A Hébron, espoir et réalité

Hébron, un jour capitale économique de la Palestine, aujourd'hui ville fantôme. J'ai voulu écrire les histoires que j'ai vécu et entendu lors de mes visites, un petit récit comme un salut respectueux à mes guides et leurs volontés.

 

Nous passons le premier checkpoint ; une dizaine de personnes. Nos cœurs se serrent, nos neurones tentent de se connecter pour réfléchir à la meilleure solution. 

  • Vos passeports s’il vous plaît. 
  • Voici le mien. Nous sommes un groupe de français. 
  • Ok, je veux voir tous les passeports. 

Ma colonne vertébrale se contracte avec un frisson de peur. Ne pas réagir, ne pas détourner les yeux. Ne pas les regarder. Elles.  Se grouper le plus possible. 

Au coin de l’œil, je vois qu’elles suivent, qu’elles se faufilent entre nous, rentrent et sortent dans le groupe. Elles sont passées sans rien montrer. Se rapprocher d’elles. Continuer.

Déjà, en amener une était une mauvaise idée, deux, une connerie. C’est elles qui décident après tout, c’est elles les guides.

Nous arrivons dans une rue vide, une rue fantôme devant nous. Nous sommes passés. Nous regardons derrière, nous sourions, nous essayons de ne pas paraître inquiets. Une d’entre elle vient me voir : 

  • Ne nous regardez pas comme çà. Continuons. ca va aller. 
  • Tu m’avais dit qu’ils ne regarderaient pas nos passeports. 
  • Ils font du zèle aujourd’hui, on sait jamais de toute façon. Khalas, ça va aller. 

Pas une voiture, pas d’ombre, pas de murmures de vie. Rien. Les portes lourdes de fer des anciennes échoppes sont fermées, cloisonnées. Sur les balcons se tracent les signes de l’abandon : de la peinture qui s’écaille, des pots brisés, des monticules de poussière dans les coins. A l’intérieur, à travers les fenêtres, nous pouvons deviner de vieux meubles laissés là. Certaines vitres sont brisées, d’autres murées. 

Il est difficile de croire que cette rue a été la plus fourmillante et la plus commerçante de la Palestine un jour. J’entends ces phrases qu’on m’a répété : “Tout le monde venait vendre et acheter, échanger, boire un café, attendre le bus, se faufiler entre les voitures, les « Fords » bus publics, les toiles colorées des échoppes.”

Encore un check-point piéton. Même crainte, même ambiance et procédure. Même absurdité : nous n’appartenons pas à ce pays et nous pouvons passer. Et à vrai dire, nous nous demandons pourquoi nous passons : au bout de la rue il y a une colonie, c’est tout.

 A pars ça, c’est comme visiter des ruines de quelques années, sans vies si ce n’est la chaleur écrasante.  

Elles, elles ne peuvent pas passer par contre. Nous répétons le même schéma, nous nous rapprochons, elles font le tour du groupe, s’éloignent du soldat et s’approchent au moment où il faut.  Le soldat contrôle et ne s’aperçoit de rien. Nous passons ensemble.


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  • Faisons demi-tour, vraiment. On s’en fout d’être là. Nous ne voulons pas prendre des risques inutiles pour vous. Imagine ton père ce qu’il me dirait.
  • C’est bon, ne vous inquiétez pas, tout se passe bien. 

On vient me voir : 

  • C’est bon, dis-leur qu’on peut repartir, on en a assez vu. Ce n’est pas la peine de prendre des risques, elles ne sont pas obligées. Nous irons voir le reste de la ville ensemble. 
  • Je leur ai déjà dit. Elles veulent être là. 
  • Pourquoi prendre des risques inutiles avec elles ? Cela ne sert à rien. 
  • Je crois que si, cela sert. C’est leur manière de résister, tu comprends ? C’est leur pays, elles veulent prouver à nous, aux soldats là, au monde, qu’elles peuvent venir si elles le désirent. C’est probablement le seul pouvoir qu’elles ont ici. 
  • Mwouai, elles n’ont rien à nous prouver et puis qu’est-ce qu’elles risquent?  Qu’est-ce qui passe si ils les arrêtent ? 
  • Au mieux, ils les raccompagneront hors de cette zone H1, de l’autre côté de la rue, où elles ont droit d’être. Au pire, ils les emmènent en garde à vue quelques heures, notent son nom, tout çà… Mais t’inquiète, elles sont avec des touristes, comme des touristes, donc ça ira, puis au pire tu fais bouclier humain d’accord ? 

