Un mariage en Palestine

"Par quelle route a t-on le droit de passer ? Comment peuvent-ils vivre avec trois tours de garde qui les entoure et les enfume ou les tire comme des lapins quand ils veulent ? Pourquoi diviser une rue en deux ? Pourquoi agrandir cette colonie déjà énorme ? De retour de mon mariage en Palestine, je tenais à écrire quelques histoires vécues avec les français ou les palestiniens.

 

Visite en groupe au camp de réfugiés Aida à Beethléem, je demande en anglais à un guide, un cousin de ma femme :

  • Alors, les autres français que je t’ai envoyé il y a deux jours pour la visite, ils n’ont pas supporté tes histoires il paraît ?
  • Mais je leur avais encore rien dit de personnel, juste l’histoire du camp, ils pleuraient déjà, je n’ai pas voulu aller trop loin non plus.
  • Ah ok, genre c’est quoi le truc personnel que tu dis normalement aux visiteurs ?
  • J’avais six ou sept ans, j’étais à mon balcon, je jouais. J’ai pris une balle qui venait la tour en face là, sniper, sans raisons. Ici, dans le dos, vers le rein. Tu vois la cicatrice ? »

En écoutant, je me demande : est-ce que je traduis de l’anglais au français ou non aux vingt français autour de moi ? Telle est la question.

*

Par message WhatsApp avec une étrangère qui retournait en France après le mariage :

  • « Oui, bien traversé le checkpoint. Aucun problème à l’aéroport. Mais dans le bus à Qalandya[1], on a dû s’arrêter, ils ont fouillé tout le monde. Ils ont arrêté un ado et l’ont amené. Personne n’a compris, il avait 15 ans je pense. Pauvre gosse ».

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Une jeune palestinienne (ma belle-sœur), étudiante et danseuse professionnelle, au détour de deux verres dans un bar à Ramallah :

« Deux semaines à attendre. J’avais un entretien au Consulat suédois de Jérusalem pour une bourse d’étude. Tous les jours on me disait des choses différentes « oui tu vas l’avoir ton permis » « non tu ne l’auras pas ». Impossible de savoir si j’allais l’obtenir. Bien sûr, ca pouvait remettre ma bourse et donc mon visa en jeu, mais à quoi bon s’inquiéter ? Tout le temps comme çà. Entre temps, j’ai du demander à des étrangers s’ils pouvaient me conduire jusqu’au consulat une fois que je serais à Jérusalem : j’ai le permis de conduire palestinien bien sûr, mais il n’est pas reconnu de l’autre côté du mur. Mon entretien était vendredi à 10h. J’ai obtenu le permis de passer ce même vendredi à 9h, j’étais grave en retard. Deux heures de bouchon à Qalandya pour passer le checkpoint. Je voulais faire visiter la ville aux étrangers qui m’ont aidé, je voulais aller faire du shopping. Une fois à l’intérieur, j’ai pas eu la motiv. »

Combien d’histoires à entendre encore ?

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  • Conversation WhatsApp avec un ami sur le départ pour la France:
    • « Oui, supprime toutes les photographies prises en Cisjordanie s’il te plait. Possible qu’ils disent rien à la frontière, mais possible qu’il regarde dans ton téléphone. Pas possible que les palestiniens apparaissent sinon leur nom sera noté. »
    • « Rah mais c’est quoi cette merde ? »
    • « Supprime WhatsApp c’est plus simple, tu le réactives en France ».
    • « Mais t’es pas sérieux ? »
    • « si si, ils peuvent difficilement t’empêcher de partir, mais ils peuvent te poser tellement de question que tu louperas ton avion ».

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Histoire d’une femme palestinienne, âgée de 55 ans :

« Nous étions à la campagne, en dehors de Ramallah. Nous avions prévu une petite randonnée à partir de 17h puis un pique nique ensemble, avec notre groupe de randonneurs. La marche s’est bien passée. En arrivant à l’endroit pour manger, quatre colons armés avec des Phamas et des pistolets à la ceinture, accompagnés de soldats pour les protéger. Ils nous ont dit de partir, que nous n’avions pas le droit d’être là. Nous étions pourtant en dehors de toute zone de colonie, en territoire C où nous avons le droit d’être. Ils criaient sur nous, nous hurlaient de nous en aller, que nous n’avions aucun droit ici. Les soldats ne disaient rien. Qui sont-ils censés protéger entre des miliciens civils armés et nous ? Nous nous sommes assis, nous avons chanté, forts. A chaque pause, les colons criaient à nouveau. Nous avons continué à chanter. Les soldats ont pris en photographie du plus jeune d’entre nous, je l’ai entendu dire « attends, je n’ai pas souris pour la photo, recommence ». Ils nous mettaient leur lampe torche en pleine gueule pour nous faire chier, toujours en braquant leurs armes et en hurlant. Que peuvent-ils faire contre nos chansons ? »

