Lettre à Caroline

Chère Caroline de Haas, lorsque tu m'as contacté il y a trois mois, avec d'autres, pour lancer un collectif destiné à « pirater la présidentielle », j'ai trouvé l'idée excellente et absolument opportune. Malgré ton départ, je continue de le penser.

Contre « la loi Travail et son monde », des centaines de milliers de citoyen.ne.s sont entré.e.s en résistance, et tu y as contribué avec la pétition « Loi travail non merci ». Sans jamais perdre le soutien de l'opinion publique, nous avons inventé de multiples manières de harceler les puissants. Nous n'avons pas été défait.e.s par la violence d'État, celle de la police, des médias et du 49.3. De nouveaux acteurs sont entrés en lice et des alliances inédites se sont forgées sur les places publiques des centre-villes et des banlieues, dans les manifestations, les actions de blocage et d'occupations... 

Même si ce pouvoir autiste et autocratique a cru avoir le dernier mot, son discrédit est total. L'instabilité de la situation (le Brexit et ses conséquences sur l'Union Européenne, la crise financière, les scandales politiques et fiscaux à venir...) ne manquera pas de fournir de l'oxygène et du combustible aux braises incandescentes de la révolte sociale. Les réseaux et connexions militantes sont en place, prêts à l'action et sans doute à la recherche d'un projet. 

Mais il y a un mais : la campagne pour 2017 a commencé. Nous le savons d'avance, le grand cirque électoral de la Vème République va marginaliser les voix qui émanent de la société. Le débat politique et l'attention médiatique se focaliseront exclusivement sur la compétition entre écuries présidentielles. La seule parole légitime sera alors celle des (aspirants) candidats. « Merci de votre contribution, mais maintenant laissez-nous discuter entre adultes », dira la classe politique à la rue rebelle. 

Pourtant la campagne présidentielle est un moment clé du débat politique. Dans chaque foyer, on se pose la question politique, « comment allons nous continuer à vivre ensemble », même si c'est en grande partie sous la forme mutilée du choix d'un homme supposé providentiel. Comment éviter la confiscation de notre parole lors de ce moment clé ? Comment donner un prolongement actif à ce pouvoir citoyen qui a émergé de la société en ce printemps 2016 ?

C'est pour répondre à ces questions que nous avons organisé ensemble le 5 juillet, avec des militant.e.s de divers horizons et le soutien de Médiapart, une première « AG citoyenne » où nous avons proposé de « pirater 2017 » (à retrouver ici).

Pirater 2017, c'est empêcher que le débat de la présidentielle ne soit focalisé sur les obsessions des diverses droites, « nationale », « républicaine » ou « socialiste ». C'est imposer les thèmes et urgences portées par le mouvement contre la loi travail et son monde, et au-delà, par la société civile démocratique, les 99%. « Ils » parlent coût du travail et compétitivité, « nous » RTT, logement et partage des richesses. Ils parlent identité nationale et état d'urgence contre le terrorisme, nous égalité et lutte contre les discriminations. Ils parlent start-ups et capital-risque, nous entreprises coopératives et alimentation saine ...

Personne d'autre que nous, citoyen.ne.s en lutte, ne pourra initier ce processus constituant aujourd'hui indispensable. Un.e « présidentiable » charismatique qui parlerait à notre place ne ferait que nous réduire au rôle de masse de manœuvre. Soutenir un.e candidat.e dans ce cadre c'est cautionner la logique verticale et excluante du bonapartisme républicain que l'élection présidentielle incarne si parfaitement. Pour les mouvements sociaux et citoyens, à quoi bon « interpeller » des candidat.e.s pour qu'ils inscrivent nos revendications dans un programme électoral qui n'engage personne, surtout pas eux ?

Pour imposer les mouvements sociaux dans le débat, il nous faudra pousser la porte et y mettre le pied. Nous avons des dizaines de propositions crédibles, efficaces et justes, élaborées depuis des années par nos syndicats et nos associations. Mais personne n'y prêtera attention si nous nous contentons d'en parler. Nous ne serons visibles que si nous savons organiser des actions détonantes, ludiques, perturbantes, des actions de résistance et de désobéissance qui dénoncent ce dont (presque) plus personne ne veut et préfigurent le monde que nous voulons.

La « première AG citoyenne » en direct sur Médiapart, que Maude Antoine et toi ont brillamment animé, a été un succès. 12 000 personnes se sont inscrites le 5 juillet pour participer au piratage. Nous avons créé fin juillet des groupes de travail pour préparer des propositions d'organisation et d'actions que nous comptions proposer lors d'assemblées citoyennes partout en France le 15 septembre, au soir de la manifestation syndicale. L'enthousiasme était palpable.

Bien sûr, le mois d'août est peu propice au travail collectif, et les groupes de travail ont piétiné. Mais l'annonce impromptue, début septembre, de ta décision de diriger la campagne de Cécile Duflot (à lire ici sur ton blog de Mediapart) m'a surpris, et je ne suis pas le seul.

Dans ton esprit comme dans le mien, nous en avions discuté, la démarche engagée avec l'AG citoyenne visait à tester la possibilité de reconstruire une offre politique par en bas, à partir des citoyen.ne.s en lutte. Au lieu de cela, te voilà au service d'une écurie présidentielle de plus, celle d'une cheffe de parti, ancienne alliée et ministre de François Hollande.

