Apprendre des Gilets jaunes

Aux syndicats et associations la revendication, aux partis politiques la décision : la division classique du travail entre organisations sociales et politiques est obsolète. Pire, elle est dangereuse, car elle méprise les aspirations populaires à une démocratie radicale. Il y a urgence à la repenser.

A aucun moment le mouvement des Gilets jaunes n’a atteint le stade d’une insurrection mettant concrètement à l’ordre du jour un changement de régime politique. Pourtant, dans l’histoire du pays, jamais, sauf lors des révolutions, autant de citoyen.nes n’avaient occupé l’espace public pour réclamer l’exercice du pouvoir par et pour le peuple qu’à l’hiver 2018. Critique du régime représentatif et de la politique professionnelle coupés de la vie, exigences de démocratie directe, d’assemblée constituante ou de référendums d’initiative citoyenne : sur les ronds-points, dans les rues ou les réunions, on a cherché avec passion les moyens de renouveler radicalement la démocratie. Deux ans auparavant, Nuit Debout relayait déjà en France la vague mondiale d’occupations de places et d’insurrections citoyennes initiée en 2011 au nom de la « démocratie réelle ».

Comment le régime représentatif a-t-il réagi au choc ? Après l’exutoire d’un « Grand débat » dénué d’enjeux, Emmanuel Macron a concédé l’organisation d’une Convention citoyenne pour le climat, qu’il avait promis décisionnelle. La CCC a démontré une nouvelle fois, pour ceux qui l’ignoraient encore, combien féconde peut être l’intelligence collective des personnes ordinaires – fondement du pari démocratique. Mais son impact global sur les politiques gouvernementales reste très incertain, comme l’attestent le volet écologique inconsistant du plan de relance et les aides massives accordées aux entreprises sans aucune contrepartie.

Du côté de la gauche de transformation, les programmes prévoient certes des réformes politiques démocratiques, voire, pour les plus audacieux, une VIème République. Les élections municipales ont vu dans plusieurs grandes villes l’expérimentation victorieuse de coalitions innovantes construites en lien étroit avec la société civile locale. Mais au plan national, les pratiques politiques verticales n’ont guère évolué. La préparation des élections de 2022 semble suivre la routine habituelle des guerres d’egos et des logiques autoritaires d’appareil, avec un résultat malheureusement prévisible, alors même que la profondeur des crises met véritablement à l’ordre du jour une bifurcation écologique, sociale et démocratique.

Paradoxalement c’est du côté de la gauche sociale que des choses ont bougé. Des alliances inédites se sont forgées, comme le « Pacte du pouvoir de vivre » – autour de la CFDT et de Nicolas Hulot - ou la coalition « Plus jamais ça » – avec notamment la CGT, Greenpeace et Attac. Des convergences inattendues se sont produites dans les rues et dans les têtes, entre Gilets jaunes, syndicalistes, militants des quartiers populaires et discriminés, féministes, activistes du climat....

Par-delà leurs différences, ces alliances montrent une volonté de surmonter l'éparpillement des plaidoyers ou mobilisations sectorielles (emploi, santé, logement, écologie, pauvreté, discriminations...) pour construire ensemble des projets, voire des mobilisations, se faire mieux entendre, voire construire un rapport de forces. Constatant que l’État est désormais indifférent aux demandes des corps intermédiaires et insensible aux mobilisations sociales, syndicats et ONG ont décidé de joindre leurs forces.Les 66 propositions du « Pacte du pouvoir de vivre, ou les 34 propositions pour un « plan de sortie de crise » de « Plus jamais ça », dessinent une sorte de programme commun des signataires etproposent une trajectoire alternative pour le pays. Alors que les mouvements laissaientd’habitude aux responsables politiques le soin de hiérarchiser et sélectionner leurs demandes catégorielles, ils revendiquent désormais le droit de participer à la construction de l’intérêt général.

