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Billet de blog 28 janv. 2020

Jeter ses outils en défense de son travail

Ça en jette ! Après les avocats, bien d’autres professions ont jeté leurs outils au sol devant les « décideurs ». Ce que dit ce geste: nous ne céderons pas, parce qu’à travers notre travail c’est la vie qui est en jeu, la nôtre, et celle des personnes pour qui nous travaillons. Par Christine Castejon et Thomas Coutrot.

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Christine Castejon (analyste du travail), Thomas Coutrot (économiste)

Ça en jette ! Après les avocats qui ont inauguré le geste à Caen, le 8 janvier, en jetant à terre leurs robes noires aux pieds de la ministre de la Justice, d’autres professions ont compris, soutenu et démultiplié la portée symbolique du « jeter d’outil ». Les soignants balancent leurs blouses blanches à l’hôpital Saint-Louis, à celui de Chinon ou de Corbeil-Essonne, à Clermont-Ferrand des salariés de l’aéronautique lancent leurs bleus de travail, ceux de Météo France à Toulouse jettent des parapluies, les égoutiers de la Ville de Paris des cuissardes, les enseignants des manuels, les inspecteurs du travail le Code du même nom, les artisans du Mobilier National leurs marteaux et rabots … Le geste est l’une des formes que prend une caractéristique de ce mouvement : mettre en avant son travail. Les voix du chœur de Radio France par le « Chœur des esclaves » interrompent  les vœux hors sol de leur PDG Sybile Veil, les danseurs et l’orchestre de l’Opéra se produisent sur la place publique, des journalistes de radio France créent leur journal des luttes sur les ondes, des travailleurs du numérique inventent pour leurs collègues la mobilisation 2.0…

Pour l’un des avocats qui ont initié le mouvement, jeter la robe à terre « est une manière de dire que cela suffit ; que nous ne pouvons plus et ne pourrons plus exercer ce métier normalement » (cf. ce papier de Mathilde Goanec).

Il ne peut échapper à personne qu’un tel geste, en plein mouvement de grève et d’action contre une réforme du système de retraite – le moment où on largue ses outils ? -, a quelque chose de décalé qui fait précisément sa force : la pédagogie du gouvernement pour expliquer sa réforme est tellement à côté du réel qu’elle se heurte partout, comme à une évidence, au caractère insoutenable du travail. Comment accepter de travailler plus longtemps quand on s’égosille depuis des années à dire qu’il n’est plus possible de travailler de cette façon ? Les hospitaliers, les pompiers, les enseignants, les agents des EHPAD, les femmes de chambre des hôtels, et même les Gilets jaunes dénonçant la précarité et la désertion des services publics… toutes ces luttes de ces dernières années ont imposé sur la place publique la question du mauvais travail.

Les défenseurs du travail bien fait se recrutent aussi dans la magistrature : après le remarquable travail judiciaire des procureur.es et des juges du procès France Télécom, qui a abouti à un jugement exemplaire, c’est le Conseil d’État qui critique vertement le travail ni fait ni à faire du gouvernement, un projet bâclé et « lacunaire ». Prétendant effacer d’un trait deux siècles d’histoire de la protection sociale, le pouvoir se dit animé d’un souci de justice et martèle « l’universalité » comme la pièce maîtresse de son projet. Mais son seul horizon est le projet néolibéral d’un grand marché du travail expurgé de toutes les « rigidités » (trop protectrices à son goût) de statuts ou de métiers, où le travail serait réduit à une pure marchandise, où un horticulteur au chômage n’aurait qu’à "traverser la rue" pour trouver un emploi dans un fast-food. Laurent Pietraszewski, nouveau secrétaire d’État chargé des retraites et ancien DRH chez Auchan, l’exprime dans la novlangue managériale : « les standards ont changé (…) On veut ce système universel parce qu’on est plus fort tous ensemble que par métiers qui représentent chacun de petites cohortes ».

Mais c’est parce qu’on a un savoir faire, parce qu’on aime son boulot, parce qu’on veut pouvoir bien le faire et se rendre utile, qu’on voit d’abord dans la « réforme » la poursuite et l’accentuation de la sinistre pente du mauvais travail. Même si certain.es parlent de quitter le métier devenu invivable, le « jeter d’outil » n’est pas un geste de capitulation, et encore moins un geste de dégoût du travail contrairement au discours absurde du pouvoir. Il dit le contraire : nous ne céderons pas dans la lutte en cours parce qu’à travers le travail c’est la vie qui est en jeu, la nôtre, et celle des personnes pour qui nous travaillons. En cela, il dit que dans la réalité du travail d’aujourd’hui se dessine l’avenir de notre monde, exigeant la mobilisation de celles et ceux qui ne renoncent pas à bâtir un monde vivable.

Pourquoi ce message se forme-t-il aujourd’hui, lors de cette lutte sur la retraite ? Peut-être parce que cette mobilisation-là a vécu des chapitres antérieurs, et que de lutte en lutte se construit la mémoire des arguments et des défauts d’argument…Face aux justifications abstraites, technocratiques et mensongères du pouvoir, se dresse aujourd’hui le travail concret, attentionné, attentif à ses effets sur le monde et sur chacun.e d’entre nous. Ce travail-là ne revendique pas sa dignité, il l’affirme dans le geste de déposer ses outils. Et si s’exprime si fort l’exigence que soient reconnus les sacrifices souvent imposés aux corps et aux vies, c’est en même temps pour ouvrir la voie à d’autres façons de travailler, de vivre et de s’occuper du monde. C’est pourquoi il se pourrait bien que cette lutte soit plus féconde encore que les précédentes.

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