Le travail vivant, arme vitale

Une répression brutale pour faire passer des réformes "libérales" : rarement la contradiction entre les fins affichées et les moyens employés fut aussi flagrante. Mais pour reprendre l’offensive, le mouvement social, devra arracher aux "libéraux" la bannière de la liberté en s’appuyant sur l’énergie du travail vivant. Introduction de « Libérer le travail », que je viens de publier au Seuil.

« Libérer le travail » : cet engagement d’Emmanuel Macron a fortement contribué à son élection, comme « travailler plus pour gagner plus » ou « mon ennemi c'est la finance » pour ses prédécesseurs. A peine élu, il a tenu sa promesse : la gouvernance des entreprises est rééquilibrée en faveur des élu.e.s du personnel et des ONG : les indicateurs sociaux et écologiques pèseront désormais autant que les ratios financiers. Les actionnaires stables auront des droits de vote supérieurs aux actionnaires spéculatifs. Les marchés publics privilégieront les entreprises collaboratives et solidaires. Les comités d’entreprise co-détermineront les conditions de travail. Le salaire de base sera maintenu en cas de chômage ou de formation. Fini les restructurations anxiogènes : dorénavant les innovations dans le travail épanouiront les salarié.e.s et réduiront les pollutions.

Trêve de fantaisie... « Libérer le travail », on le savait, voulait dire tout autre chose : le débarrasser, autant que possible, des droits qui lui sont encore attachés et qui découragent les investisseurs. Pour le rendre aussi liquide qu'un titre financier et aussi profitable qu'une opération spéculative. Car vous comprenez, de nos jours, il faut bien ça pour que les « investisseurs »... investissent au lieu de spéculer.

Contre les réformes néolibérales du travail – qui visent l’effritement du salariat et l’ubérisation de la société - on a raison de se révolter. Mais défendre les acquis le dos au mur est insuffisant. Les « Trente glorieuses » furent fondées sur un compromis social où les salariés acceptaient de subir un « travail en miettes » aliéné en échange de hausses de salaires. Ce « New Deal » entre subordination du travail et croissance économique partagée n'est désormais ni possible, ni souhaitable, ne serait-ce que pour le climat dont la dégradation s’accélère de façon inquiétante. Nous avons besoin d’un souffle nouveau, d’un imaginaire mobilisateur, d’un « avenir désirable ». Je vais ici soutenir que la liberté du travail pourrait en constituer un pilier.

Sous le joug financier, notre travail est en train de détruire notre monde commun. Souffrance au travail et destruction écologique ont la même source: une organisation néo-taylorienne du travail focalisée sur le rendement financier et indifférente à ses autres effets. Cette machine à extraire le profit écrase le travail vivant : celui qui mobilise notre corps, nos sens, notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité, notre empathie et fait de nous, dans l'épreuve de la confrontation au monde, des êtres humains[1]. Elle veut en faire un travail standardisé, numérisé, automatisé, délocalisé, converti en chiffres, indicateurs, ratios financiers et finalement en capital accumulé, que Marx qualifiait de « travail mort » pour rappeler que les équipements proviennent toujours d’un travail passé. Ce « travail mort » fait de nous des précaires, surnuméraires, harcelés, pressurés, déprimés, juste bons à nous endetter, à consommer et polluer à outrance pour nous sentir encore exister. 

Le taylorisme est une politique du travail mort, mais le travail vivant résiste. Dans des conditions difficiles, parfois désespérées, les salarié.e.s s’efforcent de continuer à bien faire leur travail, à satisfaire les clients et les usagers dans leurs besoins réels, à limiter les dégâts écologiques et humains. Ils dépensent une énergie folle à concilier leur éthique personnelle et professionnelle avec les objectifs qui leur sont imposés. Souvent, ils n’en ont plus les moyens : ils sont alors atteints dans leur santé psychique, ce que la littérature épidémiologique a largement démontré, ou se réfugient, comme je le montrerai, dans la passivité ou l’extrémisme politique autoritaire. Depuis vingt ans, l’opinion publique montre une extrême sensibilité au thème de la souffrance au travail – on ne compte plus les ouvrages, articles de presse, reportages et films sur le sujet. Cela manifeste l’existence d’une réserve latente d’énergie sociale inemployée. C’est de la résistance acharnée des femmes et des hommes au travail, qui veulent malgré tout « donner forme humaine au monde »[2], que pourraient surgir les ressources nécessaires pour modifier les rapports de force sociaux et inventer une politique du travail vivant. 

