Banksy vu par Guy Debord

L'art contemporain serait une sorte fake news et de fausse critique permanente et uniquement performative. Tout peut se vendre et être suspecté d'appartenir à l'art capitaliste. Mais tout n'a pas été produit dans le cadre de la vente, dans le processus de reconnaissance par le marché.

L'art contemporain serait une sorte de fausse critique artistique permanente, et uniquement performative. Et lpseudo critique rentable ne vaut que si la reconnaissance par le marché permet d'esthétiser cette critique interne, et ceci comme son plus sûr soutien. Guy Debord avait dénoncé cela dès les années 1980. Maintenant que l'art est mort disait-il, il est extrêmement facile de déguiser un supplétif de l'Etat en artiste, etc., les fous des rois de la pacotille... Néo-dadaïsme retourné :

« Depuis que l’art est mort, on sait qu’il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en artistes. Quand les dernières imitations d’un néo-dadaïsme retourné sont autorisées à pontifier glorieusement dans le médiatique, et donc aussi bien à modifier un peu le décor des palais officiels, comme les fous des rois de la pacotille, on voit que d’un même mouvement une couverture culturelle se trouve garantie à tous les agents ou supplétifs des réseaux d’influence de l’État. On ouvre des pseudo-musées vides, ou des pseudo-centres de recherche sur l’œuvre complète d’un personnage inexistant, aussi vite que l’on fait la réputation de journalistes-policiers, ou d’historiens-policiers, ou de romanciers-policiers. Arthur Cravan voyait sans doute venir ce monde quand il écrivait dans Maintenant: «Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes, et on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme». Tel est bien le sens de cette forme rajeunie d’une ancienne boutade des voyous de Paris: «Salut, les artistes ! Tant pis si je me trompe». »

Tout peut se vendre et être suspecté d'appartenir à l'art capitaliste. Mais tout n'a pas été produit dans le cadre de la vente, dans le processus de reconnaissance par le marché. D'autant que certains artistes n'ont pas leur véritable équivalent sur le marché.

C'est aussi la question que se posait Derrida entre le juste prix et le sans prix.

Le street art est un problème en soi. Il n'apporte rien plastiquement. Il reprend les illustrations en les déplaçant in-situ par une sur-dimensionnalité qui ne peut tenir à l'échelle de l'architecture. 

Et l'on se garde bien de rappeler que les pochoirs de Banksy ne coûtent pas grand chose en travail, et sont facilement reproductibles par définition. A fortiori leur destruction complète ou partielle ne sort pas de la logique marchande, puisque l'iconoclastie ekphrastique en fait partie. Comme pour tout art conceptuel et non-plastique.

Sur le « néo-dadaïsme » dont le terme, d'abord proposé par Duchamp, a justement fait l'objet d'un refus général par tous les tenants du Pop art, ce néo-dadaïsme, voilà ce qu’il faut très précisément entendre, car il ne faudrait pas non plus oublier que Duchamp a désavoué tous ces courants artistiques lancés dans les années 1960 et qui se réclamaient pourtant de lui.

« Ce néo-dada qui se nomme maintenant nouveau réalisme, pop art, assemblage etc. est une distraction à bon marché qui vit de ce que dada a fait. Lorsque j’ai découvert les ready-made, j’espérais décourager le carnaval d’esthétisme. Mais les néo-dadaïstes utilisent les ready-made pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté esthétique. »

Le « néo-dada à bon marché », qui règne en concentrant maintenant tous les pouvoirs, en jouant désormais au social à la façon dont le social est arboré dans tous les noms des partis de droite ou d’extrême-droite du Brésil, ce néo-dada que nous avons baptisé du nom de dadaocapitalisme, peut d’autant plus facilement être dénoncé par Duchamp que celui-ci avait les idées claires en matière d’art. Malgré la créature Frankenstein de l’anti-peinture qu’il a créée et qui lui a échappé.

Elles peuvent s’énoncer en un certain nombres de thèses.

7 Thèses de Duchamp sur l’art contemporain

1 - Il savait que "le cubisme [était] un mouvement de peinture ... exclusivement. C'était plastique en tout cas. Toujours". "Tandis que le surréalisme est un mouvement qui englobe toute sorte d'activités n'ayant pas grand chose à voir avec la peinture, ou les arts plastiques". (Entretien Georges Charbonnier).

2 - « Ce néo-dada qui se nomme maintenant nouveau réalisme, pop art, assemblage etc. est une distraction à bon marché qui vit de ce que dada a fait. Lorsque j’ai découvert les ready-made, j’espérais décourager le carnaval d’esthétisme. Mais les néo-dadaïstes utilisent les ready-made pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté esthétique. »

3 - « Vous prenez une boîte de soupe Campbell's et vous la répétez cinquante fois, c’est que l’image rétinienne ne vous intéresse pas. Ce qui vous intéresse, c’est le concept qui veut mettre cinquante boîtes de soupe Campbell's sur une toile. »

 