Entendons nous bien: je suis très proche de beaucoup d'idées et propositions portées par Cécile Duflot, en particulier l'inséparabilité de la question sociale et de la question écologique, la nécessité de la redistribution plutôt que la croissance, le féminisme et l'antiracisme non sélectifs...

Mais sur la question démocratique mon désaccord est profond. Dans sa lettre aux militants d'EELV (à lire là), Cécile Duflot n'émet aucune réserve, aucune critique par rapport à l'élection présidentielle, cette caricature de démocratie. Elle s'inscrit même, assez maladroitement, dans ce cadre martial et machiste quand elle affirme que son expérience de députée et de ministre fait d'elle « la plus apte à supporter la mitraille »...

Ses « lignes fortes » en matière démocratique (« données publiques en open data, proportionnelle, septennat non renouvelable, non cumul des mandats, inversion du calendrier électoral ») montrent une incompréhension de la crise du système représentatif ainsi que des mouvements sociaux récents pour la « démocratie réelle », du 15M espagnol à Nuit Debout. Nous ne sortirons pas de la dictature des marchés financiers et du productivisme simplement en élisant un.e président.e écologiste et une majorité rouge et verte. Nous devons mettre à l'ordre du jour dès maintenant une refondation complète des institutions pour y injecter des doses massives de démocratie directe et délibérative et de contrôle citoyen. Faute de quoi nos représentants, aussi vertueux soient-ils, ne pourront, une fois au pouvoir, que céder à la pression des privilégiés.

La nécessaire refondation de la politique doit commencer dans les partis eux-mêmes : l'horizontalité, la transparence des débats et des décisions, le contrôle des dirigeants par la base. Des mécanismes existent (référendums internes, élaboration participative, conventions ou jurys citoyens, parité réelle, etc) qui ne demandent qu'à être expérimentés. EELV, sous la direction de Cécile Duflot, a montré peu d'inventivité en la matière. Certes, les autres dirigeants de gauche n'ont pas fait mieux, tout occupés à préserver leurs carrières (ou à psalmodier leurs certitudes), pour ne rien dire de l'autoritarisme de certains chantres de la 6ème République. C'est précisément pourquoi il faut repartir d'en bas pour reconstruire une nouvelle offre politique.

Outre son fonctionnement interne, un parti de transformation sociale devrait aussi repenser son rapports aux mouvements sociaux. Pas en cooptant ou débauchant quelques « personnalités de la société civile », artistes, syndicalistes ou responsables associatifs, comme l'a si souvent fait le PCF. Mais en construisant des alliances nouvelles, sans rapport de subordination, qui permettent aux mouvements de peser effectivement sur les choix des partis et à ces derniers d'ancrer ces choix dans l'expérience et les besoins de la société. Des expériences ont été menées dans divers pays (Brésil, Bolivie, Espagne, Grèce, etc) dont les enseignements sont précieux, pour leurs succès comme pour leurs échecs.

C'est enfin le système politique et l'État lui-même qu'il faut refonder. Pour éviter ou entraver l'autonomie des représentants, il faut certes décider le non cumul des mandats, mais aussi une durée limitée d'exercice d'un mandat au cours de la vie, le référendum révocatoire (« recall »), une rémunération des élus égale au revenu moyen. De façon plus audacieuse, il semble crucial d'instaurer au cœur même de la machine représentative, des assemblées de citoyens tirés au sort, puissantes forces de rappel qui exerceraient un rôle de censure sur les assemblées élues. L'expérience des jurys populaires et des conférences de citoyens montre amplement que des citoyens ordinaires, placés dans les conditions d'une délibération de qualité, rendent des avis pertinents fondés sur l'intérêt général. Ainsi le Sénat pourrait être remplacé par une Chambre de citoyens tirés au sort pour un mandat d'un an, qui aurait la faculté d'opposer son veto à une décision de l'Assemblée élue et de convoquer un référendum en cas de désaccord maintenu. Il faudrait aussi réfléchir à une Chambre de la nature, chargée de rendre compatible les décisions actuelles avec les exigences écologiques de long terme.

Il est illusoire de penser que des partis et des dirigeant.e.s politiques socialisé.e.s dans l'ethos aristocratique de la représentation voudront ou pourront promouvoir ces réformes fondamentales qui affaibliraient leurs privilèges. Nous n'avons pas de Périclès, qui construisit sa légitimité en renforçant le pouvoir du peuple. Il n'y aura pas de raccourci: nous devons faire l'effort et prendre le risque de construire un outil politique citoyen inventif, ambitieux et autonome vis-à-vis de la classe politique – comme l'a été Podemos, dans un contexte certes bien différent. Suite à ton impulsion, chère Caroline, l'AG citoyenne pouvait être un moyen de prolonger la convergence des luttes, initiée dans le mouvement contre la loi Travail et dans les Nuits Debout, vers la construction d'un tel outil. Il faudra bien en passer par là, en 2017 ou après... Partie remise ?

> La vidéo de la première AG citoyenne numérique organisée le 5 juillet sur Mediapart :

"Pirater la présidentielle" : la première AG citoyenne sur Mediapart

 

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