L’initiative viendra difficilement des États. Nous aimerions pouvoir compter sur nos élus pour engager les changements qui préserveraient la possibilité d’une vie décente sur cette planète. Mais dans la concurrence mondiale, les dirigeants œuvrent d'abord pour les grandes firmes dont la prospérité leur semble conditionner celle des territoires et dont les financements permettent leur élection. En France comme aux États-Unis, en Russie, en Turquie, en Chine…, milieux d'affaires et classe politique ont fusionné pour former une caste qui vit dans sa bulle, se préparant aux catastrophes qui s’annoncent[3] et indifférente au sort des gens communs.

Nous aimerions compter sur la gauche pour formuler un projet ajusté à ces défis. Mais beaucoup de ses leaders, quand ils n'ont pas déserté, persistent à croire que l’État, pour peu qu’il prenne les commandes de l’économie, pourrait relancer une croissance plus soutenable et plus juste. D’autres se réfugient dans le rêve d’une société sans travail où le capital distribuerait généreusement à chacun un revenu universel décent.

Ce rêve n’a pas encore été mis à l’épreuve, on y reviendra. Mais la stratégie de l’État émancipateur a échoué. Dans sa version social-démocrate, elle s’est enlisée dans l’accompagnement du néolibéralisme. Sa version léniniste a engendré un cauchemar pire que le capitalisme.

Cela n’avait rien de bien surprenant pour les socialistes libertaires – tels Daniel Guérin - ou autogestionnaires – comme Daniel Bensaïd - auprès desquels j'ai construit ma culture politique dans les années 1970. Pour nous, l'étatisme, qu’il soit réformiste ou stalinien, était une impasse. Mais nous avions la solution : la démocratie directe dans la cité et dans l'entreprise, l'abolition du marché et la planification démocratique de l'économie empêcheraient les dérives capitalistes, bureaucratiques et liberticides. Une pyramide de conseils élus et révocables en finirait avec l'anarchie du marché et l'emprise de l'État. Un développement maîtrisé pacifierait les relations des femmes et des hommes entre eux et avec la nature. Quand l'Union soviétique s'est enfin effondrée, nous avons cru arrivée l'heure du socialisme démocratique. Las, 1990 a bien plutôt provoqué une atonie des peuples et une droitisation des « élites », nourries d’un libéralisme économique débridé bientôt complété par une poigne de fer soi-disant antiterroriste. Où était notre erreur ?

Je demeure convaincu, avec des raisons malheureusement de plus en plus solides, que le capitalisme mène à l’effondrement de l'humanité et de la nature dont elle fait partie. Mais je rejoins le diagnostic radical de Bruno Trentin, penseur et dirigeant syndical italien, auteur de La cité du travail[4]: avec la gauche du XXème siècle, nous avons fait fausse route. Nous avons cru pouvoir contrer le capitalisme avec la démocratie politique, par les nationalisations, la redistribution des richesses, la planification démocratique. Mais la sphère du travail imprime sa marque sur l'ensemble des comportements et des rôles sociaux. Obéir aux ordres durant toute une vie de travail ne prédispose pas à l'exercice du libre-arbitre dans la cité. Pour qu’un peuple puisse déployer ses capacités démocratiques, il ne suffit pas de changer ceux qui commandent au travail, il faut y remettre en cause la subordination. Il ne suffit pas d’accroître les richesses produites : il faut les définir et les produire autrement. Méconnaissant les avertissements des rares philosophes qui ont su penser ensemble travail et démocratie - Simone Weil, John Dewey ou Cornélius Castoriadis - nous avons négligé le fait que la démocratie ne peut progresser dans la cité sans que recule la division du travail entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent. Nous avons préféré le pouvoir d’achat au pouvoir d’agir et miné les fondements de la liberté politique en délaissant la liberté du travail.

La lecture de Trentin a renforcé ma conviction de la centralité du travail – du travail réel, concret, vivant, par opposition au travail prescrit, abstrait, mort - dans la lutte pour une société plus juste et durable. Mais son projet politique post-fordiste n’a pas débouché. Il pensait que le capitalisme serait disposé à accepter, pourvu qu'une gauche intelligente le lui impose, un compromis où le capital concéderait de l’autonomie au travail contre l'acceptation des contraintes de la compétitivité et du marché mondial. Ce projet était également porté en France par les économistes de l’école de la régulation. Mais le néolibéralisme n'a jamais laissé d'espace au compromis. En m’appuyant sur un bilan critique de la vogue récente de « l’entreprise libérée », je montrerai pourquoi il est déraisonnable d'espérer concilier l'autogouvernement du travail avec le pouvoir absolu des actionnaires.

