A propos d'un projet farfelu: réponse à Henri Sterdyniak

L’argent aveugle la raison et déchaîne les passions. Cette vérité s’applique aussi dans le domaine de la pensée économique, comme le montre la critique irréfléchie d’Henri Sterdyniak à une proposition de monnaie fiscale complémentaire émise récemment sur ce blog par Bruno Théret et moi-même. Brèves réponses à un florilège de perles inutiles.

« Aucun domaine en économie ne donne lieu à des théories farfelues plus que celui de la monnaie ». C’est mon seul point d’accord avec Henri Sterdyniak dans sa critique (ici) du projet de « monnaie fiscale complémentaire » que Bruno Théret et moi-même avons récemment évoqué (ici) même. Si je signe seul cette réponse, c’est faute d’avoir pu convaincre Bruno d’y consacrer du temps. En ce qui me concerne, je crois au contraire que la réaction d’Henri Sterdyniak mérite d’être prise au sérieux. Non seulement du fait de son rôle éminent parmi les animateurs du collectif des Economistes atterrés – dont nous avons coécrit ensemble, il y a quelques années, le manifeste fondateur avec Philippe Askénazy et André Orléan (ici) - ; mais surtout parce qu’il est fort représentatif des blocages cognitifs irrationnels que suscite souvent l’idée de pluralisme monétaire chez certains de nos amis économistes, même atterrés.

Je reprends donc les principales critiques émises par Henri Sterdyniak (en italiques) pour y répondre brièvement :

L’émission de monnaie fiscale complémentaire (MFC) « augmente obligatoirement le déficit public et la dette publique de sorte que la proposition ne se différencie guère de celle de ne plus respecter le Pacte de Stabilité et le Traité budgétaire » et serait « totalement contraire aux traités européens »: tant qu’à violer les traités il serait plus simple d’émettre directement des euros.

Les traités régissent la zone euro : or, la MFC n’est pas convertible en euros, et les traités ne disent rien de ce type d’instrument. Nous insistons lourdement dans notre papier sur la bataille juridique et politique à préparer pour empêcher les institutions européennes de qualifier la MFC de monnaie et de l’assimiler à l’euro afin de pouvoir la déclarer contraire aux traités. Pour éviter la confusion nous évoquons même la nécessité de réfléchir à un autre libellé que "monnaie fiscale" (le nom aujourd'hui d'usage dans le riche débat international, qui n'a rien de farfelu1, sur cette question). L’initiative de MFC n’est pas contraire à la lettre des traités mais à la domination de la finance. Henri Sterdyniak se fourvoie également en nous accusant de rêver d’une « innovation monétaire qui rendrait inutile le combat politique pour changer les traités européens » : notre proposition vise à construire un rapport de forces pour changer les traités, afin de faire de l’euro une vraie monnaie commune, partagée mais pas unique.

« S’inspirer des procédés utilisés jadis par des provinces argentines en détresse pour réformer le système monétaire de pays développés est assez surprenant. Pourquoi ne pas demander aux restaurants de reprendre les recettes de bouillon à la rate de bœuf du siège de 1870 ? et à la médecine moderne de s’inspirer des médecins de Molière ? » 

L’argument se veut plaisant mais est assez méprisant pour l’inventivité de nos amis argentins. D’ailleurs, nombre de pays de la zone euro sont-ils si éloignés du statut de « provinces en détresse » ? Loin d’un retour en arrière, il s'agit d'innover, en s’inspirant d’expériences tentées dans d’autres unions monétaires, pour viabiliser une zone monétaire hétérogène économiquement mais dotée d'un projet politique commun. Revenir au franc, comme le propose Henri Sterdyniak, serait-il donc la seule voie de la modernité ?

