Dans un pamphlet abject à paraître contre les économistes critiques ("Le négationnisme économique et comment s'en débarrasser", à retrouver ici), Pierre Cahuc et André Zylberberg se laissent aller. Assimilation des contradicteurs aux négationnistes du génocide juif, attaques ad hominem, appel à l'épuration : nos deux experts néolibéraux, bien en phase avec l'odeur pestilentielle de cette rentrée, ne rechignent pas à se salir les mains. Leurs dérapages ne font que refléter l'arrogance, d'habitude mieux maîtrisée, de dominants aveugles aux dégâts de leur mondialisation. Dans un texte (reproduit ci-après) récemment publié par la revue autrichienne Kurswechsel , je reviens sur l'histoire de la construction de cette contre-expertise économique au service des mouvements sociaux à laquelle j'ai participé depuis vingt ans et qui est aujourd'hui sous le feu des polémistes de caniveau. Cette histoire nous a réservé des surprises, obligeant certain.e.s d'entre nous à passer du travail de contre-expertise à celui (ô combien plus difficile) d'animation de mouvement. Sans lâcher, du moins telle était notre ambition, ni notre rigueur théorique ni nos postulats éthiques; car il n'est de science sociale qu'engagée, explicitement ou non, dans le débat social. 

Les réformes néolibérales sont toujours présentées par leurs promoteurs comme l'expression de la rationalité économique objective. Depuis le milieu des années 1990, en France, des économistes hétérodoxes se sont regroupés pour travailler collectivement aux côtés ou au sein des mouvements sociaux afin d'apporter une expertise critique et de déconstruire les arguments néolibéraux. J'ai moi-même participé à ces diverses initiatives, dont je présente ici un bref historique.

On sait comment le tournant néolibéral des années 1980 s'est appuyé sur le travail intellectuel et politique d'économistes prestigieux, regroupés notamment dans la Société du Mont Pélerin et divers think tanks anglo-saxons financés par des fondations appartenant à de riches industriels 1. Leur projet collectif s'inspirait du constat selon lequel « les idées ont des conséquences »2. Ce ne sont pas les économistes qui ont déclenché le tournant néolibéral mais ils l'ont certainement rendu possible en constituant un répertoire d'idées, de slogans et de recettes de politique économique dans lequel les responsables politiques n'ont eu qu'à se servir depuis trente ans.

La revanche politique du libéralisme économique sur le marxisme et le keynésianisme a provoqué un glissement de terrain dans les départements d'économie à l'Université et dans les centres de recherche : l'orthodoxie néolibérale a progressivement évincé les approches historiques ou critiques au profit des modélisations mathématiques qui simulent le jeu des mécanismes de marché et démontrent les inefficacités dues aux « rigidités » sociales ou étatiques. En France particulièrement, les économistes sont devenus dans leur grande majorité au fil des années, par le jeu des conversions et des recrutements, les intellectuels organiques du néolibéralisme. Ils recommandent et justifient privatisations, dérégulations, libéralisation des mouvements de marchandises et de capitaux... Les économistes marxistes, institutionnalistes ou keynésiens sont marginalisés, privés d'avancement de carrière, et pour les jeunes, interdits de recrutement après une thèse hétérodoxe.

C'est dans ce contexte de révolution néolibérale qu'un mouvement social original s'est levé en France en 1995 contre un projet de réforme de l'assurance maladie et des retraites, le plan Juppé (alors Premier Ministre du président Chirac). Initié par certaines organisations syndicales, ce mouvement a été marqué par de grandes manifestations et une longue grève des cheminots, soutenus par une grande majorité de la population, au point que le directeur de l'institut de sondage CSA, Stéphane Rozès, a alors inventé une expression, la « grève par procuration », qui a marqué les esprits. Une caractéristique importante de ce conflit social a été l'engagement des intellectuels. D'abord, en défense de la réforme Juppé, la Revue Esprit lance une pétition « pour une réforme de fond de la Sécurité sociale ». Ce courant de pensée, catholique de gauche, proche de Michel Rocard, provient majoritairement de cette « deuxième gauche » non communiste, devenue pour partie néolibérale dans les années 1980 après avoir été autogestionnaire dans les années 1970. Puis, après le début des grèves, Pierre Bourdieu riposte avec avec la pétition des « intellectuels en soutien aux grévistes ».

Beaucoup de sociologues ou de philosophes figurent parmi les signataires des deux pétitions, mais fort peu d'économistes. C'est en 1996, suite à l'impact du mouvement social de décembre 1995, qu'un groupe de jeunes économistes lance un « Appel des économistes pour sortir de la pensée unique » qui regroupe 250 signataires, peu connus pour la plupart. Les bases théoriques de l'appel sont essentiellement keynésiennes (défense de la protection sociale et des services publics, relance de la croissance par la hausse des salaires, etc). L'appel se transforme en association, organise plusieurs colloques et publie quatre ouvrages de 1997 à 2000.

