Badiou et les Arts dits incohérents ou la philosophie sous condition de la peinture.

Un article sur les Arts incohérents et le dernier livre d'Alain Badiou parus simultanément nous permettent de mieux voir comment dénoncer les processus de légitimation artistique partout à l'oeuvre, et aussi de mieux distinguer entre un art moderne toujours très plastique et un art contemporain d'une affiliation plus littéraire.

 

 

L’article du Monde sur la découverte inattendue de 17 œuvres des Arts incohérents est très riche d’enseignements, et le fait de voir enfin ces réalisations ironiques change l'idée que l'on s'en faisait, dans la mesure où l’on croyait ce mouvement émaner uniquement de littéraires ayant une pratique picturale d'amateurs, et soucieux aussi de satisfaire une exigence éthique de solidarité avec les victimes parisiennes d'une explosion due au gaz. Donc ironie et art des bonnes causes. Très contemporain en effet, comme on s’est souvent plu à le rappeler.

Ce qui nous conduit à la différence plus essentielle avec les abstraits monochromes qui se distinguent des Incohérents par la plastique -les blancs de Malevitch et les noirs de Reinhardt sont très travaillés -, et non par la transcendance et le sérieux comme le soutient Philippe Dagen. Klein lui, est un Incohérent. Les Incohérents participent bien aussi d'une esthétique de fête foraine comme l'art contemporain, sans aucun intérêt formel, rétinien ou plastique. Duchamp n'était pas dupe qui disait que le surréalisme et Dada furent éloignés de la peinture, le premier est à ses yeux « un mouvement qui englobe toutes sortes d’activités qui n’ont presque rien à voir avec la peinture ou les arts plastiques », le second est « une sorte de nihilisme pour lequel j’éprouve une grande sympathie », reconnaît-il.

Klein est de nature Incohérent, sans trop d’ironie, il est vrai, mais l'histoire de l'art contemporain crée une filiation Dada (sérieux-pas sérieux), depuis les Incohérents. Le film italien Mondo Cane a tourné en dérision ses corps nus enduits de bleu et aurait ainsi provoquer finalement la mort du créateur des « zones de sensibilité picturale immatérielle », fragile du cœur.

L'article du Monde participe néanmoins, tout comme la série des « artistes témoins d'une œuvre » à l'entreprise assez générale qui consiste à inscrire l'art contemporain d'installation et de performance dans la filiation de l'histoire de la peinture, dans la création des formes et des styles. Là est le hic. Malevitch est un artiste de plastique pure, il a crée un registre formel, ce que ne font ni Dada ni les Incohérents qui ont repris les registres des autres, Dada avec le cubisme, les Incohérents avec l'illustration de la peinture académique. L'art contemporain vit aussi de l'art des bonnes causes, du care, de l'engagement féministe, animalier, post-colonial, LGBT, sans création de formes. C'est une éthique esthétisée. Or les Incohérents ont exposé leurs œuvres sous la houlette d’un certain Jules Lévy à seule fin de collecter une aide généreuse destinée aux victimes parisiennes de la catastrophe. Ce qu’omet de rapporter étrangement Philippe Dagen.

Il y a un précurseur dans l’ironie des tableaux monochromes, tableaux souvent revendiqués par l’histoire des monochromes, sans tenir compte de l’ironie et donc du malaise occasionné et recherché. Avant Alphonse Allais, il y avait donc Paul Bilhaud :« Combat de nègres pendant la nuit, exposé par « Bilhaud (Paul), poète, né à Nohaut, élève de Gray et rapin de Leugi-Loir ; 76 rue de Seine ». Ce rectangle noir encadré de baguettes de bois ne peut être que ce monochrome qu’en 1897, dans son Album primo-avrilesque, l’écrivain Alphonse Allais (1854-1905) renomme Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit. Il ajoute : « (reproduction du célèbre tableau) ». Alphonse Allais inventerait aussi dans le même mouvement, l’appropriassionnisme, comme le riche article du Monde nous l’apprend.

 

Il importe de faire la distinction encore une fois avec certains abstraits purement plastiques que l’on a souvent présentés comme les parangons de l’art minimaliste et conceptuel.

Pour répondre sur la transparence de certains tableaux abstraits qui pourrait paraître bien légère artistiquement, rappelons que le Carré blanc sur fond blanc n'est pas minimaliste: les blancs sont des gris colorés, gris verts sur gris roses, et le carré est irrégulier, équilibré par rapport au fond sans symétrie. Vibrations aussi des surfaces de Reinhardt.