Un panneau en hébreu et en anglais « Dans cette rue, l’Etat israélien a fermé des magasins afin de pacifier la ville et améliorer la sécurité des habitants suite aux années 2000 ».

 Et fermer par la même occasion le centre économique névralgique de Palestine, et installer des colonies au cœur de la ville, interdire l’accès à ces rues aux anciens habitants, et exproprier les propriétaires des magasins, installer deux milliers de soldats pour quelques centaines de colons, installer des murs, des barbelés et des portes métalliques dans la ville… Énumérer me fatigue. L’air est lourd, ma tête résonne mais les rues n’ont jamais été aussi vides.

  • En même temps, fallait pas oser faire une deuxième intafada, murmure un ami dans un rire cynique. 
  • C’est sûr qu’ils ont cherché, réponds-je
  • C’est ouf quand même, il y a fallu que j’attende d’avoir trente ans et de venir en Palestine, pour enfin considérer tout le bien que peut être l’espace schengen ! 

Nos rires tentent tant bien que mal de dissimuler notre angoisse. Nous continuons de regarder autour de nous, un bus de touristes américains passent rapidement à côté de nous. Un groupe de soldat arrive en courant. Je ne peux m’empêcher de tourner la tête vers elles. Tout va bien, les autres les entourent et discutent en anglais. Les soldats suivent les ordres d’un talkie-walkie et finissent par tous monter dans une jeep et partir. 

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J’essaie d’imaginer, quelques centaines d’années auparavant, où toute la population, qu’importe la religion, n’était qu’un seul et même peuple opprimé par le même empire ottoman. Les premières révoltes des années trente, l’effroi des massacres juifs dans les années 30, le protectorat britannique excitant les deux populations l’une contre l’autre comme tactique de contrôle colonial. Puis depuis cinquante ans, une colonisation lente et certaine. J’essaie d’imaginer la vie des palestiniens coincés ici pendant trois ans d’intafada dans les années 2000 : un jour sur trois, pas le droit de sortir. Souvent, interdiction d’ouvrir les magasins. Puis certains d’entre eux sont simplement virés de chez eux pour raisons de sécurité. Puis, petit à petit jusqu'à aujourd'hui, seuls dix pour cent de la population d’Hébron a accès à ces rues du centre-ville. Puis, tout le monde s’en va, suivant les nécessités du moment. 

Petit à petit, le cœur d’Hébron, grouillant de richesse, de parfums, de poteries et d’épices, bat de moins en moins fort, de moins en moins loin.

 

  • Encore un…

Je suis tiré de mes pensées. Un soldat descend l’escalier de sa tour de garde à notre gauche. 

Autre soldat. Autre arrêt. Les passeports de tout le monde. Même tactique. Je vois les filles passaient trop vite sur notre gauche, elles ont été trop rapides. Le soldat ne dit rien, il continue de regarder nos passeports français à nous. 

D’un coup, il se tourne vers elles : 

  • Attendez, ordonne t-il en anglais, je n’ai pas vu vos passeports

Tous bloqués, nous ne savons pas comment réagir. Une d’entre nous s’était approchée, avait glissé son passeport dans la main d’une entre elles.

  • Voici le mien, assure une de nos amies palestiniennes avec un français sans accent
  • Merci, et toi ? Où est ton passeport ? 
  • Je n’ai pas mon passeport, je l’ai oublié à l’hôtel, répond-elle en anglais. 
  • Quel est ton nom ? 
  • Emilie Robert, répond-elle sans réfléchir avec un accent français impeccable. 
  • Tu n’as aucune preuve d’identité sur toi ? 
  • Non, je vais vérifier dans mon sac, dit-elle en commençant à ouvrir son sac à main bleu. 
  • Stop ! 

Il l’a braque. Mitraillette pointée sur elle. J’entends les souffles qui se coupent autour de moi. Je vois les veines des poings de mon ami grossier autour de ses doigts qui se serrent. J’entends les pas de personnes qui reculent, d’autres qui avancent. 

  • Qui t’a dit d’ouvrir ton sac ? Stop, right now ! 
  • Mais vous me demandez de chercher une carte d’identité ! Je voulais…
  • Ça suffit ! Crie-t-il en relevant de nouveau son arme sur elle. 
  • Ok ok !

Il s’approche, prends son sac. Il appelle par radio un de ses collègues qui arrive. Le deuxième prend le sac et fouille. Que cherche-t-il ? Que veut-il ? Je les entends parler Hébreu entre eux, puis avec la radio encore. Un d’entre eux nous regardent, je sens ses yeux hésiter. 

  • Nous allons vous ramener en zone H1 Madame. Vous autres, vous pouvez continuer si vous souhaitez. On doit toujours avoir son passeport à l’étranger. 
  • Nous allons rentrer avec elle. 
  • Très bien. Toi, avance, nous repartons à l’entrée de la zone.

Je regarde mon amie se taire. Je la connais, je vois sa mâchoire serrée, je devine quand même son jeu d’acteur, elle feint d’être naïvement surprise et énervée mais ne fait pas de problème. Que pourrait faire d’autre une touriste français, si ce n’est de ne pas comprendre ce qu’il se passe, demander des explications, elle continue aussi de nous parler en français pour leur faire croire qu’elle est française. N’empêche, je vois ses mains qui tremblent. J’espère que son amie va rester calme aussi.

Nous arrivons au bout, nous sommes de retour en zone H2. Il n’y a pas de délimitation ici, une barrière invisible pourtant : les soldats nous laissent là et repartent.  

Nous commençons à tous respirer de nouveau. Elle, elle s’assit lourdement sur le trottoir et pleure de rage. Son corps respire enfin, et souffre dans le même temps, comme si ses bras, ses jambes, ses tempes avaient été heurtés, secoués, et que tout le poids était parti d’un coup. 

  • Ne restons pas ici, allons dans ce magasin, je connais le propriétaire, il va nous accueillir, dit la deuxième palestinienne. 

Nous rentrons dans le magasin, nous nous entassons tous, il sort plein des tabourets. Il remarque d’un coup notre amie qui pleure encore, il commence à la rassurer en arabe : 

  • Viens, rentre s’il te plaît. Rentre, ne les laisse pas voir tes larmes, je te fais un café. Ils t’ont énervée ? Ce n’est rien, assis-toi, c’est fini, ils ne vont plus te fouiller ici. Sèche tout çà, ils ont crié ? Ah avec son arme carrément. Ils sont jeunes aussi. Laisse c’est fini. Je vais chercher d’autres chaises. 

Je reste un moment debout pendant que tout le monde s’assit, savoure le café turque à la cardamone, des cigarettes s’allument à mesure que les tabourets se distribuent. 

Derrière moi, je vois la rue qui monte à la Mosquée Ibrahim et reconnaît les barbelés à sa gauche qui cachent un autre check-point. A droite, des barrières avec un poste frontière, dans une ville, et quelques soldats qui trainent. A ma gauche, la ville fantôme d’où nous venons. Rue déserte, toujours.

  • On t’a dit que je racontais des histoires ? Reprend le commerçant en anglais. Ah je ne sais pas, je juste pose des questions en narrant un peu ce que nous vivons ici. Mais attendez, je vais vous expliquer un peu plus notre ville, l’histoire de ces rues interdites, ces autres fantômes… 
  • Cela arrive souvent que les soldats agissent comme çà ? Demande une amie militante
  • Ah quand ils ont un doute sur la nationalité de la personne, oui bien sûr. 
  • Pourquoi ? 
  • Ah ah, vos amies ici ne vous ont pas dit qu’en Palestine, il n’y avait que des questions, mais pas de réponses ? Je ne sais pas pourquoi. Tiens un jour, je passe le check-point là plus haut. Vous savez, j’habite ici depuis soixante ans et avec ma bedaine et mes bides, je ne pense pas qu’on puisse me voir comme dangereux. En tout cas, je m’apprête à passer, mais le soldat décide de me fouiller. Bon, pourquoi pas, ils savent que j’habite à dix mètre, mais ok. Je lui donne tout le contenu de mes poches. Puis il prends mes paquets de cigarette. Il met le paquet neuf de côté, puis il prend le paquet ouvert où je n’avais fumé que deux cigarettes. Et voilà qu’il tente de glisser ses doigts dans le paquet ! L’interstice est trop petit, il n’y arrive pas forcément mais il veut quand même sentir le fond du paquet. Au bout d’un moment, il était sûrement frustré et me regarde avec suspicion, là je commence à sourire, tout de même ! Je lui demande quand même en hébreu, avec gentillesse : 
    • « Qu’est ce vous cherchez la dedans ? 
    • Peut être il y a une arme à l’intérieur. 
    • Une arme, dans un paquet de cigarette à peine entamé ? 
    • Oui un couteau par exemple. 
    • Mais monsieur, j’ai plus de soixante ans, il y a à peine deux centimètres,  dans le paquet, comment je pourrais cacher une arme là et venir après passer par ici ?
    • Tout est possible. »

L’homme rit. Sa voix rauque et ses yeux malicieux nous emportent et nous relâchent. Son rire nous réchauffe un peu. Il prend paquet de carte sur son comptoir, et nous invite à nous rapprocher :

  • « Venez, regardez notre ville et ses rues. Alors, voici en noir les frontières normalement définies en 1967, qui délimitent les territoires sous autorité palestinienne et celles contrôlées par Israël. Aujourd’hui, les zones bleues sont à l’Etat israélien, les zones rouges aux palestiniens, les zones roses nous sont interdites aussi désormais. 