Cette même année 2000, un groupe d'étudiants en économie publie une « Lettre ouverte des étudiants en économie aux professeurs et responsables de l’enseignement de cette discipline » qui demande aux enseignants de se « réveiller » en « sortant des mondes imaginaires », en refusant « l'usage incontrôlé des mathématiques » et en respectant la « pluralité des approches en économie ». Cet appel connaît rapidement un écho international, notamment aux États-Unis avec la création d'un mouvement pour une « Post-autistic economics », puis d'une revue académique (la « Post-autistic economics review) , transformée en 2008 en «  Real-world economics review ».

Ce mouvement vise non pas à peser directement sur le débat de politique économique, mais plutôt à renforcer la place des approches critiques ou historiques dans l'enseignement de l'économie. On peut en trouver un écho direct en France dans la création en 2010 de l'Association Française d'Économie Politique, un outil dont se sont dotés les enseignants et chercheurs hétérodoxes en économie pour contester l'écrasante domination de l'économie néoclassique dans le champ académique. Avec un succès aujourd'hui non négligeable: ainsi, depuis un ou deux ans, le lobbying de l'AFEP a permis un début de diversification concernant les profils des enseignants-chercheurs qualifiés en économie par le Conseil national des universités.

« L'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique » , lui, se voulait un outil tourné vers l'extérieur de l'université, au service des citoyens et des mouvements. Cependant il ne disposait pas d'une forte crédibilité dans la communauté académique et ne portait pas de propositions vraiment nouvelles en matière de politique économique. Le contexte change avec la création d'Attac (1998), association centrée sur la critique de la financiarisation de l'économie et la revendication de la taxe Tobin pour « désarmer les marchés »3. Le Conseil scientifique d'Attac attire la plupart des membres actifs de l'Appel des économistes, qui cesse toute activité après 2000. L'essor de l'altermondialisme (le premier Forum social mondial se tient à Porto Alegre en 2001) permet alors à nombre d'économistes critiques français de s'intégrer organiquement dans un mouvement social international, en y apportant leurs compétences dans une dynamique d'éducation populaire.

Les économistes du Conseil scientifique d'Attac sillonnent les villes de France en tenant des conférences et des débats sur la mondialisation, le libre-échange, la spéculation financière, la financiarisation des entreprises, les réformes néolibérales, l'évasion et les paradis fiscaux, etc... La Fondation Copernic, un « think tank » anti-néolibéral créé lui aussi en 1998 pour servir de trait d'union entre les organisations politiques à la gauche du Parti socialiste, contribue elle aussi à l'élaboration de ce discours critique. Le puissant (mais néanmoins mis en échec) mouvement social contre la réforme des retraites de 2003 et surtout le débat précédant le référendum (victorieux) de 2005 contre le Traité constitutionnel européen, sont en partie alimentés par les thèses que développent les économistes d'Attac et de la Fondation Copernic à travers de nombreux ouvrages, articles et conférences au cours de ces années.

Le rapide développement d'Attac lui a permis d'atteindre 30 000 adhérents en 2003 et de jouer un rôle de référence intellectuelle dans le débat économique. Mais ce succès grise les dirigeants de l'association, qui décident de transformer Attac en une organisation centralisée et hiérarchisée, premier pas inavoué vers la mutation en parti politique. Ce projet se heurte alors à la vive opposition des organisations syndicales fondatrices d'Attac (Solidaires, CGT, FSU), mais aussi de la plupart des membres, notamment parmi les économistes, du Conseil scientifique de l'association. Cette crise interne atteint son paroxysme en 2006, avec un épisode de fraude lors des élections pour le renouvellement du Conseil d'administration, suivi d'une forte chute du nombre d'adhérents, qui tombe à 10 000 en quelques mois.

Pour assurer la survie de l'association, plusieurs économistes du Conseil scientifique deviennent alors dirigeants nationaux d'Attac ; ainsi les nouveaux coprésidents élus en 2006 sont Jean-Marie Harribey et Aurélie Trouvé, auxquels succéderont par la suite Geneviève Azam, Dominique Plihon et moi-même, tous économistes professionnels sans expérience antérieure de direction de mouvement.

La crise financière de 2008 démontre la pertinence de la critique de la financiarisation portée depuis 10 ans notamment par Attac. En même temps se développent fortement des luttes contre les grands projets inutiles et l'extractivisme, pour les alternatives locales et la justice climatique globale. Des économistes d'Attac y contribuent en particulier grâce à des travaux précieux de critique de la croissance, du « capitalisme vert », de la marchandisation de la nature... Mais la crise de légitimité du néolibéralisme en Europe, la virulence inepte des politiques d'austérité menées à partir de 2010 en Grèce et dans l'Union européenne, nourrissent aussi la frustration des chercheurs et enseignants en économie (notamment parmi les jeunes), qui sans être nécessairement membres d'Attac, ressentent le besoin d'une prise de parole dans le débat public collective en tant qu'économistes.