« Les personnes qui recevraient ces euro-francs ne pourraient-il pas acheter de l’essence, du fuel, des fruits espagnols, des chemises chinoises ? Ils devront négocier avec les commerçants pour que ceux-ci acceptent cette monnaie pour tel ou tel produit. Quel progrès ! »

Naturellement, il n’en est rien. Les distributeurs d'essence ne pourront pas payer leurs importations en MFC (puisque celle-ci n’est pas convertible), mais ils accepteront évidemment les paiements des particuliers en MFC. Faut-il vraiment rappeler que plus de la moitié du prix des énergies (y compris électricité et gaz) consiste en impôts divers, que les importateurs pourront payer en MFC ? La non-convertibilité limite par ailleurs en partie le risque d’un report massif du pouvoir d’achat ainsi créé sur des produits importés.

« Les commerçants devront avoir deux caisses, les agents de la CAF, de la CNAV iront-ils, de maison à maison, verser les prestations sociales et les retraites ? Les fonctionnaires recevront-ils des enveloppes à la fin du mois ? Faudra-il aller dans les services du Trésor avec une sacoche remplie de billets ? »

Nous avons pourtant écrit que « l’émission de billets (serait) complétée par la création de comptes courants au Trésor et à la poste (avec cartes de débit) » : une grande partie des transactions pourrait se faire de façon électronique, par une simple application de smartphone, comme Varoufakis (ce farfelu) avait commencé à y travailler lors de l’expérience Syriza.

« Ils (Coutrot et Théret) estiment que cette monnaie fiscale permettrait de financer les dépenses et les services publics, ce qui implique qu’elle soit épargnée, mais qui voudrait détenir de grandes quantités d’un actif qui ne rapporterait aucun rendement ? » 

L'Etat peut payer ses fournisseurs en partie en MFC : quel rapport avec l'épargne ? Henri Sterdyniak, s’il avait lu plus attentivement notre article, aurait noté que la MFC n’est aucunement un actif financier destiné à être épargné et à rapporter un intérêt, mais au contraire un outil de redynamisation de l’activité ciblé sur les catégories populaires. Un outil qui n’est pas une réserve de valeur ni une unité de compte (ça, ça reste réservé à l’euro), mais un moyen de paiement. De même que le projet altermondialiste suppose, selon le principe éminemment démocratique de la subsidiarité (on décide au plus près de la base !), une diversification des niveaux de la souveraineté (locale, nationale, continentale, mondiale) (comment traiter le réchauffement climatique seulement au plan national ?) (voir ici), il suppose aussi un pluralisme monétaire diversifiant l’exercice des fonctions de la monnaie selon les échelles géographiques.

« Cette monnaie ne sera pas convertible » et « sa parité avec l’euro sera garantie ». En fait, il faut choisir. Soit, effectivement, le commerçant pourra l’utiliser immédiatement pour régler ses impôts (en particulier la TVA et les cotisations sociales) en apportant ses billets au Trésor et dans ce cas, la parité pourra être assurée (mais l‘euro-franc ne sera pas accumulé et ne servira donc pas à financer l’État). Soit, les bons ne seront remboursables qu’avec un certain délai (2 ans, par exemple) ; ils ne rapporteront pas d’intérêt ; les commerçants les refuseront et la parité sera fictive.

Là, je dois rejoindre Bruno Théret : difficile de répondre à une critique aussi confuse. Il faudrait « choisir » entre parité et non-convertibilité mais les arguments qui suivent ne parlent que de parité, sans aucun rapport avec la convertibilité. Je ne comprends pas non plus pourquoi l’État ne pourrait se financer qu’avec une monnaie financière. Précisément, l’objectif est qu’il paie une partie des salaires des fonctionnaires et des factures des fournisseurs en MFC, un moyen de paiement non financier ! Mais peut-être est-ce l’idée-même d’un moyen de paiement définanciarisé qui est « farfelue » ? Ce serait là un triste aveu de manque d’imagination théorique et politique. Or il en faudra certainement pour dépasser à la fois la nostalgie national-souverainiste et l’irresponsabilité néolibérale.

 1Voir la bibliographie de notre article

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