Trentin a sous-estimé la gravité du problème. Pour lui l'impasse productiviste de la gauche ne concernait que son aile étatiste et autoritaire, tandis qu'une deuxième gauche, certes minoritaire mais significative, aurait maintenu à bout de bras le drapeau de la liberté du travail levé par Marx, Proudhon et Fourier au siècle précédent. Cette gauche anti-autoritaire devrait saisir les opportunités prodigieuses offertes par les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour relancer son projet.

Avant d’entamer la rédaction de cet ouvrage je pensais confusément moi aussi que nous, la gauche libertaire et autogestionnaire, disposions d'éléments théoriques et d'expériences historiques qui faisaient de l'abolition de la division du travail entre dirigeants et exécutants une perspective crédible. J'ai revisité les grands auteurs et relu l’histoire tourmentée des rapports entre le mouvement ouvrier et le taylorisme. Ma conclusion est décevante mais sans appel : aucun courant significatif du socialisme du XXème siècle n'a su imaginer ni expérimenter des formes émancipatrices de travail.

J’ai fait un second constat encore plus déconcertant : historiquement c’est du côté patronal que s’est exprimé un réel intérêt pour la liberté du travail. Depuis des décennies, dans les sphères managériales, se sont multipliés débats et expérimentations – certes souvent marginales et toujours fragiles – autour de l’approche sociotechnique, des équipes autonomes, du management participatif, de l’empowerment des salarié.e.s. Tout récemment, « l’entreprise libérée » a inspiré nombre d’initiatives patronales qui ont fait la une des médias. Plus surprenant encore : des théoriciens du management ont proposé des modèles « d’entreprise autogouvernée » plus audacieux que les rêves autogestionnaires les plus fous.  

C’est évidemment un paradoxe quand on se souvient avec quelle vigueur les fondateurs du socialisme – Fourier, Proudhon, Marx – prônaient la liberté du travail : la capacité des ouvriers de déterminer eux-mêmes les finalités, les méthodes et le rythme de leur travail pour se produire en tant qu’hommes libres. Pourquoi, depuis la fin du XIXème siècle, le mouvement ouvrier a-t-il pour l’essentiel abandonné cette aspiration ? On peut évoquer de multiples raisons : l’union sacrée de 1914-18, l’acceptation de la subordination contre des hausses de salaires, la croyance aveugle en la science… Mais c’est chez Moshe Postone, dans son ouvrage phare Temps, travail et domination sociale, que j’ai trouvé une explication plus profonde. En deux mots – mais le chapitre 8 éclairera ce point essentiel - le capitalisme domine les travailleurs en transformant leur travail en une pure abstraction, ce qu’ils doivent accepter pour négocier leur salaire. Dit autrement, c’est en réduisant le travail à une série de gestes ou de compétences standardisés, indépendants des objets ou des personnes concrètes à qui s’applique ce travail, que le travail mort (le capital) domine le travail vivant. Redonner une place centrale au travail vivant supposera, comme on le verra, de faire des finalités et des effets concrets du travail les critères essentiels de sa gouvernance, ce que j’appellerai « instituer le travail concret ».

Heureusement, il semble que la liberté du travail puisse enfin devenir une question politique centrale. Les États et la classe politique n’y sont pour rien : la pression vient de la société. Dans l’après-2008, la flambée du chômage n’a pas, contrairement à l’habitude, relégué dans l’insignifiance les enjeux des conditions et de la santé au travail. Au contraire, avec les controverses sur la souffrance au travail, les risques psychosociaux et la qualité de vie au travail, la nécessité de préserver la santé au travail n’a sans doute jamais été aussi présente dans l’opinion publique, la presse, l’action syndicale, la recherche en sciences du travail. En France, le mouvement social de 2016 contre la loi El Khomri a exprimé le refus de la dégradation du travail par un slogan largement repris, « on vaut mieux que ça ». Beaucoup de jeunes sont à la recherche de nouvelles formes de travail porteuses de sens, fût-ce hors du cadre du CDI à temps plein ou même du salariat, comme l'agriculture paysanne ou les coopératives d'activité. Même les syndicats, longtemps indifférents, se préoccupent désormais vraiment de la qualité du travail.

