Passons à l'action ! Après l'appel pour des « primaires des gauches et des écologistes » lancé par Yannick Jadot et d'autres dans Libération le 10 janvier (notreprimaire.org), voici un second appel tout aussi bienvenu, initié par Caroline de Haas et Elliot Le Pers, qui veut mettre en route la réalisation concrète de ces primaires (primairedegauche.fr) sans attendre les partis politiques. Cette initiative installe dans le paysage ce qu'à quelques uns nous avions appelé de nos voeux, une invitation aux citoyen.ne.s « à auto-organiser une primaire d'un nouveau type, sans refuser l'aide des partis mais sans dépendre d'eux » (http://www.liberation.fr/france/2016/01/20/primaire-elire-un-sauveur-ou-refonder-la-politique_1427766).

Les signataires du premier appel écartaient l'idée d'organiser eux-mêmes cette primaire : un nouveau pas est donc franchi. Nous sommes nombreux à penser que seul un processus de mobilisation de l'intelligence collective sera à même d'éviter les catastrophes qui s'annoncent. Prendre à bras le corps l'épineuse question de l'auto-organisation et de l'auto-financement de ce processus est bienvenu, car dépendre des partis et des écuries présidentielles pour organiser la primaire ne permettrait pas de tenir à distance les luttes d'appareil ni par conséquent d'impliquer largement les citoyen.ne.s.

Les ambitions affichées sont élevées : «  si nous voulons faire la 6e République, il nous faut réussir à prendre le pouvoir », « changer les termes du débat et les règles du jeu ». Réussir un tel pari suppose une véritable créativité, la capacité à inventer des règles nouvelles, susceptibles de créer de l'enthousiasme en préfigurant concrètement d'autres manières de faire de la politique.

Pourtant les règles du jeu proposées par les initiateurs du second appel pour « la Primaire de gauche » ne semblent pas à la hauteur de ces ambitions (voir http://primairedegauche.fr/comment/). Loin de s'en distancier, elles se glissent d'emblée dans le moule présidentialiste de la Vème République. Dans la plus pure logique délégataire, il ne s'agit pas « d'écrire le programme des candidatEs » et – ajouterions-nous – de commencer à réinventer le lien entre citoyen.ne.s et représentant.e.s, mais d'« interpeller » les candidat.e.s pour qu'ils ou elles « reprennent des aspirations communes ». Puisque « dans la Vème République, (...) le programme mis en oeuvre reste celui décidé par la personne élue » et que « pour écrire le programme d’une candidate, il faut rejoindre son équipe ».

Cette capitulation devant l'ordre des choses existant n'est pas de bon augure. Le risque est grand de voir se dérouler sous nos yeux un scénario bien huilé et peu innovant – un remake,  certes plus à gauche, de la primaire socialiste pour départager les écuries présidentielles. Les équipes des candidat-e-s rédigeront des programmes, reprenant sans aucun doute certaines propositions citoyennes. Mais l'essentiel se jouera ailleurs : sur la scène médiatique, à l'écoute des petites phrases des un.es et des autres, ou dans les manœuvres et alliances de coulisses. La primaire sera rythmée par les sondages d'opinion qui placeront l'un.e ou l'autre en meilleure position pour accéder au second tour. Les citoyen.ne.s seront réduit.e.s au rôle de spectatrices. Des « débats thématiques » seront organisés mais n'auront pas d'enjeu réel car leurs conclusions – s'il y en a – n'auront aucun caractère contraignant La personne qui remportera la primaire en 2016, si elle fait bonne figure en 2017, aura de fait carte blanche pour réorganiser la gauche à sa main. Et en cas de victoire, rien ne dit qu'elle voudra, saura ou pourra s'appuyer sur une dynamique autonome de mobilisation de la société, que la primaire et l'élection n'auront en rien préparé. Dans tous les cas la cible sera manquée.

Il ne s'agit pas de mettre en cause a priori les convictions démocratiques des acteurs, mais de ne pas se leurrer sur – et d'engager la rupture avec - la dynamique intrinsèquement bonapartiste des institutions de la Vème République, encore renforcée par l'inversion du calendrier électoral. Au delà même du cas pathologique de la France, partout des mouvements citoyens cherchent de nouvelles formules politiques pour placer les représentant.e.s sous le contrôle des représenté.e.s et inventer de nouvelles façons d'exercer le pouvoir du peuple. Nous n'avons plus le choix si nous voulons défaire l'oligarchie financière qui a phagocyté la classe politique et colonisé l'Etat. Démocratie directe, délibérative, participative, jurys ou conventions de citoyen.ne.s, sondages délibératifs, tirage au sort d'assemblées contrôlant les élu.e.s... l'heure est à l'expérimentation, au tâtonnement, au défrichage d'espaces et d'outils nouveaux pour la démocratie. Personne n'est aujourd'hui en mesure de proposer des procédures alternatives clés en main pour préparer 2017. Mais ne pas y travailler sérieusement et réduire la primaire de gauche à une répétition générale de la grand messe présidentielle serait un terrible gâchis.

Oui, la campagne présidentielle est un grand moment de débat politique en France qu'il est impossible d'ignorer. Les forces de la société civile considèrent traditionnellement que leur rôle se limite à interpeller les candidats pour faire valoir leurs demandes et éclairer les électeurs. Mais l'ampleur effrayante des menaces et des défis, et la faillite avérée des appareils politiques traditionnels, y compris de la gauche radicale, pourrait en amener certaines à s'engager plus directement pour contribuer au renouveau du politique. Non pas pour se porter candidates aux pouvoirs – les mouvements sociaux considèrent à juste titre comme précieuse leur indépendance vis-à-vis de l'État et des partis. Il s'agirait bien plutôt d'explorer les voies d'une démocratisation de la politique, de réduire la dangereuse fracture entre les citoyens et leurs représentants, en écartant l'illusion populiste du chef éclairé et bienveillant autour duquel le peuple fait bloc.

L'alliance entre des mouvements et des citoyen.ne.s déterminé.e.s et inventives pourrait changer la donne. Mais elle ne sera possible que si le processus proposé explore concrètement des voies nouvelles qui réduisent l'emprise des logiques délégataires et charismatiques. Il ne s'agit pas de nier le rôle incontournable de la représentation et donc du charisme, mais de réduire leur emprise au profit de l'intelligence collective et du pouvoir citoyen. Notre proposition d'élire un « alter-gouvernement » au sein duquel une personne serait tirée au sort pour représenter le processus collectif à l'élection présidentielle est une tentative pour engager ce débat. Car une chose est sûre : l'époque appelle un renouveau radical des formes de la politique, et si nous ne commençons pas nous-mêmes, les présidentiables ne le feront pas.

 

 

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