4 - « Le Verre en fin de compte n'est pas fait pour être regardé (avec des yeux "esthétiques"); il devait être accompagné d'un texte de "littérature" aussi amorphe que possible qui ne prit jamais forme; et les deux éléments, verre pour les yeux et texte pour l'oreille et l'entendement, devaient se compléter, et surtout s'empêcher l'un l'autre de prendre une forme esthético-plastique ou littéraire. » (lettre à Jean Suquet)

 

5- « Les happenings ont introduit en art un élément que personne n'y avait mis : c'est l'ennui. Faire une chose pour que les gens s'ennuient en la regardant, je n'y avais jamais pensé ! »

 

6 - Duchamp trouva «emmerdatoire» une manifestation de BMPT (nom du groupe formé par Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni)

 

7 – Dada : un nihilisme plutôt littéraire et anti-pictural : « Dada fut la pointe extrême de la protestation contre l’aspect physique de la peinture. C’était une attitude métaphysique. Il était intimement et consciemment mêlé à la « littérature ». C’était une espèce de nihilisme pour lequel j’éprouve encore une grande sympathie. C’était un moyen de sortir d’un état d’esprit – d’éviter d’être influencé par son milieu immédiat, ou par le passé : de s’éloigner des clichés – de s’affranchir. La force de vacuité de Dada fut très salutaire »

 

Duchamp explique comment l’affect poétique ou ce que nous dénommerons ainsi esthétise tout ce qu’on veut : on s’habitue à n’importe quel objet, il suffit de vivre à côté de quelque chose vous lui trouverez des qualités esthétiques. On finit par aimer n’importe quoi, selon lui. (Entretien Philippe Collin). Ici esthétique et poétique convergent = le collectionneur surréaliste selon Benjamin « le kitsch onirique ». Ou habitus et imagination liés. On s’habitue à tout.

La combinatoire des Nouveaux réalistes et du pop consiste à associer dans un recyclage du réel les formes toutes faites et à les « poétiser ».

 

 

« Il y a le danger d'en faire trop, parce que n'importe quoi, vous savez, aussi laid que ce soit, aussi indifférent que ce soit, deviendra beau et joli après quarante ans, vous pouvez être tranquille…Alors, c'est très inquiétant pour l'idée même du ready-made. »

Philippe Collin :

« Est-ce que vous n'êtes pas arrivé, depuis l'époque où vous avez fait vos premiers ready-made, à cet attachement esthétique que vous craignez, ou est-ce qu'ils sont restés parfaitement indifférents pour vous ? »

Marcel Duchamp :

« Pour moi, oui ! A moi, oui ! Mais enfin, je comprends très bien que les gens cherchent souvent un côté agréable, et ils le trouvent par habitude. Si vous regardez une chose vingt fois, cent fois, vous commencez à vous habituer, à l'aimer ou à la détester, même. Ça ne reste jamais tout à fait indifférent. Donc c'est un problème difficile. Surtout, pour moi, ils ne m'intéressent pas du tout à regarder, comprenez-vous. »

Philippe Collin :

« Mais comment doit être regardé un ready-made ? »

Marcel Duchamp :

« Il ne doit pas être regardé, au fond. Il est là, simplement. On prend notion par les yeux qu'il existe. Mais on ne le contemple pas comme on contemple un tableau. L'idée de contemplation disparaît complètement. Simplement prendre note que c'est un porte-bouteilles, ou que c'était un porte-bouteilles qui a changé de destination. »

Deux, voire trois « kantismes » anti-plastiques

Thierry De Duve : (Duchamp avec Kant) la maxime : « Fais n’importe quoi », nominalisme assumé.

Clément Greenberg : ou la critique rétinienne auto-réflexive de la peinture réduite à son médium et au pauvre vieil aplat. Même si Greenberg s’est un peu amendé à la fin de sa vie.

Le risque d’un jugement de goût kantien arbitraire en philosophie, par association libre qui ne s’arrime pas à la beauté libre : « Pense n’importe quoi ».

Alors que la peinture n’est ni « medium » ni « tableau ». Elle est un immense champ d’expérimentation visuel, sans doute le plus vaste.

 

L’art contemporain a toujours existé. Si l’on considère la phénoménologie de Roman Ingarden (et son epochè picturale) comme la plus appropriée et si l’on pense que Nicolas de Stael se reconnaissait en Descartes… : l’art contemporain est le mauvais génie de la peinture, du cogito pictural. L’art contemporain est donc un art autre dont les modes d’appréciation non plastiques se sont objectivées. Il faut le désaffilier de la peinture et de la sculpture. Il est l’esthétisation de tout ce qui reste extérieur à la peinture, et de tout ce qui n’intéresse pas le peintre (le non plastique bien délimité par Duchamp que nous avons vu plus haut par opposition à « l’esthético-plastique » que Duchamp voulait abolir).

Encore une fois la critique spectacliste, critique interne au Spectacle selon Guy Debord, est bien le principal ressort de l’art contemporain. Et cela fait image selon lui : « Le spectacle est le capital a un tel degré de concentration qu’il devient image ». Ou dispositif poétique en lieu et place de la peinture. Littérature visuelle, poésie objectivée et complice. Performatif d'objet.

La pseudo critique rentable ne vaut que si la reconnaissance par le marché permet d'esthétiser la critique interne.

 

 

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