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Je vois que tu as l’œil toi ! oui exactement, les zones bleues ont largement dépassées la frontière de 67. Que veux-tu ? C’est comme çà. Regardez ici, c’est la veille ville, où nous sommes actuellement. Bon, toutes les ruelles en rouge nous sont interdites, totalement fermées. Les zones violettes, nous n’avons pas le droit d’y marcher, certaines sont partagées. D’autres encore, on a le droit de la parcourir mais plus d’y ouvrir nos magasins. Là, il y avait le marché de viande avant. La rue devant le magasin, regardez cette photo : tout ce monde, toutes ces voitures, oui c’était des voitures françaises à l’époque ! Rien qu’en regardant la photographie, on sent la vie qui crépite. C’est vide désormais, c’est là où vous étiez toute à l’heure. 

Les rues en pointillées en violet et marron sont les rues où les deux populations un droit de passage.

Ici voilà, regardez bien, c’est une zone rouge, palestinien, mais la rue là leur est interdite. Oui, comme tu le vois, en partant de chez eux, plusieurs rues leurs sont interdites. Oui, ils doivent faire le tour du quartier pour arriver au centre. Quinze minutes de détour. Pareil pour le cimetière, nous n’avons accès que par le haut de ville, non par le centre ville. Même quand tu meurs juste là et que ta famille habite ici au centre, elle est obligée de faire le tour pour rentrer dans le cimetière. Ne demande pas pourquoi. Il y a même une maison : leur porte d’entrée était située sur cette rue désormais interdite pour eux. Pourtant, le comité de la ville, tenue par l’Etat israélien, leur a interdit de creuser une autre porte de l’autre côté pour qu’ils puissent entrer et sortir normalement chez eux. Ce qu’ils font ? Bah, un petit escabeau sur une fenêtre à l’arrière de la maison leur sert de porte d’entrée.

Non, çà c’est autre chose cette maison, tu vois elle est entre la zone bleue et rouge, et entourée de deux rues : une interdite aux palestiniens, une autre autorisée pour les deux populations. Il habite donc à un angle stratégique, et le gouverneur militaire israélien lui a proposé une fortune pour acheter sa maison. Il a toujours refusé. Ils ont envahis leur maison un nombre incalculable de fois, pour des perquisitions soit disant. Quand sa femme a accouché, les israéliens ont bloqué la route pour l’ambulance, l’enfant est mort né. Deux de ses fils ont été tués ces dernières années, un autre est emprisonné. Mais il reste. Il continue de monter sur son toit. Il contemple la tour de garde à côté de son toit, les drapeaux israéliens tout autour de lui, mais il reste. 

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Oui, c’est vrai, peu décident de rester comme lui ou moi. Il faut bien comprendre, vous êtes déjà allés à Naplouse ? Oui ? Bah ici, c’était pareil,mieux encore, plus grand, plus bruyant, encore plus de produits, plus de monde ! Depuis les années 70, ils ont commencé à fermer des rues, à créer des détours, à mettre des check-point à l’intérieur de la ville. Pendant les intafada, nous ne pouvions pas sortir, beaucoup de magasins ont été obligées de fermer, soit par à cause de la perte d’argent, soit à cause des militaires qui les ont forcés. Puis, ils ont continué à mettre des portails électriques, des files d’attentes interminables pour rentrer chez soi ou pour acheter un fruit. Forcément, les gens partent. Tu as vu toutes ces portes closes désormais ? Vous êtes passés par ces rues ? Non, vous verrez, les colons habitent au premier étage ou au deuxième alors que nous autres n’avons plus que le rez-de-chaussée. Forcément, ils en profitent un peu : ils jettent tout, bouteille d’urine, pierre, détritus. Nous avons du mettre des filets de sécurité. » 

 

« Vous allez à la mosquée après, enfin la moitié de mosquée ? Vous ne connaissez pas l’histoire ? Ok, tenez, reprenez du café.