Certains aussi, à la lecture de l’article exulte déjà : « Superbe découverte ! Les surréalistes avaient donc du retard, et beaucoup plus certains de nos peintres des XX ème et XXI ème siècle qui, sans aucun humour, badigeonnent uniformément des toiles monochromes ou des bandes très ennuyeuses de 8,7 cm... et que le roi est nu désormais...Ils prennent tous un sacré coup de vieux, leur côte devrait légitimement baisser ! »

Le roi n'est toujours pas nu malheureusement. Le roi nu est aussi une histoire de Till l'espiègle devenu peintre : « Comment Ulespiègle fit une peinture pour le Landgrave de Hesse, et lui fit accroire que les bâtards ne pouvaient la voir .» Till se propose en effet de répondre à une commande royale, celle de décorer entièrement le palais, mais ce peintre ne fait rien et fait croire le contraire au roi et aux courtisans en prétendant que ceux qui ne verraient rien trahiraient en réalité leur quartier de noblesse de sang impur, leur origine bâtarde. Le conte d'Andersen « Les nouveaux habits de l’empereur » s’en est peut-être inspiré. Guy Debord avait senti venir ce monde en affirmant :« Quand être “absolument moderne” est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste. » 

Simultanément à cette nouvelle information sur les Arts incohérents, un livre de philosophie vient de paraître et qui peut éclairer le plus simplement du monde la question des Incohérents.

 

 

 

Alain Badiou rappelle qu’il faut faire en sorte que la philosophie soit mise sous condition de la peinture. Dans son dernier livre Alain Badiou par Alain Badiou, livre écrit à la demande de lycéens belges, où le philosophe donne un abrégé très didactique de sa pensée, il précise, tout en privilégiant pour sa part le théâtre et la poésie  :« il y a d’excellentes opérations de mise sous condition de la peinture […] ». Il pense à la phénoménologie1. Penser les arts plastiques sous condition de la peinture, le « sous condition de la peinture », jusqu’ici, avait été formulée oralement par lui si je ne me trompe, même si son geste de pensée esthétique concernant la peinture revenait sans doute à cela depuis longtemps déjà.

Plus loin il choisit comme premier exemple d’événement, un événement artistique, la création du cubisme par Braque et Picasso et un autre placé en regard, la perspective à la Renaissance. Surtout, comme c’était déjà le cas avec son grand opus L’Immanence des vérités : il ignore l’art contemporain. Voilà une position cohérente.

« Alors vous me direz tout de suite, un exemple d'événement, s’il vous plaît, par rapport aux différentes procédures de vérité! Prenons un événement dans l’ordre de la peinture. C’est quand quelqu'un propose quelque chose qui traite comme étant une forme ce qui jusque-là était considéré comme informe. La loi du monde c'était qu'il y avait une claire distinction entre ce qui est une forme et ce qui est informe. Et puis il peut arriver, et ça arrive, que quelqu'un réalise quelque chose où, de toute évidence, : ce qui est informe est traité comme une forme et devient une forme. Vous voyez ça par exemple dans les premiers tableaux cubistes de Picasso et de Braque dans les années 1910, mais on voit déjà ça aussi dans les premiers tableaux qui respectent la perspective en Italie au XVe siècle. ça, ce sont des événements artistiques,

À partir de là cet événement va avoir toutes sortes de conséquences, qui sont des conséquences à l'intérieur du monde et je vais appeler l’ensemble de ces conséquences une « procédure de vérité » », (pages 36-37).

Et dire qu’il existe toutes sortes de « peintres » minimalistes souvent d’installation qui se réclament de Badiou, et lui prêtent un goût particulier et quasiment a priori pour ce genre de peinture, et ce, contre toute évidence. L’on sait les entreprises de détournement de sa pensée par plusieurs tenants de l’art contemporain, revue spécialisées, philosophes, nous en avons déjà parlé ailleurs, que ce soit par rapport à Duchamp ou à l’art conceptuel en général, le minimalisme étant un art conceptuel de la géométrie sans propos plastique clairement repérable.

L’incohérence, la dissonance cognitive comme paradigme de l’art contemporain lorsque cet art se réclame de l’histoire de la peinture et de la sculpture, filiation prestigieuse visiblement encore indispensable à sa légitimité, se retrouve ici en ses effets drôlatiques.

1 Alain Badiou pense ici à Sartre avec son livre sur Tintoret et à Merleau Ponty. Nous leur préférerons Roman Ingarden, s’il s’agit de la mise sous condition de la peinture d’une manière intégrale, celui qui fut le fondateur de l'esthétique phénoménologique, et surtout celui qui se laisse guider par le regard abstrait du peintre : « On peut enfin dire de tout tableau figuratif qu’il contient un certain tableau « abstrait » qui embrasse tout ce qui dans ce tableau ressortit à la visibilité pure » ; un tableau abstrait au sens où, pour être purement saisi, il demande au spectateur qu’il fasse « abstraction » des thèmes historiques et littéraires, comme des objets figurés, de leur condition physique, et, le cas échéant, de leur condition psychique. Lorsque l’ « abstraction » est comprise en ce sens-là, tout ce qui n’est pas purement d’ordre « pictural », dans le tableau est mis entre parenthèses. Ce qui reste du tableau concret après une telle abstraction, c’est simplement un état de moments purement qualitatifs et visuels, état qui constitue le fondement de certaines qualités picturales dotées de valeur esthétique, et celui de la valeur esthétique fondée sur ces qualités.

Les peintres qui ont créé la peinture « abstraite » sont d’avis que les vrais peintres veulent toujours peindre des tableaux « abstraits » en ce sens-là […]. »  Roman Ingarden, Sur la peinture abstraite, Hermann, 2013, pp.80-81.

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