De la déconstruction selon Elisabeth Roudinesco. Et David Hockney contre Derrida

Déjà une certaine kitschdéconstruction avait également sévi au titre de l'art contemporain. Et par une nouvelle actualité, l'article d'Elisabeth Roudinesco dénonce les contresens vulgarisateurs du terme déconstruction dans les théories du wokisme. Au même moment, un David Hockney prête à Derrida l'annonce que la peinture est morte. On y verra aussi le travail de sappe du "sens commun".

Après une mise au point bien utile sur le sens véritable de la « déconstruction » chez Derrida effectuée par Elisabeth Roudinesco, avec la dé-construction chez Gérard Granel, l’abbau, démontage de la charpente en allemand, et la Destruktion ou désobstruction heideggerienne de la métaphysique, ceci mis en rapport avec l’usage impénitent du même terme de déconstruction dans les cultural studies américaines qui en dévoient trop souvent le sens, il serait également à propos de voir dans cette utilisation très publique du mot déconstruction, un jeu plus originaire avec une de ses altérités privilégiées : le « sens commun ». D’autant qu’il agit aussi dans le domaine des arts, encore tout récemment.

« Le ce qui arrive » de la déconstruction, une des définitions retenues par Derrida, est arrivé aussi depuis toujours à ce qui s'appelle ainsi, la déconstruction : effet du sens commun. J'avais autrefois soutenu la chose en présence de Derrida : La déconstruction a toujours affaire au sens commun (ici étendu à la philosophie). Et le sens commun a toujours affaire à la déconstruction. Derrida doutait de la réciproque, objection qu'il m'avait faite. Et pourtant je ne connais pas d'autre altérité à ce geste déconstructif, même si ici le sens commun avait été identifié à la philosophie, une équivalence acceptée par Derrida. Quant à la déconstruction frelatée, elle pourrait encore s'en prévaloir, elle, la déconstruction, mais le sens commun de droite existe aussi, il n'est pas seulement la vulgarisation défigurante et destructrice. Déjà une kitsch-déconstruction avait également sévi au titre de l'art contemporain. L’artiste « déconstruit ». Or la philosophie et la métaphysique sont toujours déjà le prêt-à-déconstruire, c'est toute la difficulté. Car si la ressource autant que le « ce-qui-est-à-déconstruire » appartiennent à quelque chose d’identique malgré l’altérité qui suit l’opération déconstructive une fois advenue, alors un doute nous gagne sur ce qui est déconstruit. Sommes-nous sûr du « déconstruit », selon quel critère d’évidence? Doit-on même être assuré de ce qui est déconstruit en général ?

Bien sûr il est toujours salutaire de dénoncer les dérives appauvrissantes et inquiétantes du wokisme, et Elisabeth Roudinesco s’y est employée avec rigueur et nuance dans un ouvrage récent, mais ce qui arrive à la philosophie, et pas seulement à celle de Derrida, s’est produit depuis longtemps dans l’art contemporain, il faut le souligner. L’art des bonnes causes, s’est substitué à la création de formes dans les arts plastiques, alors que Guernica était un projet antérieur à la dénonciation du bombardement, comme le cubisme existait avant 14-18. L’art des bonnes causes, soit le néodadaïsme d’aujourd’hui; de même le wokisme s’est substitué à la création de concepts en philosophie, usant jusqu’à la corde les réemplois de la philosophie française contemporaine. La cancel culture et la lutte des "races" s’apparentent plutôt à l’utilisation des peintres cubistes dans l’invention du camouflage durant la première guerre mondiale.

Le mot déconstruction connaît un peu le même sort que le mot dialectique en son temps. Plus personne n’emploie de manière ordinaire ce dernier terme. Il faut s’en souvenir. Ce fut aussi cette disparition qui accompagna le naufrage du marxisme.

Le « derridatif » figurait dans une table des performatifs derridiens selon moi. Cocasses, les dérivés du derridianisme ne feraient plus sourire. Là où je suis, je vous souris écrivait Derrida, ces mots lus lors de ses funérailles. Là où il est, Derrida continue-t-il à nous sourire ?

La post-déconstruction, s’il en est, qui n’est pas vraiment une anti-déconstruction en ce sens, saura-t-on jamais ce qu’elle serait véritablement, et ce qu’elle interroge ?

Il nous faut un bon sens sophistiqué reconnaissait Derrida.

Maintenant parmi les nombreux malentendus et les multiples contresens sur la déconstruction derridienne, celle qui aura visé la pensée de Derrida en l’accusant d’annoncer la mort de la peinture, n’est pas la moins étonnante.

"Derrida s'est trompé, la peinture n'est pas morte." Dixit David Hockney.

La question est: qu'est-ce qui a pu lui faire penser cela? Ou pourquoi le dit-il?

Indépendamment de la valeur toute relative de ce peintre, le plus cher quand même. Ou alors, c'est pour faire débat en France, et même faire frenchy lui qui passe déjà pour l'héritier de Monet. Authentique peintre normand version Omaha beach.

Amusons-nous, même si je crois qu'aucun peintre n'a dit cela d'aucun philosophe, sinon sur Hegel (l'art est quelque chose de passé), et au risque de la fake news car le mot de Hegel, bien connu lui, est moins explicite; c'est une petite musique que l'on commence à entendre, l'anti-peinture de la philosophie. De différente manière d’ailleurs et bien contradictoire entre Robert Danto et Jacqueline Lichtenstein, cette dernière plus précise et radicale dénonce dans Les raisons de l’art, la mécompréhension historique de la peinture chez les non praticiens philosophes que sont Diderot, Kant et beaucoup d’autres. Il importe aussi de se placer dans le sillage de Cézanne et de suivre la recommandation expresse de Cézanne à l’attention d’Emile Bernard : Ne tombez jamais dans la philosophie (ou la littérature)- en peinture.