C’est une première avancée non négligeable pour qui veut, comme les Gilets jaunes, placer la représentation sous le contrôle populaire. Mais répondre aux nouvelles aspirations citoyennes supposerait d’aller encore plus loin. Audacieux en matière sociale et écologique, les syndicats et ONG de « Plus jamais ça » restent muets sur la question démocratique. Quant au Pacte du pouvoir de vivre, s’il n’hésite pas à proposer 11 mesures pour « partager le pouvoir », l’ambition affichée est contredite par la modestie des propositions concrètes (renforcement du Conseil économique, social et environnemental, instauration de jurys citoyens consultatifs ou la codétermination à l’allemande dans les entreprises...).

Les organisations de la société civile ont commencé à contester les prérogatives des dirigeants politiques en revendiquant le droit à la synthèse programmatique en matière économique, sociale et écologique. Ne pourraient-elles pas jouer un rôle plus actif également dans l’arène démocratique ? Non pas, bien sûr, en fondant ou en soutenant des partis politiques, comme dans la tradition, encore vivace dans certains imaginaires, des Fronts populaires. L’indépendance syndicale et associative est un bien beaucoup trop précieux. Mais ne pourrait-on pas imaginer de nouvelles formes de coopération bien plus équilibrées que par le passé entre mouvements et partis ? Les mouvements y tireraient leur légitimité non pas des résultats électoraux, mais de leur capacité, avant et après les élections, à mobiliser les citoyen.nes, dont beaucoup ont montré qu’elles ne demandaient que ça, autour des finalités et des modes d’exercice du pouvoir.

Avançons quelques pistes tout à fait embryonnaires. Avant les élections, on pourrait imaginer que soit organisé un processus large de débat, de mobilisation de l’intelligence collective, de construction d'un pouvoir citoyen en action. Ce processus ouvert, organisé dans les bourses du travail, les mairies, les places publiques, éventuellement secondé par des jurys citoyens tirés au sort, viserait à peser réellement sur les arbitrages nécessaires entre des mouvements et des partis aux histoires, traditions, cultures, objectifs très divers. Il définirait les grandes orientations d’un projet de transformation sociale, écologique et démocratique, qui inclurait bien sûr la rénovation des institutions politiques. Il irait jusqu’à décider quelles candidatures incarneront le projet ainsi défini.

Ce projet inclurait, pour après les élections, l’élaboration de mécanismes précis pour l’exercice du pouvoir direct des citoyen.nes et de leur contrôle sur les élu.es. Les représentant.es ne doivent plus pouvoir gouverner en tête à tête avec les lobbys. La démocratie directe, la démocratie délibérative, la possibilité de censure citoyenne doivent venir non remplacer mais compléter le mécanisme de l’élection, qui à lui seul n’a pas empêché la dérive oligarchique et autoritaire du régime représentatif.

Des obstacles majeurs s’opposent bien sûr à une telle démarche, aujourd’hui utopique et dont l'élaboration nécessiterait elle-même un vaste débat. L’inertie ou la résistance des dirigeants politiques, bien sûr ; mais aussi l’habitude ancienne de nos syndicats et associations de se tenir à l’écart de ce terrain, et leur crainte de perte d’indépendance. Ne nous cachons pas, surtout, la peur de faire trancher par les citoyen.nes des débats complexes et conflictuels, comme sur le nucléaire, les migrations, l’Europe, le protectionnisme, la dette publique, la taxe carbone, les violences policières, le revenu universel ou maximum, etc. Le « peuple » serait prompt à s’écarter des lignes officielles et résolutions de congrès des organisations progressistes, pour se précipiter sur des solutions simples et illusoires ou refuser des mesures courageuses mais difficiles.

Cette méfiance vis-à-vis de la démocratie est présente dans beaucoup d’esprits même à gauche. Mais elle peut être surmontée par la prise en compte des innombrables recherches et expérimentations sur l’intelligence collective et la démocratie délibérative, qui tendent presque invariablement à montrer le réalisme, l’équilibre mais aussi souvent l’audace de recommandations prises à la suite d’une délibération collective bien informée. Ne serait-il pas temps pour les associations et syndicats d’y réfléchir sérieusement ? En laissant à la classe politique le soin de répondre aux attentes démocratiques révélées par les mobilisations sociales de ces dernières années, nous prendrions un terrible risque.

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