Quel pourraient être les fondements théoriques et politiques d’un mouvement visant la liberté du travail, c’est-à-dire une organisation du travail qui permette aux travailleurs de maîtriser leur travail et en tant que citoyens, d’en décider les finalités ? C'est la question centrale que pose cet ouvrage. Comme l’analysait Karl Polanyi dans La grande transformation, les prédations qu’inflige le capitalisme libéral au travail et à la nature suscitent des « contre-mouvements » d’auto-défense de la société. Ma thèse principale dans ce livre est la suivante : à la différence des années 1920-30, où la société cherchait refuge du côté de l’État, cette fois c’est du côté du travail vivant qu’elle explore des issues. Du côté du management, on met en avant, avec certes beaucoup de faux-semblants, la responsabilité sociale et environnementale des entreprises ou la qualité de vie au travail. Avec « l’entreprise libérée » ou « autogouvernée », on expérimente des formes réellement nouvelles d’auto-organisation du travail. Mais c’est surtout sur la base de la résistance quotidienne du travail vivant qu’ont émergé des innovations théoriques et pratiques parmi lesquelles je distinguerai ici le travail collaboratif et le care.

Un bouillonnement créatif agite depuis une vingtaine d’années les domaines du travail collaboratif, de l’économie de l’échange et de la fonctionnalité, de l’éthique et de la société du care, de la psychodynamique et de la clinique du travail… Je vais montrer comment toutes ces initiatives pratiques et théoriques, d’une façon ou d’une autre, mettent en avant le travail vivant contre le travail mort, le travail concret contre le travail abstrait, la valeur d’usage contre la valeur d’échange, l’égalité contre la subordination.

Ces nouvelles conceptions du travail sont fertiles bien au-delà des domaines où elles ont éclos. Comme le souligne la philosophe Joan Tronto, le principe du care déborde très largement les services de soin aux personnes : mettre le care au cœur du travail, de tout travail, c’est construire une société de l’attention, où l’organisation de la production serait soigneusement réglée par les personnes et les groupes concernés, en y incluant le souci des autres et de la nature. De même les principes du travail collaboratif ou de la share economy, on le verra, sont valides bien au-delà de l’internet. Ils rejoignent un principe d’organisation, celui des communs, qui a été initialement identifié par Elinor Ostrom – « Nobel »[5] d’économie 2009 - autour de la gestion communautaire des ressources naturelles (eau, pêche, forêts…) mais déborde lui aussi ce domaine. Le commun, c’est la « co-obligation fondée sur la co-décision et la co-activité » [6], c’est l’auto-organisation durable d’une communauté productive. Parier sur la construction des communs pour mettre en œuvre un travail collaboratif inspiré par l’éthique du care, c'est faire à la fois de la démocratie un outil de travail et du travail l'école de la démocratie. On s’éloigne ainsi d’une universalité abstraite et mutilante pour se rapprocher d’une universalité attentive aux détails et aux différences. On commence ainsi à dessiner une politique du travail vivant qui pourrait changer la donne.

La gauche aujourd’hui en miettes se complaît trop souvent dans le « c’était mieux avant ». Bien sûr, les conquêtes sociales du XXème siècle ont fait reculer la misère, l’humiliation et la peur du lendemain : il faut les défendre âprement contre l’avidité des privilégiés. Mais nous ne pourrons pas les reconstruire à l’identique : il nous faudra réinventer. Communistes, sociaux-démocrates, libertaires, nous avons tous échoué, de façons certes différentes mais pour au moins une raison commune : avoir cru qu'on pouvait changer la politique sans changer le travail. Ce faisant nous avons nourri par surcroît le productivisme et le consumérisme, seules compensations possibles à la mutilation taylorienne.

Quant à l'écologie politique, elle connaîtra elle aussi de terribles désillusions si elle négligeait la question du travail ou la considérait comme obsolète, comme l'y incitent certains de ses penseurs.  L’idée court par exemple que la révolution numérique nous débarrasserait du travail. Ou bien qu’elle serait par nature immatérielle et collaborative, subversive et porteuse du pouvoir de la multitude. Qu’il faudrait oublier les luttes désuètes du salariat et se focaliser sur la revendication du revenu de base, fondement d’une société de décroissance et de convivialité.

Or les technologies numériques ne portent en elles-mêmes ni la disparition du travail, ni sa libération, ni la transition écologique. Façonnées par les logiques étatique et capitaliste, elles risquent d’accroître encore les consommations d’énergie et de matières, d’organiser un contrôle total des populations et de mobiliser une gigantesque force de travail en ligne, soumise aux clics de souris des donneurs d’ordre. A l’inverse, mises au service des communs, elles peuvent favoriser une réorganisation conviviale et démocratique de la société. Au-delà de la question – importante mais jamais déterminante – de la technologie, se pose celle des projets sociaux concurrents qu’elle peut servir et qui la façonnent.

