Jeff Koons: l'art capitaliste à son sommet

Le scandale des tulipes aura révélé les limites d’un art impérialiste, le dadaocapitalisme, essentiellement américain par son origine.

Le scandale des tulipes aura révélé les limites d’un art impérialiste, le dadaocapitalisme, essentiellement américain par son origine. Son opportunisme est évident, par l’utilisation du malheur des autres : le massacre du Bataclan. Cet art des bonnes causes, « politique », sociétal, caractérise un art qui n’a rien à dire plastiquement et donc confond l’art et la morale, remplace l’esthétique par l’éthique. Koons, néo pop, représente aussi le kitsch dénoncé par Clément Greenberg, en ce qu’il aura unifié le grand art et l’art populaire selon le paradigme américain de l’art moderne donc par l’entrée en force de l’industrie culturelle dans l’art. Le Moma avait donné l’exemple, à l’époque ou les Etats Unis n’avaient pas d’art mais achetaient l’art moderne en France. D’où la juxtaposition d’un Cézanne et d’un Hopper, et surtout l’association d’un Brancusi à côté du design, et mieux : la roue de Duchamp à côté de Mickey, comme on peut le voir dans la dernière exposition de l’inénarrable centre d’art Vuitton, toujours en pointe pour mélanger art moderne et art contemporain, question de légitimité pour sa collection. Certains des opposants au projet impérialiste et commercial de Koons veulent ménager l’artiste, qui n’aurait pas toujours été aussi mauvais, comme à l’époque de son exposition à Beaubourg où certains intellectuels s’ingéniaient déjà à distinguer Koons de Warhol, ce qui est plus aisé avec Duchamp dont une exposition avait lieu à côté de la sienne au même moment. Ce qui ravissait Koons, très flatté.

L’art capitaliste c’est la marchandise comme œuvre d’art absolue. Baudelaire le pressentait et Baudrillard tout comme Agamben l’ont théorisé.

On peut remercier Koons d’avoir réussi l’exploit de diviser le petit monde de l’art contemporain, petit monde ayant tous les pouvoirs de promotion commerciale et étatique.

Ce qu’on ne semble pas non plus souligner dans ce cadeau mémoriel c’est qu’il dissimule une politique étrangère américaine désastreuse, au moins celle de Busch en Irak, largement à l’origine des attentats en France. Ajoutant l’obscénité politique et morale à l’obscénité financière.

Le paradigme français de l’art moderne, l’absolu pictural, diffère d’autant plus du paradigme américain, dadaocapitaliste, qu’il se révèle aussi bien plus politique, en imaginant d’autres formes, d’autres styles et d’autres registres plastiques pour modifier la société, plaidant pour une beauté qui sauvera le monde. Le paradigme de l’autre art, « néodadaïste » comme Duchamp souhaitait nommer le pop art, qu’il faut désaffilier de la peinture, s’il est américain dans son développement mondial, possède aussi une origine plus lointaine, on le sait, entre cabinet de curiosité, Luna parc ou fête à neuneu qui plaisait tant aux surréalistes, groupe des Incohérents, cabaret et plus généralement approche littéraire et théâtrale de l’art.

L’art contemporain est aussi une ruse du capitalisme. Une neutralisation des forces de gauche et un piège pour ses intellectuels. Mais nous savons que les philosophes désormais recyclent les concepts de leur grands aînés, ceux de la french theory en particulier, dans l’interprétation byzantine de ce qui fait art, et ceci à défaut de créer des concepts. Les sociologues ne sont pas en reste : Bourdieu avait Hans Haake et s’apprêtait à bureniser Paris avant de mourir ; Heinich défend le même art, alors qu’elle s’oppose à Bourdieu dans sa discipline (mais rejette MacCarthy et Jeff Koons). Adorno et Habermas savaient au contraire dénoncer la colonisation intérieure de la forme et de la pensée. L’un par la mise en évidence de l’Entkunstung, la désesthétisation de l’art, ou son « désart » ainsi mieux traduit par Lacoue-Labarthe ; l’autre, confirme l’effet Gestell de l’art d’installation, stellen : installer, stellung : la position, la thèse, Gestell : la stèle et l’étagère, mise à disposition et fausse affirmation, un « arraisonnement » dans le langage heideggerien, Gestell sur lequel porte ainsi l’analyse critique de Lacoue-Labarthe à l’égard de l’art contemporain, car il y en a chez lui.

Comme dirait Badiou, nous attendons l’oeuvre. Une autre oeuvre à-venir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.