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Nous partons en visite à un petit village, normalement à quinze minutes de Ramallah. Ma belle-sœur m’accompagne pour que nous fassions visiter aux amis français. Conversation en voiture entre moi et elle :

  • « Rah, toutes les voitures sont arrêtées. Ils doivent fouiller toutes les voitures au checkpoint 
  • On passe par Qalandya ?
  • C’est encore pire, trop de bouchons à cause des contrôles de ceux qui vont à Jérusalem.
  • Mais comment on sort de Ramallah alors ?
  • Il n’y a que trois voix, Qalandya, celui-ci, et une petite route par Birzeit.
  • Ca nous rajoute combien de temps par Birzeit ?
  • Je ne sais pas, au moins 40 minutes.
  • OK… Allons-y… Seulement trois routes pour sortir d’une ville. Trois routes contrôlées. Dès que la surveillance des voitures s’intensifie, tout est ralenti, impossible de sortir de cette ville sans attendre 2 heure dans des bouchons. Pourquoi ?
  • Arrête de poser des questions inutiles, conduit.

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Histoire d’un avocat palestinien : « Oui, moi je peux rentrer et sortir du pays, pour l’instant. Par contre, ma femme et mon enfant sont français et ne peuvent venir ni en Israël ni en Palestine. Interdits de territoire. Ils veulent me forcer à les rejoindre, à quitter Jérusalem, comme çà ils pourront faire sauter mon statut de résident palestinien en Israël, et je ne pourrais plus revenir pour défendre les prisonniers politiques ici en tant qu’avocat. »                                

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 Voyage en mini-bus collectif avec un ami :

  • Souris mon gars t’es filmé !
  • Saleté de check point.
  • Ah putain le mec braque son M16 sur toutes les voitures.
  • Attends, attends… ca y est tu es aussi dans son viseur !
  • Mais il a 18 ans le gars !
  • Et oui, l’armée dure trois ans et est obligatoire, et ils envoient les jeunes en Cisjordanie surveiller les checkpoints et les colons.
  • Whoua, t’as vu, j’étais ciblé !!
  • Comme tout le monde…

 

Encore et encore ces histoires. Toujours, ces conversations. Toujours, cette peur et cette colère. Ca reste, ca colle à la peau, çà s’accroche à tes neurones.

*

Dans un bar parisien dans la douceur d’un soir d’été :

« Je ne peux pas rentrer en Palestine à cause de mon père : il avait été ciblé par les pouvoirs jordaniens, il n’a pas pu renouveler son état civil et maintenant il a peur de s’y rendre à cause des conneries dans son passé. Si son état civil n’est pas renouvelé en Jordanie comme palestinien, le mien non plus, je ne peux donc pas obtenir normalement un visa jordanien. Oui bien sûr, je n’ai pas le droit d’atterrir à Tel Aviv pour aller à Bethléem, impossible. Seule manière : passer par la Jordanie et courir pour demander une autorisation de présence aux autorités jordaniennes pour après sortir de Cisjordanie. Après, je pense que ca se réglera, mon père lui n’a jamais pu sortir de Cisjordanie depuis une dizaine d’année : bloqué.

Et en France, bah, j’y suis depuis une dizaine d’année. Ils m’ont refusé la nationalité. Ahah ils pensent – parce que j’ai milité dans une association pro-palestinienne – que j’ai des accointances avec des organisations terroristes, ahah. Je fais un recours, on verra, en attendant, on va reprendre une bière. »

*

Explication d’un palestinien à un étranger : « Tu sais, il faut comprendre que toute l’économie passe par le filet israélien : nous n’avons pas le droit d’avoir un réseau internet palestinien. Et nous sommes obligés de nous connecter via la Jordanie, nous ne pouvons posséder nos propres antennes.  Pareil pour les routes, tu crois que nous aussi, on espère pas d’autres routes pour sortir de Ramallah ? Tout simplement pour décongestionner le trafic routier, on pourrait créer d’autres routes : nous n’avons pas le droit. Eux disent si c’est possible ou non. Pareil pour l’eau, pour l’électricité. Ils coupent parfois, notamment dans les camps de réfugiés, ils arrêtent l’eau, ils doivent se débrouiller quelques jours ou une semaine sans. »

