Portrait de Trump et portrait de Badiou

Chacun son portrait. Celui de Trump est qualifié de Kitsch par Le Monde. Le Kitsch qualifie aussi non seulement l'oeuvre de Koons mais l'art de notre temps selon Laurent de Sutter.

badiou2-300x238.jpgPortrait d'Alain Badiou exposé à la fin de son séminaire. http://thierrybriault.fr/fr/portraits-dalain-badiou/

 

 Chacun son portrait. Celui de Trump est qualifié de Kitsch par Le Monde. Le Kitsch désormais anobli et généralisé qualifie non seulement l'oeuvre de Koons mais l'art de notre temps selon Laurent de Sutter. Et par une surenchère classique, celui "d'un ton hyperbolique naguère adopté en philosophie", cet admirateur de Koons identifie aussi le kitsch et la pornographie. Celle-ci est maintenant la catégorie esthétique exacte qu'il nous faut désormais appliquer à notre monde contemporain. L'art devient marchandise, et justement, reconnaît notre philosophe, c'est une composante essentielle de la "Pornographie du contemporain", titre du dernier livre de Laurent de Sutter. Tout va bien. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes artistiques possibles (Leibniz est convoqué). Laurent de Sutter vise aussi le livre de Badiou (comme il le confia sur France Culture) : Pornographie du temps présent. Ce livre de Badiou est une résistance à l'image aliénante et à son emprise, notamment à travers Le Balcon de Jean Genet où le réel de la révolte s'oppose à un espace de bordel spectaculaire et participatif et à une dictature s'exerçant par le moyen du processus imageant et des images en général. Le chef de la police doit se travestir en phallus géant pour symboliser la Nation. "L'image de ce qui n'a pas d'image, le pouvoir nu". 

Guy Debord pensait quelque chose de similaire: "Le spectacle est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image".

Le portrait est soit un visage de la plastique pure, soit une image du monde comme il va. Car nous dit Badiou "le présent du présent n'a pas d'image. Il faut désimager, désimaginer". 

Badiou a son portrait. Comme Derrida. Le portrait est bien un Kampfplatz.

Trump révèle lui aussi son goût pour le portrait, et le plus banal qui soit, de préférence au sein du club sélect des Présidents républicains. Il se trouve à la Maison Blanche. Et cela fait jaser. 

Le kitsch est tout ce qui n'est pas moderne et plastique selon Clément Greenberg. Koons et Trump. Le kitsch onirique dont parle Benjamin et que mentionne Sutter, est précisément le collectionneur surréaliste rattaché à sa collection. Il ne connaît pas la distance nécessaire, quelques mètres de distance pour que l'art existe, et pour nous c'est celle du rétinien par rapport aux œuvres. Autre contresens, plus classique : "Ce sont les regardeurs qui font les tableaux." Pas les objets poétiques, les peintures littéraires, les installations. Duchamp parle du regard des amateurs de plastique pure, les regardeurs entendus comme les percevants de la forme visuelle, les rapports plastiques entre les éléments, la détermination d'un propos véritablement plastique, un nouveau registre formel. L'oeuvre non vue n'existe pas en effet. Non vue aussi plastiquement. Ne pas oublier que pour Duchamp "le surréalisme est un mouvement qui englobe toutes sortes d'activités n'ayant pas grand chose à voir avec la peinture" (Entretien avec Georges Charbonnier). L'image anti-plastique, le kitsch: inutile de mentionner Parrhasios comme le fait Sutter pour faire de la pornographie inventée par le peintre grec une portraiture de prostituées, et donc une réalité artistique à réévaluer; c'est le rapport au nu et donc à la forme qu'il faut penser. Inutile de confiner Greenberg dans la défense de la modernité abstraite, car s'il s'est enferré dans une réduction de la peinture au pauvre vieil aplat, il s'est amendé à la fin de sa vie pour privilégier le critère pictural de ce qui se tient dans une toile, la volonté des peintres de la modernité de tenir le coup face aux anciens maîtres. Car il importe de parler de création d'un registre formel, et non de dispositif. Inventer une forme comme un nouveau canon, un style purement visuel. L'oubli de la plastique et celui de la création de formes est un trait particulier de notre époque. La fusion de l'art du luxe et de l'industrie culturelle dans sa puissance machinale, et l'obscène philosophique assumé qui accompagne ce consensus du marché artistique, en vendant la ressource supposée critique de l'écart artistique afin de remette en cause nous dit-on toutes les règles de manière permanente, ce paradigme de l'art contemporain avance et marche uniquement au sein de l'image, une image sans Idée plastique, sans eidos-plastème, et répond contrairement à ce que l'on croit à des règles très strictes, de nature littéraire, recyclant simplement la réalité sur un mode de poésie réifiée, occultant par un débordement de tous les arts sur la peinture, l'espace plastique ou pictural lui-même. Accomplissant comme l'a très bien analysé Agamben, le performatif d'une liturgie qui consacre l'ordre existant. Une liturgie pourtant ancienne. En ce sens l'art contemporain a toujours existé. Il est l'esthétisation de toutes les manières de ne pas comprendre la peinture. Par les autres arts. Et par les valeurs sociales hostiles. La marchandise en fait partie associant le paradigme romantique de l'absolu littéraire et le paradigme de l'industrie culturelle contre le paradigme de l'absolu pictural. Car les poètes ont leur responsabilité: "J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires...". "Je sais aujourd'hui saluer la beauté." Mais quelle beauté?

 

Mais il ne faut pas désespérer: un portrait de Trump tout à fait en rapport avec le propos plastique que nous exprimons (abstraction devant la  figure). Sara Cwynar pour Le Monde Magazine.

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