Badiou et l'art contemporain, nouvelle mouture

Alain Badiou revisite une nouvelle fois les notions d'art moderne et d'art contemporain. La conférence a été mise en ligne, nous en présentons un résumé commenté.

Badiou et l'art contemporain (conférence à Flagey octobre 2019)

Alain Badiou revisite une nouvelle fois les notions d'art moderne et d'art contemporain en définissant ce dernier comme une rupture à l'intérieur même de l'art moderne dans l'immanence et l'immédiateté de la vie sensible. Depuis Manet, l’impressionnisme et son point culminant avec Cézanne, l'art moderne s'est retrouvé à l'orée du siècle devant un triple choix : un art cubiste ou constructionniste avec Braque et Picasso ; un art abstrait avec Malévitch ; et un art du non art avec Duchamp.

En réalité l'art contemporain reçoit deux définitions. La première est celle d'un art critique récusant toute définition antérieure de l'art, refusant toutes les formes de création précédentes. Les installations établissent l’idée de quelque chose de tranquille et de stable à l'intérieur de ce qui existe, un peu comme un jeune couple dans son nouvel appartement, mais au plus près toutefois de la disparition de l'art. La performance met en forme, performe et joue également avec le surgissement et la disparition de l'art, le happening, c'est-à-dire un art événementiel exposant le corps même des artistes. Mais cet art contemporain relève encore d'un aspect négatif, le processus de l’œuvre d’art n’est pas réductible à quelque chose comme une sorte d'abstraction objective ni à l'immédiateté des sentiments subjectifs, ou encore à la dialectique entre installation et performance ; il n'est pas réductible à l'opposition entre la souveraineté du nombre et la pauvreté du hasard.

Il existe un art contemporain plus affirmatif qui parie désormais sur une forme différente toujours à partir d'une localité : créer le réel par la médiation des formes elles-mêmes, une pure forme en tant que telle. Créer une place dans un monde en dé-plaçant la place à partir d'une forme que le monde tel qu'il est n'est pas prêt à voir. Là réside le possible heureux - contrairement à l'attente politique malheureuse -, d'un avenir que promet prophétiquement l'œuvre d'art véritable. Pour indiquer une expérience ordinaire, ce serait comme l'apparition au détour d'un chemin, d'une magnifique église tout à fait inattendue. Il s'agira désormais de rechercher un point fixe dans cette éthique de l'attente, l'esthétique éthique de l'art contemporain, ou l'éthique même de l'art contemporain, en ne se situant jamais du côté du système des possibles tel qu'il est défini précisément dans ce monde contemporain. Résister à ce qui est en droit de plaire. Un portrait du pape ou de Macron n'est plus possible pour plaire universellement. L'art se doit dorénavant de procéder par soustraction du monde tel qu'il est et par formalisation ; soustraction et formalisation remplaçant le couple art critique et art par l'affirmation d'une nouvelle vie ou l'affirmation de la pure présence du corps vivant. Loin de l'injonction au concret et de ce désir insuffisant de l'art critique, désir d'un éternel désastre, d'un art de la disparition fût-il sublime. Soustraction échappant aux lois du monde, à l'ordre réglé. Ce qui ne paraît pas entièrement convenir à Badiou dans l'orientation négative, structure éclatée destinée à disparaître en n'étant pas congelée dans la statuaire ou le tableau, c'est le manque de la puissance de la forme, entendue comme forme construite, proposition pour attendre le futur, il le dit en recourant à sa théorie des arts les plus purs, musique et peinture qui s'expriment dans le pur sensible. Dans les arts du langage, le Finnegans Wake de Joyce par exemple a échappé au pouvoir dominant de la communication circulante. Joyce n'a jamais promis un bouleversement du monde mais une modification de la ligne entre le possible et l'impossible du point de vue de la visibilité du monde dans les sons, dans les images, dans les mots. Et il va veiller avec nous au devenir possible de l'impossible. "J'appelle par conséquent art contemporain, cette partie de l'art moderne qui n'est pas de nature critique, mais qui permet l'attente d'un futur obscur de l'émancipation des hommes et un art qui affirme à travers cette attente, la conviction absolue qu'une émancipation égalitaire est possible." A partir d'une forme limitée et localisée, et la contemplation d'un tableau ou d'une œuvre musicale ; cet art est contemporain en ce qu'il appartient à un monde désorienté. 

A quoi il est loisible de comparer la définition que Badiou avait donnée relativement à Soulages : L’expression d’une invention radicale de l’oeuvre d’art sans négativité ni extravagance, comme un point d’aboutissement ayant presque des vertus classiques à la Poussin.

Ce que nous traduirions ainsi : L’expression d’un registre plastique radical non négatif, non extravagant, comme un point d’aboutissement qui maintient aussi le point fixe de la discipline artistique et dé-place la place ou le champ de l’autonomie de l’art dans un monde désorienté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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