*

En voiture avec un ami français :

  • Je ne sais pas comment tu fais pour conduire sur ces routes. Et pourtant j’ai vécu à Madagascar.
  • Attends deux minutes tu vas voir, regarde, voilà. Ca va mieux ici non ?
  • Ah oui, pas de trou, comment ca se fait ?
  • On était en territoire C, on vient de passer en territoire A.

Mon ami me regarde comme un ahuri :

  • Je t’explique : le territoire C est un territoire administré en Cisjordanie normalement contrôlé et géré par Israël, le territoire B est une zone dans laquelle la responsabilité est partagée, en territoire A on est sous autorité palestinienne.
  • Mais attends, la zone C ou B là, c’est ici ? en Cisjordanie, en plein milieu de la ville ?
  • Ils décident où sont les zones. Les zones C peuvent être dans les villes comme autour de Ramallah, proche de Jérusalem, ou autour des colonies. Bref, en territoire C, les palestiniens paient les impôts au gouvernement israélien, qui est normalement chargés des services publics de ramassage de détritus ou du maintien des routes. Comme tu vois, ils s’en foutent en territoire C, ils font rien, mais prennent les impôts.
  • Tu me diras, ils sont cons aussi les palestiniens de vivre en zone C du coup.
  • Ils sont obligés : en vivant en zone C, tu as des preuves que tu paies des impôts à Israël, et donc, tu peux obtenir un statut de résident (carte de séjour) pour bosser en Israël. Si tu déménages, tu perds automatiquement ce titre de séjour.
  • Des fous, des fous… N’empêche que cela soit avec des bonnes routes ou mauvaises, ils ne connaissent pas la priorité à droite ici !

*

Dans un bar, dans les nuits fraiches de Ramallah :

  • Reprends un Arak[2] mec 
  • non, c’est bon, ils servent des doses trop fortes. Je vais boire une bière.
  • Dis, si un appareil clignote au dessus de nous là, ca veut dire quoi ?
  • Que c’est un drone israélien, souris mon gars, t’es filmé. ».

*

Il était sourd. Il venait de Bethleem à Hébron visiter sa famille. Au passant le check-point à l’intérieur de ville, les soldats l’ont interpellé. Les soldats lui demandaient de s’arrêter. Sourd, il a continué son chemin. Ils ont tiré une première fois, puis cinq balles à bout portant. Il portait un gâteau d’anniversaire, il ne l’a jamais fêté.

Bien sûr, il faut vivre malgré ces histoires. Heureusement, ils te nourrissent jusqu’à l’épuisement ici et ils te font danser jusqu’à en être euphorique. Heureusement, leur accueil est à la hauteur de leur espoir : infini.

Tout de même, on sait tous au fond. Et ces histoires restent là, dans un coin d’ombre de tes pensées. Au fond, il y a toujours cette petite peur dès que tu bouges, cette lancinante colère impuissante qui remue toujours un peu tes entrailles. Toujours, ces conversations s’incrustent et s’emmêlent aux conversations : une occupation, ce n’est pas que des murs et des soldats partout, le pire, c’est l’occupation dans ta tête, qui grignote petit à petit tes pensées.

*

Conversation entre deux amis dans leur voiture :

 

  • Mais est-ce qu’on peut passer par là ?
  • Je ne sais pas, que dis le GPS ?
  • Mais c’est le checkpoint pour rentrer à Jerusalem, nous on veut rester à Beethléem.
  • J’en sais rien ! Je te dis juste qu’il veut qu’on aille par là.
  • Pas possible, c’est insensé. On est rentré tout à l’heure là on ressort.
  • Arrête toi alors.

 

Cinq personnes. Direction initiale : un parking de Bethleem. Ils ont déjà passé deux fois sans succès le check-point, certains leur ont dit de ne pas aller là, que c’était dangereux. Ils en viennent pourtant.