Un projet éco-socialiste pour le XXIème siècle reste largement à élaborer à partir des actuelles expérimentations sociales. Mais nous savons déjà qu'il impliquera une révision fondamentale de la vision occidentale, machiste et mécaniste de la société. Notre méfiance profonde envers l’État ne nous empêchait pas de croire à la planification centralisée, dont nous pensions qu’elle pourrait être démocratique. Nous jugions possible de se passer facilement du marché, qui serait remplacé par la délibération politique pour décider centralement quoi produire et comment. En préparant ce livre, j’ai découvert que cette bévue s'enracinait paradoxalement dans la même vision mécaniste du fonctionnement social qui nous faisait ignorer la possibilité d'une organisation démocratique du travail.

Hayek était un rude penseur. Les théoriciens du plan socialiste, contre lesquels il polémiquait dans les années 1930, voyaient la société socialiste comme un vaste meccano parfaitement maîtrisable dès lors que l’État en connaîtrait les détails : « le socialisme, c’est le recensement », disait Lénine.  Hayek rejetait à juste titre cette croyance en une possible transparence de la société. Il croyait au marché comme un mécanisme spontané, souple et vivant de production et de circulation d'information en vue de prises de décisions décentralisées. Certes il négligeait l’omniprésence des monopoles qui fait du capitalisme réel un système profondément anti-libéral. Il oubliait aussi – tout comme ses contradicteurs marxistes – que la subordination du travailleur dans l’entreprise sape sa capacité à exercer sa liberté en général. Mais sa conception de la société comme système vivant auto-organisé demeure féconde. Contrairement à ce qu’il pensait, il n’y a aucune raison de ne pas l'appliquer aussi à l'entreprise.

Les récents développements de la théorie de l’entreprise autogouvernée prospèrent à partir de cette vision, activement défendue par René Passet[7] depuis longtemps déjà. Le profit n’est pas un but en soi mais un moyen d’atteindre une mission qualitative, d’ordre sociétal, déterminée par les parties prenantes à la vie de l’entreprise. Chacun.e prend librement les initiatives et les décisions qu’elle veut à l’intérieur de son champ de compétence, à condition d’avoir consulté les personnes concernées et en se guidant sur la raison d’être de l’entreprise. La répartition des compétences résulte elle-même d’un processus permanent de délibération qui permet d’adapter les structures et les activités de l’organisation à un environnement changeant. Les technologies sont au service du travail et non l’inverse. 

Ce mode d’organisation pourrait faire reculer le degré d’abstraction du travail. Il donnerait au travail vivant un avantage – toujours précaire et enjeu de lutte - sur le travail mort. A condition évidemment, comme le montrent les impasses actuelles de « l’entreprise libérée », que soient menés de vraies « réformes structurelles » de la gouvernance des entreprises et plus généralement des marchés du travail et des capitaux. 

Aux réalistes qui trouveront de telles suggestions bien illusoires face à l’actuel triomphe des logiques financière et sécuritaire, Simone Weil a définitivement répondu : « étant donné que notre impuissance presque complète à l'égard des maux présents nous dispense du moins, une fois clairement comprise, de nous soucier de l'actualité en dehors des moments où nous en subissons directement l'atteinte, quelle tâche plus noble pourrions-nous assumer que celle de préparer méthodiquement un tel avenir en travaillant à faire l'inventaire de la civilisation présente ? »

Avec cependant une différence majeure : alors qu'en son temps, bien que consciente de l'épuisement inéluctable des « ressources matérielles de notre civilisation », elle pouvait encore juger  «  raisonnable de penser que les générations qui seront en présence des difficultés suscitées par l'effondrement du régime actuel sont encore à naître »[8], l'urgence qui pèse sur les jeunes générations d'aujourd'hui pourrait les contraindre à sortir de cette impuissance. La défense et la promotion de la vie solidaire – des humains entre eux et avec la nature - contre la logique mortifère du capital me semblent être aujourd’hui les finalités premières que devrait se donner la société : la liberté du travail en est une condition exigeante mais impérative.

 

[1] Christophe Dejours, Travail vivant. Tome 2 : Travail et émancipation, Payot, 2009.

[2] Philippe Davezies, « Réponse au texte « Les dilemmes d’un débat centré sur l’activité » de Pascal Vitte », Pistes, 15/02, 2013, https://pistes.revues.org/3462

[3] Evan Osnos, « Quand les ultra-riches se préparent au pire », La Revue du Crieur, n°7, 2017.

[4] Bruno Trentin, La cité du travail. La gauche et le fordisme, La Découverte, 2014

[5] Entre guillemets car il s’agit en fait du « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel », lequel détestait l’économie…

[6] Pierre Dardot, Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIème siècle, La Découverte, 2014, p. 465.

[7] René Passet, L'économique et le vivant, Economica, 1979.

[8] SimoneWeil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934), Folio, 1998, p. 96.

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