Devant ce constat, avec trois collègues d'horizons différents, Philippe Askénazy (du courant mainstream), André Orléan (du courant institutionnaliste) et Henri Sterdyniak (du courant keynésien), nous corédigeons un « Manifeste d' Économistes atterrés  » pour réfuter la rationalité économique du traitement sadique infligé à la Grèce par l'Union européenne, la BCE et le FMI. L'opuscule connaît un vif succès à l'automne 2011, avec plus de 1000 signataires chez les économistes et plus de 70 000 exemplaires vendus en librairie. Une association est rapidement créée, qui mobilise une nouvelle génération d'économistes critiques et dont les prises de position disposent aujourd'hui d'une audience médiatique non négligeable, avec des chroniques régulières dans divers journaux ou médias audiovisuels.

Même si les comités locaux d'Attac sollicitent souvent des « atterrés » pour des conférences, et si plusieurs économistes du Conseil scientifique d'Attac participent à l'équipe d'animation des « Économistes atterrés », ceux-ci sont tout à fait autonomes vis-à-vis d'Attac. L'éventail idéologique qu'ils couvrent est plus large : alors qu'Attac, depuis sa création, a évolué vers un positionnement plus radical, écologique et anticapitaliste, nombre d'Atterrés sont des keynésiens modérés. D'autre part ils remplissent une fonction différente : les Atterrés ne cherchent pas à construire des mobilisations sociales mais à exprimer une parole d'économistes au service des citoyens, pour leur fournir des outils qui les aident à se forger une opinion dans le débat économique. 

Vingt ans après le mouvement de 1995, la contre-expertise économique a une place reconnue dans débat politique en France. Les Économistes atterrés, ceux d'Attac ou de la Fondation Copernic publient régulièrement des tribunes dans les grands journaux, tiennent de nombreuses conférences, et sont parfois invités sur les plateaux de télévision. Ces associations alimentent la « démocratie technique » 4 en animant des controverses autour des décisions de politique économique. Non sans succès d'ailleurs : les sondages montrent que le credo du marché libre et de la concurrence parfaite, les politiques de dérégulation et de privatisations, le libre-échange sont discrédités aux yeux d'une majorité de citoyens et même – comme on s'en aperçoit très souvent dans les discussions « off » – de journalistes... Après la crise de 2008 Nicolas Sarkozy a du tenir des discours radicaux contre la spéculation financière et les paradis fiscaux, et François Hollande n'a été élu que grâce à sa promesse – immédiatement trahie – de renégocier le Traité budgétaire européen et de lutter contre « (son) adversaire sans visage, la finance ».

Pourtant, dans les faits, ces politiques néolibérales sont poursuivies et même radicalisées, comme l'Europe du Sud a pu s'en rendre compte à ses dépens. Le pouvoir social des banques et de l'industrie financière n'a jamais été aussi hégémonique, indépendamment des majorités électorales. Alors que la démocratie tourne à vide, les gouvernants cherchent à se relégitimer par des politiques nationalistes et sécuritaires qui visent à faire passer la question sociale au second plan. La « guerre contre le terrorisme » est utilisée pour faire oublier l'échec sur le chômage et les inégalités.

La contre-expertise a rencontré des succès idéologiques mais n'a pas pesé sur les politiques concrètes. Les citoyens sont lassés des politiques de précarisation et d'injustices, mais se sentent impuissants et se réfugient dans l'abstention ou dans le vote pour l'extrême-droite. Pour surmonter ce sentiment d'impuissance, la contre-expertise et la lutte idéologique ne suffisent pas. Critiquer est nécessaire, mais il faut agir ici et maintenant, sans attendre l'arrivé d'un éventuel gouvernement progressiste. C'est pourquoi Attac met désormais en avant des nouvelles priorités stratégiques, l'engagement dans des alternatives concrètes et l'organisation d'actions de désobéissance civique contre le pouvoir de la finance. On s'éloigne ainsi d'une conception traditionnelle de l'éducation populaire, fondée sur la production d'ouvrages et de conférences, pour se rapprocher de la tradition de l'action directe non violente, considérée comme processus d'empowerment et d'auto-éducation dans l'action, selon la maxime gandhienne « une once de pratique vaut mieux que des tonnes de discours ». Mais la contre-expertise et l'élaboration d'alternatives théoriques à la domination des marchés demeurent une nécessité vitale pour alimenter l'imaginaire du changement social, et les économistes professionnels dissidents ont une grande responsabilité à cet égard. 

1Susan George, « Comment la pensée devint unique », Le Monde Diplomatique, août 1996

2Richard Weaver, Ideas Have Consequences, University of Chicago Press, Chicago, 1948

3Ignacio Ramonet, « Désarmer les marchés », Le Monde Diplomatique, Décembre 1997

4M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe (2001), Agir dans l’incertain. Essai sur la démocratie technique, Le Seuil, Paris.

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Un livre assez efficace contre la pensée orthodoxe est "l'imposture économique" ("debunking economics") de steve keen, qui reprend chaque point des fondements de l'économie orthodoxe et démontre leur ineptie (face au réel et même souvent face aux lois mathématiques dont ils se targuent d'être les grands défenseurs).