Thomas BERTEIGNE

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Billet de blog 22 décembre 2023

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À ma fille, palestinienne et française

Ma fille aura un État qui oublie ses racines égalitaires et qui ne sait plus rêver. Ma fille aura un peuple qui n'a pas d'Etat, un peuple qui se fait massacrer et qui ne peut que rêver d'égalité. Que souhaiter à cet enfant de trois ans ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A ma fille, Française et Palestinienne,                                                         

Heureusement, aujourd’hui tu n’es qu’une boule bouclée qui court et crie « caca » dans l’appartement en faisant tournoyer au-dessus de ta tête ton pantalon et un doudou qui n’a rien demandé. Heureusement, à ce jour tes seules priorités sont de savoir comment tu vas réussir à négocier trois amandes au chocolat et non pas une seule comme je suis en train de te le dire. Et je ne sais pas par quelle magie cela est possible, mais tu restes plus concentrée sur les gommettes à coller sur la table (et non pas sur la feuille) plutôt qu’aux bruits des armes de nos téléphones qu’on essaie maladroitement d’étouffer. Certes tu es la plus incroyable, mais faut le dire aussi, t’es quand même un peu con, surtout quand tu persistes à lécher toutes les vitres que tu croises.

Mais jusqu’à quand ?

Jusqu’à quand tu resteras le début d’un monde ? Jusqu’à quand tes épaules ne porteront pas toute cette merde ?

Perso, je guette, je te jure que je suis à l’affut du moindre petit geste, ces réflexes de haine, d’effroi, ces réflexes d’un corps qui crie silencieusement. Je regarde souvent dans tes yeux pour y voir une lueur de colère, j’observe tes muscles de la mâchoire pour y reconnaître la même contraction d’injustice et de peur que je connais. A force de surveiller, j’ai peur d’attirer ton attention, donc je me cache bien, tu penses ! Mais tu le ressens, j’en suis sûr, mon inquiétude face à la vie que tu auras. Tu le ressens, je le sais, l’angoisse et la colère de ta mère face à son/votre peuple massacré depuis tant de temps. Même si tu passes la moitié de ton temps à t’amuser à mettre ton doigt dans mon nez, je pense que tu le ressens.

Mais jusqu’à quand la folie de ton innocence te protège ? Jusqu’à quand cela restera dans le ressenti et quand est-ce que tu comprendras tout ça ? Pire, quand est-ce que tu verras, que malgré ta compréhension, tu verras qu’il n’y a plus rien à comprendre dans ce monde trop fort pour toi ?

Quand cela arrivera, je ne saurais peut-être pas t’expliquer tout çà, trop long, trop de souffrance, trop d’histoires et d’Histoire écrites par trop de monde. Autant te le dire tout de suite aussi, je ne pourrais pas te protéger comme je le désire. Ton père a beau être le plus fort et le plus génial du monde, il y a quand même certaines priorités devant un flingue : le premier étant de fermer sa gueule. Je ne saurais même pas te présenter les solutions concrètes à mettre en place pour résoudre tout çà : pour le coup, c’est juste que je suis trop limité intellectuellement pour faire face à l’ampleur du bordel, tu t’en rendras bien compte aussi un jour.

La seule solution que je parviens à trouver est de te souhaiter autre chose que ce que j’ai vécu. Ce n’est pas un espoir actuel, plutôt un rêve que j’ai pour toi, de connaître d’autres réalités que celle de ta mère.

Je te souhaite de ne pas entendre un individu dire d’un enfant de trois ans qu’elle est antisémite parce qu’elle porte un petit keffieh palestinien. Dans ton futur, un enfant de trois ans ne saura pas ce qu’est la religion et n’aura pas à le savoir.

 Je te souhaite de ne pas entendre une personne dans le métro te dire de t’asseoir loin d’elle parce que tu sembles différente d’elle. Bientôt, les transports en communs seront un lieu sûr et serein pour toi, comme pour toutes personnes, femmes et racisées et autres.

