La misarchie, une utopie crédible et jubilatoire

Au milieu d'une campagne électorale pauvre en idées nouvelles, le "Voyage en misarchie" d'Emmanuel Dockès apparaît comme un feu d'artifice. Dans cet essai de politique fiction à la fois profond et désopilant, l'auteur décrit avec brio une société libre et démocratique sans Etat ni capital. Enfin un avenir désirable, utopique et pourtant crédible !

Vous étouffez dans une campagne électorale dominée comme jamais par les scandales, les trahisons et les guerres d’egos ? Vous ne voyez pas où partir en exil en cas de victoire de Marine Le Pen ? Rassurez-vous : l’Arcanie, patrie de la misarchie[1], vous accueillera à bras ouverts.

Le superbe guide que publie Emmanuel Dockès[2] devrait susciter dès cet été un flot de départs vers cette destination trop méconnue. Pour commencer, pas besoin de visa : l’immigration en Arcanie est libre, le droit d’installation reconnu et l’hébergement garanti avec un pécule non négligeable offert à chaque primo-arrivant afin de lui laisser le temps de choisir une profession, ce qui est facile puisqu’il n’y a pas de chômage. Les mœurs sont libres et les croyances de toutes les communautés sont respectées, même les plus étranges comme celles des Cravates bleues, adeptes des lois du marché et de la concurrence, ou bien des Youppis, adversaires résolus de la propriété matérielle et de l’exclusivité sexuelle.

Vous pourrez choisir d’adhérer à une AT (association de travailleurs) égalitaire (« une personne une voix »), ou bien à une AT avec GS (golden share : l’entrepreneur fondateur dispose d’un droit de vote majoré mais décroissant pendant 20 ans). Vous pourrez rapidement acheter un logement agréable à bas prix, le crédit étant gratuit et toute spéculation foncière rendue impossible par la propriété d’usage, conditionnée à l’utilisation du bien par son propriétaire et s’éteignant avec lui.

Le narrateur, Sébastien Debourg, professeur de droit à l’université, est au départ imbu de sa supériorité d’intellectuel blanc issu du pays des Lumières et des Droits de l’homme. Mais au fil de ses pérégrinations, il finit par comprendre et même admirer malgré lui les institutions exotiques de la misarchie.

Des services publics luxueux sans État, la liberté d’entreprendre sans capitalisme, des stars du spectacle ou du sport qui ne gagnent pas des fortunes, 15 h hebdomadaires de travail mais librement auto-organisé… Les Arcaniens ont inventé des règles subtiles et rigoureuses pour laisser se déployer l’initiative individuelle et collective tout en organisant une savante répartition des pouvoirs qui empêche toute domination d’un groupe ou d’un organisme financier, militaire ou étatique sur le reste de la société. En Occident, avec Facebook, la NSA et BNP Paribas, « les flux financiers peuvent être totalement opaques, mais  les messages, les discussions et les réseaux sociaux sont parfaitement transparents. Chez nous c’est exactement le contraire », résume un Arcanien à un Debourd interloqué.

Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche qualifiait la démocratie de « misarchisme », l’accusant de « méconnaître l’essence de la vie : la volonté de puissance ». Sous l’apparence d’un désopilant divertissement, Debourd-Dockès nous offre au contraire un bel outil pour nous aider à penser le déploiement de la vie et de la liberté débarrassées de la domination. Tous en Arcanie ! 

 


[1] Du grec misos, haine, et archos, pouvoir.

[2] Voyage en misarchie. Essai pour tout reconstruire, Editions du Détour.

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