C’était un docteur, un colon oui, il s’est déguisé en militaire, avec le même uniforme que les soldats israéliens. C’est avec cette ruse qu’il a eu le droit de rentrer dans la mosquée. Oui bien sûr, les soldats israéliens sont toujours venus quand ils voulaient dans la mosquée. C’est pour çà qu’il y a des tapis maintenant dans la mosquée : les soldats, déjà pas invités, n’ont jamais enlevé leurs chaussures. Enfin, c’est comme çà que le colon, déguisé en militaire a pu passer le check point israélien, il n’a pas été contrôlé. 

Il est entré, armé avec des fusils aux balles explosives. Il a continué son chemin, il est arrivé dans la mosquée lors de  la prière de la semaine, un vendredi. Il a tiré comme un fou sur tous ceux présents qui étaient agenouillés. Vingt, trente morts, jusqu’à ce qu’enfin certains puissent le maîtriser. 

Maintenant, le bâtiment est divisé en deux lui aussi, une partie pour Israël, l’autre pour nous, comme tout le reste de cette ville. Vous verrez, à l’intérieur, les arches de la Mosquée s’arrêtent à un moment contre un mur. De l’autre côté se trouve la synagogue. Nous n’avons pas accès du tout à la mosquée les jours de prière pour Israël. Pourtant les colons eux ont le droit de venir, et ils s’amusent à taper contre les murs à l’intérieur lors de nos prières. 

Tout çà n’est plus une affaire de religion de toute façon. L’Etat a mis tellement de murs, de divisions partout, que cela se déchire et s’écrie même dans les cœurs des hommes et femmes civils.

Comment je vis ici moi ? Ah entre tous ces interdits tu veux dire. Oh tu sais, j’ai plus de soixante ans. Cela fait longtemps que je ne vends pas assez pour gagner ma vie correctement, mes enfants m’aident. Mais je reste ouvert, bien sûr je me battrais toujours pour garder ma permission d’ouvrir mon magasin. J’ai assez travaillé dans ma vie de toute façon, je veux juste avoir le droit de rester ici, là où toute ma famille a grandi, de grands parents à mes enfants.

Je ne raconte que des histoires désormais. Je ne peux faire que çà. Et je forme des jeunes aussi, comme cette palestinienne qui vous guide, ou Miras derrière vous, pour qu’ils puissent continuer mes histoires après moi. Ils peuvent fermer le quartier, murer nos têtes, ils peuvent te brusquer de leurs armes, mais ils n’auront pas ces tabourets où vous êtes ici, ni les histoires que je vous ai partagés aujourd’hui.

Comment pouvons nous aider ?

Ah je sais pas, nos histoires passent même les barbelés elles ! A vous de les partager maintenant. Puis si vous voulez acheter des souvenirs ici, je vous ferais des prix bien sûr !"

Pas fou le commerçant… 

En sortant du magasin, le sourire du commerçant nous accompagne. Je regarde nos amies palestiniennes qui s’éloignent doucement vers les portails plus haut, à côté des soldats. Je les vois qui sans parler, décident d’un commun accord de s’asseoir là, devant la douane pour rentrer dans la ville. Une d’entre elles plisse ses yeux, concentrée, à l’ombre, et commence à fouiller son sac. L’autre reste debout, à quelques mètres de tout ce beau monde de militaires, de fer et de fils coupants, elle sort une cigarette en même temps que l’autre. Je les observe fumer toutes les deux. En silence. Il n’y a plus de peine, plus aucune larme. Elles avalent la fumée avec une lente rage, le menton haut, défiant de leurs charmes les rares passants et les gardiens sans clés. 

Dans l’air lourd de cet après midi mourant, je pense qu’à cet instant que tout leur  appartient : les barrières alentour, les armes automatiques, les pierres des maisons fermées, les vitres des étages volées, le ciel morcelé par le barbelé, tout à cet instant, appartient à leurs yeux féroces et calmes.

Plus tard, nous nous en allons, nous respirons un peu plus en dehors de la vieille ville, nous retrouvons le fourmillement des vendeurs, des bus, des enseignes à la belle calligraphie. Il reste la route à faire maintenant, il reste à traverser encore une fois les collines lacérées de béton, les ralentisseurs israéliens.

Ici, même si la question du conflit reste immense et insolvable, ici à Hébron il n’y a pas de petites rebellions inutiles. Un magasin qui reste ouvert. Un café offert à un étranger. Des histoires d’ombres et de morts qu’on partage pourtant avec intensité et avec malgré tout un appétit pour la vie et le futur. Une cigarette fumée et volée au temps et à l’espace. 

Tout, rien : l'espoir face à la réalité. 

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