Je te souhaite d’avoir un aéroport pour aller dans ton propre pays, je te souhaite de ne pas passer par 3 postes frontières différents pour arriver chez toi et ta famille. Tu auras, comme le pays voisin, des jonctions quotidiennes low cost, qui t’amèneront à côté et tu seras reçue dans ta langue par ton administration et non pas par plusieurs administrations étrangères.

 Je te souhaite de connaître la mer méditerranée dans ton propre pays, de ressentir cette brise fraiche et iodée qui se balade dans les ruelles qui mènent à la plage et qui t’amèneront aux buvettes qui longent les quais. Tu seras belle et reposée sur cette plage, à une heure de route de ta maison familiale.

 Je t’espère de ne jamais te faire braquer dans ton pays sans raisons par un militaire qui ne parle pas ta langue. Je te souhaite de ne plus craindre que ton oncle, que ta cousine, que ta mère, ne soient pas arrêtées au détour d’une rue. Et si jamais tu as un frère, puisse-t-il ne pas recevoir une balle d’un sniper lointain à la fleur de son adolescence ! Ça sera fou tu verras : tu seras libre de changer de ville sans subir de fouilles, sans avoir des captages numériques qui te surveillent. Soyons vraiment libres : tu rejoindras Ramallah à Bethléem en trente minute et non pas deux heures à cause des détours imposés par les colonies et les check-points.

Tu verras, la France se sera ressaisie aussi, ton double nom avec une consonance arabe ne sera pas un problème. Va savoir, tu aideras peut-être même l’État à organiser rationnellement et correctement toutes les personnes arrivant en France. Tu travailleras peut être dans ce système qui organise une prise en charge globale de l’accueil de la personne jusqu’à son insertion, proposant une offre de soin, de cours de français, d’accompagnement juridique et social de qualité. Soyons vraiment barjo : tu travailleras avec l’ensemble des services publics qui seront bien payés et avec des effectifs suffisants pour apporter des réponses correctes et rapides pour les étrangers que tu accompagnes dans leur quête de refuge. J’ai même envie de te dire que tu vivras sereine dans la rue : sans crainte d’une ratonnade de fous furieux remplis de peurs d’un monde qu’ils ne comprennent pas.

Vraiment, je te souhaite de vivre dans un monde où des faits ne feront pas débats avec des émotions et des préjugés. Je le sais, les réseaux sociaux auront disparus et seront des espaces sans montages et sans insultes où seules des actualités analysées et factuelles seront débattues. Tu pourras ainsi découvrir dans ces espaces médiatiques connectés des informations et des débats politiques qui ne seront plus soumis à des marchés financiers mondiaux avec des intérêts propres, politiques ou économiques. Dans cet espace, tu pourras parler de ton trauma transmis par les générations de palestiniens avant toi et tu seras soutenu et non pas démontée ; personne n’écrira ton nom sur un missile pour avoir parlé de ton histoire.

Je ne sais pas si tu connaîtras tout çà. Après, vu le réchauffement climatique, c’est possible qu’on ne connaisse plus rien de tout çà. Et là, c’est sûr ma fille, qu’on tombe vraiment sur un horizon limité. Le problème est que tu vas vivre là-dedans, dans un Occident qui ne parvient pas à inventer à un nouvel avenir, dans un Orient qui paie les fautes de l’Europe et se durcit, dans un monde qui te vole ton pays, dans un monde qui se barre en couille et surtout, qui crame. Et sur toi plus que d’autres, l’obscurité et ses guerriers seront légions, étouffants, persécuteurs et sans limites.

Là-dedans, et c’est la folie de l’humanité depuis longtemps je pense, tu vas devoir t’y retrouver, te demerder à survivre, et combattre pour faire vivre une lumière.

Aujourd’hui, ton seul sourire déchire mon monde et apporte mon espoir.

Demain, s’il te plaît Monde, ne déchire pas trop vite le sourire de ma fille.

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