 

  • Putain, on a avancé deux kilomètre en une heure 1h on sait toujours pas où on va.
  • Ah j’ai compris je crois. On allait bien au parking à côté du camp de réfugié qu’on nous a indiqué ?
  • Oui oui c’est çà.
  • Regarde là.
  • Quoi ? Il y a rien
  • Si, le mur. Le GPS ne comprends pas qu’il y a le mur, ils pensent que le parking est collé aux camps, il l’est, mais les deux endroits sont séparés par le mur. C’est pour çà qu’on tourne en rond. »

 

Un mur, tourner en rond. Ca sonne plutôt vrai.

 

*

Conversation à Ramallah avec une amie palestinienne :

 

  • Non, elle n’est plus payée que 45% de son salaire depuis 6 mois.
  • Pourquoi ?
  • Jeu diplomatique. A cause du plan de l’autre Trump, beaucoup d’accords internationaux sont tombés à cause de lui, et l’argent des bailleurs internationaux à l’autorité palestinienne a été réduit de moitié. Tout simplement, l’autorité palestinienne décide de là où va l’argent qui reste, et bien entendu, les paies des fonctionnaires ne sont pas la priorité.
  • Merde, qu’est-ce qu’elle fait ta mère ?
  • Que veux-tu qu’elle fasse ? Elle continue de travailler, les cinq écoles qu’elle gère ne vont pas fonctionnées toutes seules.

*

Conversation entre une palestinienne et un français, tout juste mariés :

  • « Youhou ! Je peux rentrer sans difficulté maintenant par Israël !
  • Non, déjà on doit avoir l’acte de mariage palestinien. Puis on ira au bureau militaire israélien à Ramallah, puis eux vont enregistrer notre mariage. Enfin, il faudra que je te déclare sur ma carte d’identité comme mon mari, et là cela sera bon.
  • Ah, je vais être dans l’état civil israélien ?
  • Tout notre état civil est contrôlé par eux Habibi.
  • Ok, mais pour les frontières c’est bon maintenant ?
  • Oui tu passeras avec moi via la Jordanie. La première fois, je te préviens, ils vont te garder des heures parce qu’ils sauront que nous sommes mariés. Bon, normalement, ils ne pourront pas t’empêcher de passer. Mais voilà.
  • Génial…
  • Ah, et c’est possible maintenant qu’ils te donnent un visa seulement pour la Cisjordanie, et non pour Israël. Tu n’auras pas le droit d’y aller, comme moi.
  • Ca dépend de quoi ?
  • On sait jamais de quoi ca dépend, tu n’as pas compris encore ? »

*

Conversation en voiture sur la route pour Naplouse avec un ami :

  • Je n’imaginais pas çà aussi montagneux, aussi escarpés.
  • Oui, c’est plutôt joli, surtout le printemps, les collines ne sont pas encore asséchées comme elles le sont là.
  • C’est quoi ces lotissements neufs en haut des collines avec les châteaux d’eau ? Ils se mettent bien eux.
  • Ah j’avais oublié de t’expliquer. Je vais t’apprendre un nouveau jeu : comment reconnaître les colonies israéliennes sur les collines en Cisjordanie ? »

 

*

Par quelle route peut-on passer ? Que dire si nous nous faisons arrêter ? Comment peuvent-ils vivre avec trois tours de garde qui les entoure et les enfume ou les tire comme des lapins quand ils veulent ? Ah oui, deux de ses cousins sont en détention administrative sans procès et sans date de sortie, c’est possible çà ? Est-ce que j’aurais mon permis pour rentrer en Israël visiter ma famille ? Pourquoi l’ambulance a été bloquée par le check-point israélien alors que cette femme accouchait ? Pourquoi diviser une rue en deux ? Pourquoi agrandir encore cette colonie déjà énorme ? A quelle heure sont ouvertes les frontières et quand puis-je passer ? Qu’est-ce que ce truc d’acier, de barbelés et de caméra si ce n’est un passage pour bétail ? Est-ce que c’est risqué ici ? Pourquoi sommes-nous en zone A et qu’est-ce que c’est la zone C, je croyais que la Cisjordanie se gérait seule ? Combien de check point en Cisjordanie tu dis, 157 ? Pourquoi les palestiniens n’ont pas accès à la mer morte alors que la mer borde une partie de la Cisjordanie ? Combien sont en prison tu dis ?

 

Tant de questions, tant d’histoires.

 

Aucune réponse.

 

Bienvenu en Palestine.

 

 

[1] Qalandya : check-point entre Jérusalem et la Ramallah

[2] Alcool réalisé dans tout le moyen-orient à base d’anis*

 

Pour en savoir plus :

 

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