« David Hockney is right about Derrida

Hockney is in trouble in these pages (Letters, 11 and 13 May) for thinking it was Derrida’s quip that painting is dead, when the sentiment has been around for 400 years. But in a recent catalogue to a show of his work in Paris, the French curator Donatien Grau explains that Hockney’s reference to Derrida is to the gist of Derrida’s set of essays La Vérité en Peinture of 1978. This gist is that “the legitimacy of painting as representation” had been broken at the time of the “birth of modernity” – a claim that Hockney manifestly resists and in his work triumphantly refutes. His reference to Derrida is precise and apt.

Jonathon Brown
Duranus, France »

Par où l’on voit que la question de la représentation en art du moins dans ce courrier des lecteurs du Guardian, souffre d’une banalisation et d’une simplification fautive. La condamnation de la représentation figurative, illusionniste, naturaliste ou réaliste, relève d’une prévention anti-académique habituelle depuis la naissance de l’art moderne. Tout comme la convention de la perspective qui serait mise à mal par l’affirmation de la surface ou de la planéité du tableau c’est-à-dire en réalité du pauvre vieil aplat, tout cela affirmé en dehors des fonctions plastiques que revêtent aussi bien la profondeur spatiale que l’aplat. La profondeur et l’aplat sont deux fonctions spatiales, deux axes de perception plastique de l’espace qui ont alterné à travers les siècles, et qui se sont parfois associés chez Piero della Francesca par exemple. Derrida bien sûr ne s’est pas contenté d’une critique banale de la représentation en peinture, si tant est qu’il ait abordé cette question dans son livre. Les lieux communs de la modernité picturale méritent une critique approfondie : tout ce que l’on dit sur la prétendue « déconstruction cubiste » notamment. Le « style déconstructiviste » s’il en est me paraît avoir une autre spécificité. Nous le savons déjà en architecture.

 « L'artiste [Hockney] a toujours été fasciné par le théoricien de la déconstructionmême si ce dernier a participé,.. » Il ne faut plus s’étonner de rien. Nous le savons tous avec évidence, Hockney a autant de rapport avec Derrida qu’avec Monet.

«J’apprends aux Français à peindre la Normandie. Ils ont abandonné la peinture, n’est-ce pas? C’est Derrida, n’est-ce pas? Quand il a dit que la peinture était morte, j’ai toujours pensé que c’était faux, parce que j’ai pensé: «Eh bien, cela signifie que la seule représentation prise au sérieux est une photographie. Tout le monde est photographe maintenant, n’est-ce pas? Le dessin est bien plus intéressant. » Il fait le tour de la galerie. «Si c’étaient des photographies, elles n’auraient pas l’air aussi belles, je ne pense pas. Du tout! »

« L'artiste [Hockney] a toujours été fasciné par le théoricien de la déconstruction, même si ce dernier a participé, dans les années 1970, au fameux « Painting is dead » - concept que n’a jamais digéré Hockney. » L’Express. Une belle négativité qui poursuivrait Derrida. Hockney semble confondre Derrida avec les duchampiens, ceux-ci proclamaient souvent la mort de la peinture. Derrida n’a parlé de Duchamp qu’une seule fois à ma connaissance, un hapax, et au sujet d’Antonin Artaud.

Le lieu commun de la mimésis aristotélicienne, renversé par l’art moderne, une mimésis qui serait en réalité la présentation de l’être d’ailleurs selon Emmanuel Martineau, Aristote codifiant aussi les lieux communs de la philosophie, son sens commun, en une conciliation avec Platon, selon Léon Robin, gardons-nous de tomber hors du champ plastique, de sa réalité spécifique dans laquelle l’aplat n’exprime pas davantage l’essence de la peinture que ne le ferait la profondeur spatiale de type atmosphérique ou perspectif. Ce qu’imite et reproduit la peinture c’est la sensation, « la petite sensation » cézanienne, autant que l’équilibre des rapports plastiques chez Mondrian, ou son « expression » chez Matisse. Ou encore à partir des « Invariants plastiques » selon un André Lhote. Un autre sens commun à construire pour les peintres, le tout bien sûr, avec cette « ex-appropriation » de l’héritage qui nous traverse, pour revenir à l’article d’Elisabeth Roudinesco que nous n’avons pas vraiment quitté en abordant le thème de « la déconstruction en art », ici à travers la figure d’un David Hockney.

On appréciera davantage ses portraits photographiques sans y voir un lien avec la déconstruction imagée au sens commun du terme. Car Derrida a affaire à toute l’histoire de la philosophie, les textes qu’il déconstruit ou plutôt qui se déconstruisent, appartiennent à la tradition philosophique, à l’histoire littéraire, et il se tient aussi dans l’ouverture des questions heideggeriennes comme il s’est plu à le dire. Autant de liens, de proximités avec les textes, autant de lectures extraordinairement nouvelles dont nous aurions toutes les peines du monde à voir l’équivalent pictural chez ce peintre anglo-normand qui n’a jamais cherché ni ne saurait se confronter avec autant de moyens picturaux à l’histoire de l’art, en se montrant si marqué par le code de la représentation pop, dès l’origine, et pour finir par se donner un faux air de naïveté en saturant par une retouche numérique ses paysages bariolés aux couleurs si simplement acidulées.

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