thomas coutrot
économiste et statisticien
Abonné·e de Mediapart

38 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 févr. 2018

Désobéir à la loi pour que vive la démocratie

Sur plaintes d'Apple et de BNP Paribas, les militant.e.s d’Attac se retrouvent ces jours-ci devant les juges. Attac ne porte pourtant pas la désobéissance civile dans ses gènes, loin de là. Il faut chercher l’origine de cette métamorphose dans l’involution démocratique de nos sociétés. Une tribune de Thomas Coutrot et Aurélie Trouvé.

thomas coutrot
économiste et statisticien
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sur plaintes déposées par Apple et BNP Paribas, les militant.e.s d’Attac se retrouvent ces jours-ci devant les juges. Pour protester contre l’évasion fiscale qui saigne à blanc les budgets publics, elles et ils ont consciemment enfreint la loi, en prélevant des chaises dans des dizaines d’agences bancaires ou en occupant pacifiquement des Apple Stores. Le 6 février Nicole Briend a comparu devant le tribunal de Carpentras- qui a renvoyé l'affaire à juin - pour "vol en réunion" et le 12 février c'est l'association dans son ensemble qui est assignée en référé devant le tribunal de grande instance de Paris. Pourquoi  cette association altermondialiste fort raisonnable, qui  pratique depuis vingt ans l’éducation populaire contre la domination financière, s’adonne-t-elle désormais à la désobéissance civile à grande échelle ? 

Depuis vingt ans et malgré le séisme de la crise de 2008, les pouvoirs financiers n’ont cessé d’approfondir leur domination. L’oligarchie économique a fusionné avec la classe politique et exerce directement le pouvoir. L’élection d’Emmanuel Macron l’illustre parfaitement, mais on peut en dire autant, mutatis mutandis, de Donald Trump, Recep Erdogan, Vladimir Poutine ou Xi Jinping. En France le choix du second tour de 2017 opposait le héraut de la mondialisation libérale à la tenante de la régression xénophobe : la soumission aux lois de la concurrence mondiale versus l’allégeance aux valeurs traditionnelles du « travail, famille, patrie » - d’ailleurs assumées sans complexe par la droite dite républicaine.

Chacun des termes de cette pseudo-alternative renforce l’autre dans une complicité perverse : plus les élites, dotées de toutes sortes de capitaux, ouvrent la société aux grands vents des marchés mondiaux, plus des segments importants des classes populaires et moyennes recherchent la protection – illusoire – de la frontière et de l’identité. Et la présence de l’extrême-droite au second tour garantit (jusqu’à quand ?) au candidat de l’oligarchie son élection dans un fauteuil.

Dans ce contexte la désobéissance civile – quand elle est encore possible, ce qui n’est pas le cas en Turquie, en Russie ou en Chine – constitue une ressource précieuse pour la démocratie. Réquisitionner des chaises dans des agences bancaires, bloquer quelques heures un magasin, ce n’est évidemment pas voler ou vandaliser : c’est rendre visible en la théâtralisant l’absurdité d’une situation où les plus puissantes entreprises de notre pays disposent impunément de milliers de filiales dans les paradis fiscaux, sans aucune réaction des pouvoirs publics. Où la plus grande multinationale du monde se refuse à payer ses impôts en Europe et accumule des centaines de milliards de dollars dans ces mêmes paradis fiscaux, tout en pillant les ressources minières africaines et en programmant cyniquement l’obsolescence de ses smartphones. Et où la République leur déroule le tapis rouge, à Versailles et ailleurs.

L’objectif n’est pas de convertir Apple ou BNP Paribas à l’éthique, mais de rendre tangible aux yeux du grand public la collusion entre ces multinationales et nos gouvernants et d’entamer la résignation. Il s’agit de montrer le principe démocratique en action : par leurs actes, celles et ceux qui désobéissent proclament que non, les lois de la cité ne découlent pas d’une quelconque science économique ni d’une vérité révélée, elles ne trouvent pas leur fondement dans une transcendance du marché ou de la tradition, elles ne sont pas justifiées par l’accumulation de pouvoir et de capital, mais doivent résulter d’une délibération consciente entre citoyen.ne.s, seul.e.s habilité.e.s à décider de la manière dont doit être organisée leur vie commune.

La démocratie ne se résume pas au ronronnement des procédures parlementaires ni au fonctionnement paisible des institutions libérales, surtout à l’heure où la concentration des pouvoirs en fait de plus en plus un théâtre d’ombres. Toute société est traversée d’inégalités et de dominations : comme le souligne Jacques Rancière, la démocratie est le mouvement permanent par lequel les groupes sociaux dominés viennent dérégler le jeu bien réglé des pouvoirs pour y faire entendre leurs voix. Sans grèves – même sauvages – pas de sécurité sociale, sans avortements clandestins pas de loi Veil, sans arrachage de plants OGM pas de contrôle sanitaire… Et visiblement, sans actions citoyennes fortes, pacifiques mais déterminées, pas de lutte résolue contre l’évasion fiscale et l’obsolescence programmée. Dans notre société de plus en plus violemment inégalitaire, ces actions pacifiques sont un recours légitime et incontournable pour commencer à reconstruire un pouvoir citoyen. La justice doit reconnaître leur légitimité, comme elle l’a déjà fait en relaxant Jon Palais, il y a un an, lors du premier procès de faucheurs de chaises.

Thomas Coutrot (membre d'Attac), Aurélie Trouvé (porte-parole d'Attac)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart