarades : le coup du père Chirac, c'était one shot. Une fois, pas deux.

La seconde remarque qui me vient, c'est que, si Macron veut réellement à toute force mon suffrage, il peut l'avoir, il en a les moyens. Par exemple, chacun voit (avec la très hypothétique perspective d'une Le Pen présidente) à quel point la consitution française est désarmée en matière de contre-pouvoirs, et à quel point la constitution de 1958 peut être dangereuse. Il suffit de considérer le cas étasunien et la relative impuissance de Trump pour mesurer l'écart avec notre système politique : si Macron promet une révision constitutionnelle majeure qui organise un sytème de contre-pouvoirs efficaces, je veux bien y réfléchir.

Mais c'est vraiment le minimum...

Sinon, je voterai Mélenchon le 7 mai.

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